‹ Esprit de l'encycloped́ie: ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l (volume 3)Chapitre 37 sur 58 · RIME · texte numérisé non relu

RIME

Rive* ( Poésie franc. ) La rime , ainsi que les fiefs et les duels, doit son origine à la barbarie de nos ancêtres. Lca peuples dont descendent les nations modernes et qui en-« vahireut Pcropirc romain, avaient déjà leurs ))oetcS|, quoique barbares, lorsquils sVtablircnt dons les Gaulca et dans d^autres provinces de rempile. Comme les langues dans lesquelles ces poêles sans étude composaient , u étaient point assez cultivées pour ttive maniées suivant les règles du mètre ; comme elles no donnaient pas lieu à tenter de le ùite, ils trouvèrent qu'il y aurait de h grâc^

BE l'enctclopédie. S^g

à terminer par le méme^son deux parties du discours qui' fussent consécutives ou. relatives et d'une égale étendue. Ce même son 6na1 , répété au bout d'un certain nombre de syllabes ,, faisait une espèce d'agrément , et il marquait quelque cadence dan^ les vers* C'est apparemment de cette manière que la rime s'est établie.

Dans les. contrées, envahies, par les barbares , il s'est formé un nouveau peuple composé du mélange de ces nouveaux venus et des anciens habitans. Les usages de la nation dominante ont prévalu en plusieurs choses, et principalement dans la langue commune qui s'est formée de celle que parlaient les nouveaux venus. Par exemple , la langue qui se forma dans les Gaules , où les anciens ha-, bitans parlaient latin quand les Francs s'y vinrent établir, ne conserva que les mots dérivés du latin. La syntaxe de. celle langue se forma très-différente de la syntaxe de la langue latine. En un mot , la langue naissante se vit as*, servie à rimer ses vers, et la rime passa même dans la langue latine, don t l'usage s'était conservé parmi un certain, monde. Pc là vint qu'au huitième siècle les vers léonins ,. qui sont des vers rimes comme nos vers frcin^ais, prirent faveur , et ne s'éclipsèrent qu'avec la barbarie au lever de cette lumière , dont le crépuscule parut dans le quinzième, siècle.

On ^ trouve la rime établie dans l'Asie et dans l'Amérique. II y a dans Montaigne une chanson en rimes amé* ricaines traduite en français. On lit dans le Spectateur la traduction anglaise d'une ode laponne qui était rimée^ mais la plupart de ces peuples rimeurs sont barbares; et les peuples rimeuriS qui ne le sont plus, Italiens, Français , Anglais , Espagnols , et qui sont des nations polies ,

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jUieot de* barbares et presque «ana lettfei , loriqti« lent poësie l'est formée. Les langues qu'ils parlaient n'Aai^nt pas Biuceptibles d'nne poàîe pliu parfkite, )ont{U«î ces peoplca ont posé, pour tînii dire , les preMiers Tondetoeils it leur poëtiqae. U est nai que les natioëï eurôpëetkïrt* dont je parle, sont devenues dans la suite savantes et let» trriei; maii comae teurs langues lataient d^i Ieni« Asages Aafatii et forlïBés par le teAis , quand ces Uatisni Anl cultivé l'étude judiciMse de la langue grecque et latine, «lies oal bien poli et rcetîfié ees usages ^ lAaîs elles tt'oilt pn les i^anger eulidretnent.

Les Grecfl et les Lfttins, ^uibu» dédit otr rùtuHdo muaa h^ui^ formèrent une langue dont toutes leA syllabes pouvaient , pat leur longueur -ou leur brièveté > exprimer les senlimens lents ou impétueux de l'ftme. De mtte nriélé de syllabes et d'intonations, résultait dans leurs vt:rs , et m^e aussi dans leur pro'se , une harmonie qu'tucuae nation n't pu saisir après eux. Du mélange Ae leun syllabes longues et brèves , suivant la proportion pretcrite pet l'art \ fësulle toujouts une cadence tdle que l'espèce» dont sont leurs vers, la demande.

