RHÉTORIQUE
ji.HéToniQUB. ( BeUe^" Lettre», ) Art de parler sar quelque sujet que ce soit avec éloquence et avec force. D'autres la définissent l'art, de bien parler , ara bene di^ cendl; mais comme le remarque le P. Lami dans la préface de sa rhétorique, il suffit de la définir Yart de parier z car le mot rhétoriqjie tl9l point d'autre idée dans la langue grecque d'où il est emprunté ^ sinon que c'est l^art de dire ou de parler. U n'est pas nécessaire d'ajouter que c'est Tart de bien parler pimr persuader. B est vrai que nous ne parlons que pour faire entrer dans nos sentimens cenx qui nous écoutent; mais puisqu'il ne faut point d'art pour
DE L'ENXYGLOPéDIE. 285
mal faire y et que c'est toujours pour aller à ses fiiis qu'où remploie , le mot à^art dit suffi^mmeut tout ce qu'on voulait dire de pius%
Ce mot vient du grec pyiropexii , qui elt formé de ptt» y dico j §e parle , d'où l'on a fait pritcop» orateur.
Sî l'on en croit le même auteur ^ la rhétorique est d'un usage fort étendu ; elle renferme tout ee qu'on appelle en français belles -lettres^ en latin et en grec philologie^ savoir les belles-lettres , ajoute-t-il , c'est Savoir parler , écrire , ou juger de ceux qui écrivent ; or cela est fort étendu; car l'histoire n'est belle et agrëaMe que lorsqu'elle est bien écrite ; il n'y a point de livre qu'on ne lise avec plaisir quand le style en est beau. Dans la philosophie mème^ quelque austère quelle tsoit^ on veut de la politesse , et ce n'est pas sans raison; car l'éloquence est dans les sciences ce que le soleil est au monde ; les sciences ne sont que ténèbres , si ceux qui les Irtaitent ne savent pas écrire. L':art de parler est également utile aux philosophes et aux mathànaticiens ^ la théologie en a besoin , puisqu elle ne peut expliquer les vérités spirituelles , qui sont son objets qu'eti les revêtant de paroles sensibles. En un mot, ce même art peut donner de grandes ouvertures pour l'étude de toutes les langues , pour les parler purement et poliment, pour en découvrir le génie et la beauté; car quand oa a bien connu ce qu'il faut faire pour ex-*primer ses pensées , et les différens moyens que la nature donne pour le feire , on a une connaissance générale de ^ toutes les langues qu'il est facile d'appliquer en particulier à celle qu'on voudra apprendre.
Le chanoelifer Bacon définit très-philosophiquement ia rhétorique, l'art d'appliquer et d'adresser les préceptes
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de la raison à rimagination , et de les rendre si frappa ns pour elle , que la volonté et les dësirs en soient affecta. La fin ou le but de la rhétorique, selon la remarque Au même auteur , est de remplir Pimaginaiion d'idées et d^îmages vives qui puissent aider la nature sans l'accabler.
Aristote définit la rhétorique , un art ou une faculté qui considère en chaque sujet ce qui est capable de persuader. Ârist. rhétoriq. liu, /, cJiap, 2, et Vossîus la définit de même, après ce philosophe, l'art de découvrir dans chaque sujet ce qu'il peut fournir pour la persuasion. Or chaque auteur doit chercher et trouver des argumens qui fassent valoir le plus qu'il est possible la matière qu*il traite; il doit ensuite disposer ces argumens entre eux dans la place qui leur convient à chacun, les embellir de tous les ornemens du langage dont ils sont susceptibles , et enfin si le discours doit être débité en public , le prononcer avec toute la décence et la force la plus capable de frapper l'auditeur. De là on a divisé la rhétorique en quatre parties, savoir l'invention, la disposition, l'élocution, et la prononciation.