L'agnfieenl de la rime n'est pas à comparer bvec Tagré. ment du Bombre et de l'harmonie. Une syllabe tetmitiée par un certain son, n'est point une beauté par elle-même; iabcAuté tle Ib rime n'est qu'une beautc' de rapport , qui coBSisIe daUs Une confonbîtéde àéaineTtce» entre le dernier mol d'un vers et le dèlnier mol du vers réciproque. On n'entrevoit donc cetle beauté qui passe si vite qtiau bout de deux vers, et après avoir entendu le dernier mol du Mconrl vers qui rime ftu premier. On ne sent même l'agrt'mcnt de U rîtne- qu'ttu bbnt de trois et de quatre

DE i/encyclopkdie. 5Sl

vers y lersque les rimes mascalihes et féminines sont enlacées de manière que la première et la quatrième soient inàsculÎDes , et la seconde et la troisième féminines $ mé^ lange tert en usage dans plusieurs espèces de po&ie.

Le rbythme et l'harmonie sont une lumière qui luit toufeurs , et la rime & est qu'un éclair qui disparaît après avoir }etë quelque lueur; aussi la rime la plus ridiénre faît^elle qu'un effet bien passager : c'est la règle de la poësie dont l'observation coûte le plus et qui jette le moins de bleuté dans les vers; pour une pensée heureuse que Turdeur de rimer peut faire rencontrer par hasard^ elle en fait certainement employer tous les jours cent autres dont on aurait dédaigne de se servir , sans la richesse ou lu nouveauté de la rime que ises pensées amènefit. A n'estimer le mérite des vers que par les difficultés ^11 V faut surmonter pour les faire, il est moins difficile^ sà&s comparaison , de rimer richement , que de composer d^ vers nombreux et remplis d'harmonie. Rien n'aide un poè'te françaiis à vaincre cette dernière difficulté que son génie, son oreille et sa persévérant* Aucune méthode réduite en art ne vient à son secours. Les difficultés ne se présentent pas si souvent , quand on ne veut que rimer richement ; et l'on s'aide encore , pour les surmonter, d'un dictionnaire ^éè nihés>, h livre ififiiVûri d^ rittiëiï)r& sévères, et qu'ils' ont tous , quoi qu'ils en disetit , dans leur arrièrecabinet.

Mais enfin , tel est l'état des choses , que la rime est ab-* ^olntoent nécessaire à Ik poésie française; il n'a pas été possible de changer sa première conformation , qui aVait son fendeM^ftt dans la htfture et le génie de notre iangtie* Toutes tes tefttatiVtes q<ie «Quelques poètes sa vans bnt faitci

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pour la bannir, et pour introduire l'usage des vers rés à la manière des Grecs et des Romains , n ont pas eu le moindre succès. Corneille et Racine ont employé la rime ; et je crains que si nous voulions ouvrir une antre carrière , ce serait plutôt dans l'impuissance de marcher dans la route de ces beaux génies , que par le désir raisonnable de la nouveauté» Les Italiens et les Anglais pourraient mieux que nous se passer de rimer , parce que leurs langues ont des inversions, et leur poésie mille libertés qui nous manquent. Chaque langue a son génie particulier ; celui de la nôtre est la clarté , la précision et la dâî-> catesse. Nous ne permettons nulle licence à notre po(?sîe, qui doit marcher, comme notre prose, dans l'ordre timide de nos idées. Nous avons donc un besoin essentiel du retour des mÂmes sons , pour que notre poésie ne soit pas confondue avec la parole. Tout le monde coniiaît ces beaux vers de Racine :

Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale t Hais , que dis-je ? Mon père y tient l'urne fatale t Le sort , dit-on% l'a mise en ses sévères mains ; Uinos juge aux enfers tous les pAIes humains»

Mettez à leur place ,

Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale l Mais , que dis-jv î Mon père y tient l'urne funeste t Le sort, (jiit-on , l'a mise en bcs sévères mains ) Hinos juge aux enfers tous les piUes morteb.

Quelque poétique que soit ce morceau , dit Voltftîrer fera-t-il le même plaisir dépouillé de l'agrément de la rime ? Les Anglais et les Italiens diraient paiement comme les Grecs et les Romains f leapdlea humains ^ Minos aux

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enfers jiÀge y et enjamberaient avec grâce sur l'autre vers; la manière même de réciter en italien et en anglais fait sentir des syllabes longues et brèves^ qui soutiennent encore Tharmonie sans besoin de rimes. Mous qui n'avons aucun de ces avantages, pourquoi voudrions-nous abandonner les seuls que la nature de notre langage nous laisse ?