La rhétorique est à l'éloquence ce que la théorie est k la pratique , ou comme la poétique est à la poésie. Le rhéteur prescrit des règles d'éloquence, Torateur ou l'homme éloquent fait usage de ces règles pour bien parler; aussi la rhétorique est-elle appelée Varê de parler^ et les règles, règles dH éloquence.
n est vrai , dit Quintilien , que sans les secours de la nature, ces préceptes ou règles ne sont d'aucun usage; mais il est vrai aussi qu'ils l'aident et la fortifient beau* coup , en lui servant de guides ; ces préceptes ne sont autre chose que des observations qu'on a faites sur ce
DE L'ENCTCLOPÉDIE. , 287
<]ii^îl 7 A^aî^ ^6 ^^^u <>u de défectueux dans les discours
<]u'ou entendait i car , comme le dit fort bien Cicéron ,
Véloquencc n'est point née de l'art , mais Fart est né de
Véloquence ; ces réflexions mises par ordre , ont formé ce
qu'on appelle la rhétorique. ( Quintil. in prœm^ L /.
C7c. 1. de Orat. )
Le Chepalier DE Jaucouht.
Rhétorique. ( Littérature. ) Théorie de l'art oratoire. L'éloquence est- elle un art que l'on doive enseigner? Ce fut un problcme chez les anciens. Socrate avait co.utume de dire que tous les hommes étalent assez éloquens lorsqu'ils parlaient de ce qu'ils sav«iient bien. So« crate tenait ce langage, après que l'étude, la méditation , l'exercice, la connaissance de l'homme et des hommes , et tout ce que la culture peut ajouter à un beau naturel , avait fait de lui , non-seulement le plus subtil des dialecticiens , mais le plus éloquent des sages. Socratea fuit ia gui y omnium eruditorum testimonio totiusque judicio Qroeciœ , quùni prudentiâ , et acumine , et ^venustate , et subtilitate , tùm vero eloquentiâ , varietate , copia , quam se cumque inpartem dedisset , omnium fuit facile princeps, (De Orat. lib. 3. ) Bon Socrate , aurait-on -pu lui dire , vous qui mépris^ l'art dans Téloquence , croyezvous ne devoir qu'à la simple nature les agrémens , la variété, l'abondance qu'on admire dans vos discours? Vous ^tes riche ; laissez-nous travailler à le devenir.
L'école de Zenon pensait, comme Socrate, que toute espèce d'artifice était indigne de l'éloquence ; et cette opinion coûta la vie aux deux hommes peut-être les plus vertueux dé l'antiquité.
288 KSPRIT
Le sloïcieu Rtttuliiis , par la sainteté de aes ttuson était à Rome Un autre Société ; il fîit calomnié comme lui ^ et 96 laissa condamner, sans vouloir qu'on prît sa défense.
« Que n'aT€fe-TOus parlé ( dit Antoine à Crassus , dans le livre de l'orateur ) , que n'avez-vous parlé pour ce Rutilius , si indignement accusé ! que n'avez-vous parlé pour lui 9 non pas à la manière des philosophes , mais à la vôtre .' Tout scélérats cpi'eussent été ses juges , comme ils le furent en effet, ces citoyens pervers et dignes du dernier supplice, la force de votre éloquence leur aurait arraché du fond de l'âme toute cette perversité. »
On peut dire avec vraisemblance la même chose de Socrate» Ce n'était point un Lysias qui était digne de le dé^ fendre » avec la mollesse de son langage ; mais un Démosthéne, avec la véhémence et la vigueur du sien, l'aurait sauvé : cette éloquence pathétique, dont Socrate ne voulait point , en faisant horreur à ses juges de l'iniquité qu'ils allaient commettre , leur aurait épargné un crime irrémissible et un opprobre ineffaçable.
Des philosophes moins austères, en admettant comme permis les artiBces de l'éloquence , prétendaient que tout son manège nous était donné par la nature ; que chacun de nous était né avec le don de caresser et de flatter d'un air timide et suppliant , de menacer son adversaire lorsqu'on voulait l'intimider , d'appuyer de raisons plausibles son opinion ou ses demandes , de réfuter les raisons d'autrui , de raconter des faits avec adresse et à son avantage; enfin, d'employer la plainte ou la prière pour obtenir justice ou grâce.
Oui , ce don suffit aux enfans : il suffit même au com-
DE L SNCYCLOPÉDIE. 289
mun des hommes , dans les débats de la société. Mais pour fléchir César ou le peuple rottiain, pour réveiller rindolence d'Athènes, et la soulever contre Philippe^ était-ce assez des petits moyens de cette éloquence vulgaire? et la nature nous a^t-elle appris k raisonner , à réfuter, à menacer comme Démosthène, à supplier, à caresser , à flatter comme Gicéron ?
n est assez vrai que tout homme passionné ou vivement ému, est éloquent sur l'objet qui le touche, lorsque l'objet est simple et n'a rien de litigieux. Mais si la cause delà vérité, de l'iunocence, de la justice, se présente, comme elle est souvent, hérissée de difficultés et obscurcie de nuages ; si elle est aride , épineuse , sans attrait pour l'at* tention et pour la curiosité; si Ton parle devant tm juge aliéné ou prévenu^ soit par des affections contraires , soit par de fausses apparences , soit par un adversaire adroit et armé de tous les moyens d'une éloquence artificieuse, sera-t-on prudent de se fier au don naturel et commua de parler de ce qu'on sait bien , ou de ce qu'on sent vivement?
Dans tous les genres de contention qui s'élèvent entre les hommes , si la force méprisait l'adresse , la faibleése l'inventerait. Dès que l'homme s'est exercé à la massue ou à la fronde , l'art de la guerre a pris naissance ; dès que l'homme , avant de parler, a réfléchi à ce qu'il devait dire, la rhétorique a commencé. Ainsi, depuis que l'on s'est aperçu que, par la puissance de la parole, on dominai^ les esprits et les âmes ; depuis qu'entre la venté et le mensonge , entre le bon droit et la fraude , s'est élevée cette guerre , dont l'éloquence est tour à tour l'arme offensive et défensive , chacun à l'envi s'exerçant au combat , pouç Tome xdi. 19
s^en procurer l'avantage y la rbc^torlque a dû former un art , ainsi que la lutte et Fescrime , ou , pour la com* parer à un objet plus noble , ainsi que la guerre elle-même : Nam qub indigniùa rem honesiissimam et rectissimam adolabat atultorum et improhorum temeritas et audacia^ aumnvocum reîpublicœ detrimento ; eo atudiosiùs et illis resistendujn fuit et reîpublicœ consulendum. ( De invent. Rbet. )
Si donc la rhétorique n'est que le r&ultat des observations faites par les meilleurs esprits , sur les procédas les plus puissans de l'éloquence naturelle , il en sera de l'éloquence comme de tous les arts^ inventés par l'instinct, éèlairés par l'expérience , et perfectionnés par l'usage. Quœ sud aponte komines éloquentes fecerunt 9 ea quosdam obserpâaae atque idegiaae : aie eaae non eloquentiam ex artificio, aed artificium ex eloquentid natum^ ( De Orat,, lîb. 1. )
Or, en effet » la rbélorîque n'est que la tbéorie de cet art de persuader, dont l'éloquence est la pratique. L'une trace la métbode , et l'autre la suit : Fune indique les sources, et l'autre y va puiser : l'une enseigne les moyens , et l'autre les emploie : l'une, pour me servir de l'expression de Cicéron , abat une forôt de matériaux , et l'autre en fait le cboix et les met en œuvre avec intelligence. La rbétorique embrasse les possibles ; l'éloquence s'attache i l'objet qu elle se propose , aux faits qui lui sont présentés : et c'est ainsi que ce premier instinct de l'éloquence naturelle est devenu le plus savant , le plus profond de tous les arts* Mais quelle en est la véritable école? La Grèce en avait deux , celle des philosophes et celle des rhéteurs^ La première donna des hommes éloquens, tels que Périclès,
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Thcmlstocle , Alcibiade , Xénoplion , Dëmosthène ; la seconde ne fit guère que des sophistes et que de vains déclama teurs.