Je sais bien que la rune seule ne fait ni le mérite du poëte, ni le plaisir du lecteur* Ce ne sont point seulement les dactyles et les spondées qui plaisent dans Virgile et dans Homère* Ce qui enchante toute la terre, c'est Vharmonie qui naît de cette mesure difficile. Quiconque se borne à vaincre une difficulté pour le mérite seul de la vaincre 9 est un fou ; mais celui qui tire du fond de ces obstacles mêmes des beautés qui plaisent à tout le monde , est un homme fort sage et presque unique. Il est trèsdifficile de faire de beaux tableaux, de belles statues, de bonne musique, de bons vers, etc. Aussi les noms des hommes supérieurs qui ont vaincu ces obstacles dureront* ils peut-être beaucoup plus que les royaumes où ils sont nés. La Moite niait la nécessité de la rime dans notre langue et Tharmonie des vers ; M. de La Paye lui envoyant pour réponse des vers harmonieux , prit un bon parti; il se conduisit comme le philosophe, qui, pour répondre à un sophiste qui niait le mouvement, se contenta de marcher en sa présence.

11 ne me reste plus que deux choses : i« à donner des principes généraux sur la rime; Tl^ à indiquer les noms des rimes barbares imaginées par nos aïeux.

. On n'admet point pour la rime une seule lettre, quoiqu'elle fasse une syllabe; ainsi les mots joués et liés ne

rùoeat poiul eiMemble. Il j a des moto cjni 6nissaiit par différente* lettre* , penrest &iM une bonne rime , lorsque ce* lettres rendent le même son, comme dans les mots aang eXfiancy noua et doux,

■ Ob a proscrit U rime du simple avec soa compos«- . lenque l'un et l'autre sont employés dans leur signification naturelle ; ainsi ardre et désordre ne riment pas ensemble , mais front et affront riment bien. Un mot peut rimer avec lui-même lorsqu'il a deux sens différens ; ainsi fM,pastiu, rime avec jkw, qui est une particule ués,&ttve. Dans les pièces régulière* , on ne doit pas mettre de suite plus de deux rimes f<éminines. Les livres les plus communs vous apprendront le reste. Ainsi je passe i l'ei' l^ioation des noms de rimes inventées par nos anciens poëtes, la rime annexée, bâtelée, brisée, couronnée, empérière,eDcliatnée, équivoque, fratemisée, kirielle, rétrograde , sénée , etc. , et fout sera dit.

Caractères et avantagta de /a n'mff. La rime est la consounance des 6nales des vers. Cette consonnance doit être sensible à l'oreille : il faut pour cela qu'elle tombe sur des syllabes sonores ; et si les vers finissent par une muette, la nme doit être double , c'est-à-dire, que la pénultième et la finale doivent être contonnantes. Quoique dans les finales des mois les consonnes qui suivent la Tojelle ne se fassent presque jaqiais sentir, cependant, pour rimer à l'œil en mCme tems qu'à l'oreille, on veut que les deux finales présentent les mêmes caractères , ou des caractères équivalens : par exemple, sultan ne rime point avec instant^ inataKi et attend riment ensemble.

On appelle rime maacuUne j celle des mots dont la tiiiuk- esi uii»syllabe pleine et sonore; ttfimt/tine, celle

DE l'exçycuipédie. 53S

[loat la finale est unç sylld^ muette. Dans U première ^ il suffit que les Qnales soient consoniiaBtea; dans la se*^ conde, la coxispqqai^c^ doit (tommçtteer à la pénultièmes reuer^ et pervers riment ensemble; aouwce et^iv» ne rimeraient pas , quoique la filiale muette soit la même ; mais bien source et courte , exerce et àwree*

On appelle rime pleine y celle où non-seulement le son,

mais rarticulation est la même: comme veri^ et abattu f

étude , et açUtude. On appelle rime suffisante , celle qui

n'est que dans le son y et non dans Particulation, comme

'vertu et *vaincuy timide et rapide. Quand la rime qu'oB^

emploi^ est très-abondante « comme celle des mots eu €Uity

on regarde comme une négligence la rime qui n'est que

4ans 1q son et qui n'est pas dans la consonne : aussi voil<*

on peu d'exemples dans les bons poètes du tems de Boilean '