L'étude de Thomme en général et de l'homme modifié T)ar les diverses institutions , avec ses passions , ses vertus et ses vices , ses affections et ses penchans, semblait former exprès pour Téloquence les disciples d'Ânaxagore j de Socrate et de Théophraste ; et dans ce premier âge , où la philosophie était pour l'éloquence une mère adoptive , la prenait au berceau , i^allaitait , l'élevait , dirigeait ses pas chancelans, l'affermissait dans les sentiers du vrai, du juste et de l'honnête , et, saine et vigoureuse, la menait par la main au barreau ou dans la tribune ; dans ce premier âge, dit Gicéron, Ton apprenait en même tems à bien vivre et à bien parler ; la vertu , la sagesse et Péloqueuce ne faisaient qu'un ; le même homme , à la même école , était exercé , comme Achille , à la parole et à Pac- . tien. Orator verborum ^ actorque rerum.
n n'en était pas de même des rhétoriciens : les philoso* pbes appelaient les orateurs formés à cette école 9 des oU' i^riers de paroles à la langue légère. Us prétendaient qu'on y parlait beaucoup de préambules et S épilogues , et de semblables niaiseries; mais que de la constitution politique d'un état, de la législation, de la justice, de la bonne foi , des passions à réprimer, des mœurs publiques à fermier , on n'y en disait pas un seul mot. Us ajoutaient que ces prétendus maîtres d'éloquence n'avaient pas l'idée de l'éloquence et de ses moyens ; que le point important pour l'orateur était d'abord de persuader à ses juges qu'il était bieu sincèrement tel lui-même qu'il s'annonçait, ce qu'il ne pouvait obtenir que par la dignité d'une vie exem-
29 î ESPRIT
plaire 9 article absolument omis dans les préceptes de ce» docteurs ; que son affaire était ensuite d'affecter l'âme de ceux qui l'écoutaient , comme il voulait qu'elle fut affectée, ce qui n'était possible qu'autant qu'il saurait bien de quelle manière , et par quels objets , et avec quel genre d'éloquence on faisait sur Pâme des bommes telles ou telles impressions. Or^ disaient-ils , ces secrets-là sont profondément enfermés et scellés au sein de la philosophie, comme en un vase dont les lèvres des rhétoriciens n'ont pas même effleuré les bords.
. Ainsi les yéritables maîtres d'éloquence , cbez les anciens, furent les vrais philosophes; et c'est l'hommage que Cicéiron rendait à la philosophie , en avouant que s'il était orateur lui-même, il l'était devenu dans les promenades, de l'académie ^ non dans les ateliers des rhétoriciens. Me oratorem^ si modo sim^ non ex rhetorum
officinis , sed ex academiœ spatii extitisse ( Orat. )
IQam née latiùs nec copiosiùa de magis iJariisque rébus sine philosophie potest quisquain dicere. ( De Orat. )
 Rome , la philosophie se détacha de l'éloquence , en nrème tems que des affaires ; et Cicéron compare ce divorce à celui des fleuves qui des sommets de l'Apennin vont se jeter, les uns dans cette heureuse mer de la Grèce^ où Pou trouve partout des ports favorables et assurés ; les autres dans cette mer étrusque , pleine d'orages et d'écueils. C'est dans le texte qu'il faut voir cette image de la tranquille sûreté que.se ménageait la philosophie, et des travaux dangereux et pénibles auxquels se livrait l'élo^ quence. Il n'y a peut-être pas dans les écrits de l'antiquité une plus belle comparaison. Ut ex Apennio y fluminum^ 4tic ex communi sapientium jugo sunt doctrinarum
DE t/ekcyclopédik: tg5
ficLcta dwortiayut philoaophi^ tanquàm in êuperum mare ionium defluerent , grœcum quoddam et portuO" sum ; oratores autem in inferurn hoc j tuacum ei bc^r^ barunty scopuloaum atque infeatuniy laberentur^ in quo etiam ipae Ulysses errâsseU (De Orat. , lib. 3. )
Li'école de Zenon ( je l'ai déjà dit) méprisa l'éloquence comme un artifice également indigne de la vérité et de la vertu; l'école d'Âristippe la rejeta, comme impliquée dans les affaires. « Ne leur en faisons pas un reproche^ dit Cicéron ; car, après tout , ce sont des gens de bien , et des gens heureux , puisqu'ils croient l'être. Mais avertissonsles de garder leur opinion pour eux seuls, fut-elle la vérité même, et de tenir cacbée comme un mystère 9 cette maxime , que le sage ne doit point se mêler de la chose publique; car si nous tous^ bons citoyens, nous en étions persuadés comme eux , il ne leur serait plus possible de conserver ce qu'ils chérissent tant , leur oisive tranquillité, iilsto sine contumeliâ dimittamusy sunt enim et boni virij et y quoniam sibi ità videntur^ beati; tan^ tùmque eos admoTieamus, ut illud^ etiamsi est verissijnum tacitum tamen tanquàm nvysterium ' teneanê ^ quod negent versari in republicâ esse sapientis, Nam si hoc nobis atque optimo cuique persuaserint , non poterunt ipsi esse id quod maxime cupiunt , otiosi. (De Orat. , lib. 3. )
Malgré ce divorce de la philosophie et de Téloquence ,
qui fut réellement celui de ta tangue et du cœur, les
Komains ne laissèrent pas de s'adonner à l'étude de Fél<>-
quence avec une ardeur incroyable. Posteaquàm, im-
s, perio omnium gentium constituto , diuturnitas pacis
Qtium confirmavit y nemoferè taudis cupidus adolescent
non sibi ad dicendum studio omni enitendum puta^ii, ( De Orat. , lib 1 • ) Us allaient entendre dans la Grèce ce qui y restait d'orateurs ^ ils lisaient les ëcrits de ceux qoi n'étaient plus ; en les lisant ils s'enflammaient du désir d'ëgaler leurs maîtres. Auditis oratoribiia grœcia cognirtisque eorum litteris , adhihitisque doctoribua : incredi-bili quodam nostri hommes dicendistiidiojlagrai^erurzt» (Ibid. ) Et, en dëpit de la philosophie, c'était encore à ces écoles qu'ils allaient prendre les élémens de cette élo— quei^ce qu'elle désavouait, et qui, à vrai dire, neni bientôt plus assez de droiture et de bonne foi pour se vanter d'être son élève.
On distingue dans Cicéron les études qu'il avait faites dans les écoles de rhétorique , et dont nous avons un extrait, d'avec les leçons bien plus profondes et plus substantielles qu'il avait prises des philosophes, et que lui-même il a fécondées dans sts livres de V Orateur. Plus on les lit , ces livres que Cicéron lui seul au monde a été en état d'écrire, et surtout ce dialogue où il a mis en scène les deux plus grands orateurs du tems qui avait précédé le sien, chacun avec ses opinions, son caractère et son génie , plus on sent combien l'éloquence artificielle s'était rendue redoutable pour l'éloquence naturelle.
Quintilien en a parlé en homme instruit et judicieux , mais non pas en homme éloquent. Cicéron au contraire respire , même dans ses préceptes , cette éloquence dont il était plein; il la répand plutôt qu'il ne l'enseigne; il semble en exprimer le suc et la substance, pour en nourrir les jeunes orateurs. C'est-là qu'on voit se développer cet art, qu'il possédait si éminemment , de manier l'arme
DE L'K^XYCLOPÉDIE. «gS
cle la parolç 9 cet art d'ordonner un discours comme si l'on rangeait une armée en bataille ; de rassembler , de distribuer ses forces , de les employer à propos après les avoir ménagées ; de prendre un poste avantageux 9 de s'y tenir comme dans un fort ^prœmunitum atque ex omni parte cauaœ eeptum. (De Orat, lib. 3. ); de ne sortir de ses retranchemens que pour attaquer l'ennemi , lorsqu'il présente un côté faible 5 de ne jamais s'engager trop avant dans un défilé périlleux ; de se retirer en bon ordre de Tendroit qu'on ne peut défendre , pour tenir ferme dans l'endroit où Ton est mieux fortifié : Adhibere quanidam in dicendo speciem atque pontpam^ etpugnœ eimilem j*ugam% consistere vero in meo prœaidio y sic ut nonfu^ giendiy sed capiendi loci causa y cessisse videar. (D^ Orat. , lib. :2. ); enfin de préférer l'attaque à la défense^ ou bien la défense à l'attaque , selon que l'une ou l'autre promet plus d'avantage. Si in reftllendo adversario fir-^ mior est oratio , quant in corijirmandis nostris rébus , omnia in illum conferam iela; sin nostra facUiùs pro^ hari quàm illa redargui possunt , abducere animas à contraria defensione et ad nostrani fraducere. ( De Orat. , lib. 3. )
Et c'est cet art inventé , cultivé , élevé dans la Grèce à' un si haut degré de gloire et de puissance, adopté, agrandi , et > à ce qu'il me semble , perfectionné chez le Romains y cet art qui faisait l'étude la plus assidue et la plus sérieuse des Périclès , des Démostbène , les plus sublimes entretiens des Crassus , des Antoine , des Cicéron et des Brutus ; c'est cet art que 9 dans nos collèges y nous croyons enseigner à des écoliers de douze ans.