et de Racine, de rimes aussi négligées que celle à^ amant

et à^inconatant. < Si toutefois il y a deux consonnes qui

précèdent la voyelle comme dans la finale de surprend ^

c'est asçez pour l'oreille , que la seconde de ces consonnes

soit la même : ainsi ce mot surprend rimera très^bien

avçc g^çLnd. La rime est double , lorsque non-seulement

la finale sonore» mai? U pénultième a le même aon^ comm^

attirer^ respirer ^ La rime est simple y lorsquelle n est

que dans la finale , comme différer , respirer. Elle est en

même tqms pleine et double, lorsque larticulation et le

86n des deux syllabes sont les mêmes, comme préférer ,

différer* Du masculin au féminin, la difierence ne con^^

siste que daus l'addition de la finale muette ; et l'articu*»*

lation de celle-ci doit êtn^ la même dans les deux mots :

tfcçrte et discorde ne riment point , parce que Tarticula-

\\o^ de la mu€tte ç<t différente. ,

Deux syllabes ont le même son et la même articulation, €[UOÎqu'elles'ne s'écrivent pas de mi^me : c'e^t ainsi qoe rivaux et nouveaux , essais et succès riment très-bien ensemble. Mais on exige que les dernières syllabes se terminent par les mêmes lettres ou par leur équivalent « comme je l'ai dit, quoique dans la prononciation on ne les fasse pas entendre. Si l'un des deux mots, par exemple , est terminé par un t ou par une s 9 le second mot finira de même ou par Féquivalent : ainsi jj ré tend rimera trèsbien avec instant j accord avec ressort^ lois avec bois^ glacés avec assez.

A plus forte raison , lorsque la consonne finale se fait entendre, doit-elle cire à la fin des deux mots, sinon la même pour les yeux, du moins la même pour' les oreilles; sang ne rimera point avec innocent ^ mais b^qc flanc ^ dont le c final a le même son que le g*

On s'est permis quelquefois des rimes que Tœil on l'oreille désavoue : par exemple, celle diencor avec sort^ celle de mer avec aimer, de remords avec mort ; celle de toucher ayec cher, celle Ae fiers ayec foyers , etc. Parmi ces licences les plus usitées sont les rimes de guerre avec père j de couronne et de trône , de travaux et de repos» La dissonance des deux premières est cependant trèssensible; et quant à la dernière^ une oreille un peu délicate s'aperçoit aisément de la difTérencc du son de l'o clair et bref de repos j et du son de Yo plus grave, plus sourd et plus long de travaux. Il n'y a point de voyelle qui ne , soit de même , tantôt plus claire et plus brève , tantôt pins grave et plus longue; mais dans les sons de Va , de IV, de Vu f de You , etc. , cette différence n'est pas aussi frappante que dans les son^ de Ve et dans les* sons de l'o : aussine

DE l'encyclopédie, SSy

feit-on pas de difficulté sur la rime S^âge et de aage , SOle et à& fertile, àegîte et à' agite ^ de cAwfe, et A^ exécute^ de coMfe et de redoute , etc. Il n'en est pas de même de tfompette et de tempête , de terre et de mystère , A'homme et i^ atome ^ de pôle et de boussole^ dont la rime ne sera jamais qu'une licence.

Peut-on ne pas regarder le travail bizarre de rimer j nous dit Fabbé Dubos , comme la plus basse des fonc^ iions de la mécanique de la poésie ? que n'a-t-il dit la même chose de la mesure et du rhythme des vers d'Homère et de Virgile î et de ces constructions si soigneusement travaillées qui occupaient Démosthéne, Platon, Thucydide et Xënophon , chez les Grecs ; Cicéron , Tite- Live et Salluste, chez les Latins, et qui les occupaient aussi sérieusement que la recherche et l'enchaînement des pensées ? Ce mécanisme de la parole doit paraître bas et puérile à un observateur austère qui compte pour rien le charme de l'expression. Mais pour l'homme doué d'un organe sensible et d'un goût délicat , cette mécanique a sou prix.

Entre le travail qu'exige la rim£ et celui qu'exige la construction du vers mesuré ou de la période harmonieuse, la différence ne peut être que dans le plus ou le moins de plaisir qui en résulte. Il fallait donc examiner d'abord si la rime faisait plaisir , et un plaisir assez sensi* ble pour mériter la peine qu'elle donne.

La rime peut causer trois sortes de plaisirs 5 l'un est relatif à l'organe , c'est le sentiment de la consonnance • et ce plaisir, je l'avoue, est factice : il ressemble à l'usage de certaines odeurs qui ne plaisent pas , qui déplaisent même à ceux qui n'y sont pas accoutumes, et qui deviennent

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