Quand les rhéteurs se pressent d'initier leurs disci-
pies dans les mystères de l'éloquence, ils témoignent qu'eux-mêmes ils n'en ont pas l'idée. La rhétorique est de toutes les parties de la littérature celle qui suppose le plus de connaissances et de lumières dans celui qui l'enseigne , le plus de discernement et d'application dans celm qui l'apprend : Ceterœ enim artes seipaœper se tuentur sîngulœ ; henè dicere auiem , quod est scienter etperitè etomatè dicere, non habet definitam aliquam regionem cujus terminis septa tueatur. ( De Orat« y lib. 3. ) Et Quintilien , dont la doctrine est d'ailleurs si sage , n'a pas assez fidèlement suivi, dans sa méthode, les préceptes de Cicéron.
Non y rhéteurs , non , ce n'est pas dans un âge où la tête est vide , où la raison n'est point affermie en principes , où les élémens de nos pensées ne sont pas même rassemblés 9 où presque aucune de nos idées abstraites n'est distincte et complète; où les procédés de Fentendemeut , du composé au simple , du simple au composé , ne sont encore, si j'ose le dire^ que le tâtonnement de l'ignorance et de l'incertitude; où l'on n'a guère que des notions vagues du juste , de l^honnète , de l'utile , et de leurs contraires, des droits de l'homme et de ses devoirs, de ce qui' dans les différentes constitutions de la société, est, ou doit être libre ou proscrit , licite ou illicite , honoré comme ' utile, négligé conune indifférent, approuvé comme juste , réprimé ou puni comme dangereux ou funeste ; ce n'est pas dans cet âge qu'il faut exercer des enfans à discuter de grands objets de morale ou de politique. Pour obtenir des fruits précoces , on les abreuve d'une sève sans consistance et sans vertu; on les empêche d'acquérir les sucs et la saveur de la maturité. C'est de quoi se plaignait Pc-
DB l'encyclopédie. 297
^v^one ; et il attribuait à ce vice d'institution la ruine de 1* éloquence. Cruda adhuc studia in forum propellunt ; ehquentiam^ quâ nihilesse majua confitentur , pite-^ Induunt adhuc naacentibus, Qubd si paterentur îa^ frum gradua fieri , ut atudioaijupenea lectione aeperd TT^itigarentur^ ut aapientiœ prœceptia animoa comporte" nsritj ut verba atroci atylo effbderent y ut quod vellent imAtari diu avdirent... Jàm Ulagrandia oratio fiaherei '^Tttifeatatis auœ pondua.
Que Quintilien donne à ses disciples à deviner pour-^ qzioi lea Lacédémoniena repréaentaient yénua armée ^ ou pourquoi Ton dépeint V Amour aoua la figure dtun ertfanti pourquoi on lui donne dea ailea y deajièchea y un fiamheau ; avec un peu d*esprit et quelques légères connaissances , ils répondront passablement. Mais qu'il leur donne à examiner ai Vhom,me de guerre acquiert plua de gloire que lejuriaconaulte*, aHleatpermia de briguer lea chargea 5 ai une loi eat digne déloge ou de cenaure ; en quoi deux hommes illuatrea ae reaaemblent , et en quoi ils diffèrent"^ et lequel dea deux eat supérieur à Vautre en génie ou en vertu ; comment Quintilien veut-il que des questions , qui n'étaient pas au-dessous de Scévola , de Cicéron et de Plutarque y soient accessibles à un enfant ?
Qu'on lui raconte une aventure qui l'intéresse, et qu'on^ l'oblige à la retracer; cet exercice peut lui être utile. Mais les grands procédés de l'éloquence, la délibération, la contestation, l'amplification des faits et des moyens, ce qui demande toute la force d'une raison mûre et solide , toutes les ressources d'un esprit cultivé , profondément instruit, peut- on le proposer à l'impéritie d'un é^eolier? Si
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on lui suggère ses raisonnemens , ses dëfinltions , sts preuves, ses figures et ses mouvemens oratoires, il répétera en balbutiant ce qu'il en aura retenu : et si on le livre à luimême, il flottera au gré d'une imagination sans idées, ne produira que des fantômes , ou ne dira que des inepties. Quintilien approuve ces deux méthodes , RolUn les admet d'après lui ; plein de respect pour l'uuet pour l'autre, j'oserai cependant ne pas être de leur avis : car si la meilleure leçon d'éloquence est , comme disait Socrate , de ne parler que de ce qu'on sait bien ; la plus dangereuse habitude est de parler de ce qu'on ne sait pas ou de ce qu'on sait mal : et cette institution , qui a mis l'art de parler éloquemment avec celui de penser juste, et qui nous £iit abonder en paroles, dans un âge où nous sommes si dépourvus d'idées , est peut-être l'une des causes qui ont ' peuplé le monde de raisonneurs à tète vide et de harangueurs importuns.
 quoi donc employer cet âge où l'étude de la rhétorique et les exercices de l'éloquence seraient prématurés? Quintilien l'a dit, sans avoir dessein de le dire , lorsqu'il a comparé ses disciples aux petits des oiseaux : l'école est comme un nid , où il faut. les nouirir , et leur laisser croître les ailes.
Je distinguerai donc trois tems pour les disciples de la rhétorique : le premier, où l'on ne fera guère que leur former l'entendement^ et leur remplir l'esprit de ces idées élémentaires que je regarde comme les sources qui grossiront un jour le grand fleuve de l'élos^ence ; le second , où Ton commencera d'exercer leur talent par de légères tentatives, mais en suivant une méthode dont les anciens nous ont donne l'exemple , et dont je propose l'essai ; le
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troisième enfin , où , dans lart oratoire , on leur fera concevoir le plan d'un édifice régulier , dont les parties se correspondent , et réunissent dans leur ensemble la grandeur y l'élégance et la solidité.
Après l'étude des langues savantes , et singulièrement de sa propre langue ; après l'habitude formée de la parler correctement et purement* ayec clarté, facilité, noblesse; la première des facultés à développer et à fortifier dans un enfant , c'est la raison. Nec ^verà aine philosophorum disciplinâ 9 genu et apecieni cufuaque rei cernere , neque eam definiendo explicare ^ nec tribuere in partes poasur- Tnuay necjudicare quœ vera ^ quœfalsa aint, neque cernere conaequentia, repugnantia "videre^ ambiguadiatinguere, ( De Orat. ) C'est donc à la philosophie à commencer l'ouvrage de l'éloquence ; et cette méthode est visiblement indiquée dans la rhétorique d'Aristote : car sa manière de former l'orateur est de lui apprendre , avant toutes choses, l'art de bien raisonner et de bien définir, c'est-à-dire , de lui apprendre à dessiner avant de lui apprendre à peindre.
Je ne veux pas qu'on l'accoutume aux arguties de l'école; mais qu'on lui apprenne à manier le raisonnement avec force et même avec dextérité, et qu'il en connaisse les règles , pour en mieux discerner les vices. Un esprit naturellement juste peut aller droit, sans le secours des règles, dans les sentiers battus de la raison , je le sais ; mais toutes les routes ne sont pas également frayées : il en est d'épineuses , d'oblÎBjues , d'incertaines; il est mille détours, et mille défilés dans lesquels peut nous engager un adver-» «aire adroit, un habile sophiste; et quand, pour soimême, on n'aurait pas besoin du fil du labyrinthe , il se-
SoO ESPRIT
rait encore nécessaire pour ramener Topinion des autres r lorsqu'elle se laisse égarer.
La dialectique est, si j'ose le dire j le squelette de l'élo- 1 quence ; et c'est avec ce mécanisme , ces articulations , ces leviers, ces ressorts, qu'il faut d'abord qu'un esprit jeune et vigoureux s'exerce et se familiarise. Viendra le tems ou il apprendra , comme le peintre , à revêtir ces ossemens des formes les plus régulières d'un corps vivant et animé; et ce sera l'ouvrage de l'amplification , ce grand talent de l'orateur, dont on a fait le jeu de notre enfance*
Mais à cette première organisation du talent oratoire, il faudra bientôt joindre une nourriture qui commence à donner à la raison de la force et de la couleur. Les bons livres en sont la source ; et ce moyen est assez connu. Mais ce qui ne l'est pas de même , c'est le fruit que l'on peut tirer de ces lectures amusantes que l'on ferait à haute Toix, et qui, bien dirigées , seraient pour les élèves comme les promenades du botaniste avec les siens , lorsqu'en parcourant les campagnes , il leur fait distinguer et connaître les plantes, dont ils doivent un jour savoir appliquer les vertus.
 mesure donc que l'histoire , la poésie , la philosophie morale , et cette fleur de littérature qui forme l'éducation de tous les esprits cultivés , donneraient lieu d'analyser ces idées élémentaires qui doivent former insensiblement le magasin de Torateur ; on ferait aux jeunes élèves un objet d'émulation de les décomposer, de les développer : et ces études philosophiques seraient comme le vestibule du sanctuaire de l'éloquence.
Quoi , dira-t-on , des analyses métaphysiques à des enfans I Pourquoi non, si ces analyses n'ont rien de trop
DE L KNCYCLOPEDIS. » Soi
subtil y et ne font que leur expliquer, avec plus de prëcision , les mots qui sont à leur usage?
Je suis loin de vouloir fatiguer leur entendement de ces spéculations stériles où l'esprit de l'homme se perd dans le vague de ses pensées j et après avoir parcouru un vide immense , retombe dans le doute » Ësttigué de ses vains efforts. La philosophie cherche la vérité dans l'essence des choses; l'histoire, dans les faits : la poésie demande un merveilleux vraisemblable ou un naturel rare , curieux et piquant ; l'éloquence ne veut qu'une vraisemblance commune : elle rejette les paradoxes, et tire sa force des mœurs et de Vopinion générale : In dicendo autein mtium ^vel maximum est y à vulgari génère orationU atque d con^ sueiudine communia senaûe ahhcrrere. ( De Orat. 1. i.) Ce n'est pas que ses idées et ses expressions ne soient souvent très- élevées : mais ses hauteurs sont accessibles , ses hardiesses n'ont rien d'étrange , sa route n'a rien d'escarpé; et ce qu'elle dit de sublime ou d'inoui^ n'est étonnant que par la lumière imprévue et soudaine qu'eUe jette dans les esprits. Ainsi le comble de l'éloquence est de dire^ ce que personne n'avait pensé avant que de l'entendre , et ce que tout le monde pense après l'avoir entendu.
11, ne s'agît donc que de se tenir ( si je puis m'exprimer
ainsi ) dans la moyenne région des idées abstraites , de
s'attacher à celles qui appartiennent à l'éloquence ,'et
d'éviter ces questions frivoles, singulières et sophistiques,
qui ne font qu'altérer dans les enfans la bonne foi du sens
intime , rendre l'esprit pointilleux et faux , ettout au plus
accoutumer leur langue à une brillante loquacité. MaUm
equidem indisertam prudentiam quàm stuUitiam lo-
quacem. ( Pe Orat, L S. )