‹ Esprit de l'encycloped́ie: ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l (volume 3)Chapitre 47 sur 58 · SATIRE · texte numérisé non relu

SATIRE

S ATIHB. ( Poésie. ) Poëme dans lequel on attaqua directement le vice où quelque ridicule blâmable*

Cependant la satire n'a pas tou)Ours eu le même fonds, ni la même forme daas tous lestems. Elle a même éprouve chez les Grecs et les Romains , des vicissitude^ et des variations si singulières y que les savant ont bien de la peine à en trouver le fiL J'ai lu , pour le chercher e« pour le suivre , lès traités qu'en ont fait , avec plus ou moins d*étendue , Casaubon , Heinsius , Spanheim , Dacier et Le Batteux. Voici Je précis des lumières que j'ai puisées dans leurs ouvrages.

D& rorigine des êoâire^ pttrrrd &î Grecs. Les satires, dans leur origine , n'avaient pour but que le plaiwr et la Joie; c'étaient des farces de villages, un amusement , ou un sfi^ctacle de gens asskemblés pour se délasser de leurs travaux ,, et pou» se réjouir de leur récoke ou de leurs vendan^s^ Deô jeux champêtres , des railleries grossières.

Sgo ESPRIT

des postures grotesques , des vers faits sur le champ , et récités en dansant , produisirent cette sorte de poésie , à laquelle Aristote donne le nom de satirique et de danse. C'est d'elle que naquit la tragédie « qui n'eut pas seulement la même origine, mais qui en garda assez long-tems un caractère plus burlesque , pour ainsi dire , que sérieux. Quoique tirée du poème satirique , dit Aristote , elle ne devint grave que long-tems après. Ce fut quand ce changement lui arriva , que ce divertissement des compositions satiriques passa de la campagne sur les théâtres , et fîit attaché à la tragédie même, pour en tempérer la gravité qu'on était obligé de lui donner.

Gomme ces spectacles étaient consacrés en rhonneiir de Baccbus j le dieu de la joie , et qu'ils faisaient partie de sa fête, on crut qu'il était convenable d'y introduire des Satyres , ses compagnons de débauche , et de leur faire )OOtf un rôle 9 également comique par leur équipage, par leurs actions et par leurs discours. On voulut , par ce moyen , égayer le théâtre , et donner matière à rire aux spectateurs y dans l'esprit desquels on venait de répandre la terreur et la tristesse par des représentations tragiques* La différence qui se trouvait entre la tragédie et les satires des Grecs « consistait uniquement dans le rire que la première n'admettait pas , et qui était de l'essence de ces dernières. G'est pourquoi Horace les appelle d'un càXéfaffreêtes satyros, eu égard à leur origine , et riaores aatyros^ par rapport à leur but principal.

Du tema auquel on jouait ces piècea aatinquea. Ainsi, le nom de aatire ou aaPyri , demeura attaché parmi les Grecs aux pièces de théâtre dont nous venons de parler ; et qui d'abord furent entremêlées dans les actes des tra-

DB L'ET^CTCtOPÉDIS* Sgi

gédies , non pas tant pour en marquer les intervalles, que <:onime des i&termèdes agréables , à quoi les danses et les postures baufibnnes de ces satires ne contribuèrent pas xnoins que leurs discours de plaisanterie. On joua ensuite séparément ces mêmes pièces après les représentations des 'tragédies , ainsi qu'on joua à Rome , et dans le même but, les espèces de farces nommées exodes.

Ces poèmes satiriques^ firent donc la dernière partie de ces célèbres représentations des pièces dramatiques , à qui on donna le nom de tétralogie parmi les Grecs.

Des peraonnaffea des satires. Si j dans les commencemens , les pièces satiriques n'ayaient pour acteurs que des Satyres ou des Silènes ^ les choses changèrent ensuite. Le Cjychpe d'Ehiripide y les titres des anciennes pièces satiriques et plusieurs auteurs nous apprennent que les dieux, ou demi*dieuXy et des héroïnes^ comme Omphale, y trouvaient leurs places et eu faisaient même le sujet principal. Le sérieux se mêla quelquefois parmi le burlesque ' des acteursi qui disaient le rôle des Silènes et des Satyres. En un mot , la satirique j car on la nommait aussi de ce nom y tenait alors le milieu entre la tragédie et l'ancienne comédie. Elle avait de commun avec la première la dignité des persoiinages qu'on faisait entrer , conmie nous Tenons de voir , et qui d'ordinaire étaient pris des tems héroïques ; et elle participait de l'autre par des railleries libres et piquantes , des expressions burlesques et un dénouement de la fable y dénouement le plus souvent gai et heureux. C'est ce que nous apprend le grand commentateur grec d'Homère, Eusthathius. C'est le propre du poëme satirique , nous dit-il , de tenir le milieu entre le tragique et le comi que. Voilà presque le comique larmoyant de nos

jours, dont l'origine est toute grecque, sans que nous nous en fussions douté.

Différence entre les pièces satiriques et comiques. Quelque rapport qu'il y eût entre les pièces satiriques et celles de l'ancienne comudie , je ne crois pas qu'elles aient été confondues par les auteurs anciens. II restait des différences assez grandes qui les distinguaient , soit à l'ëgard des sujets qui^ dans les pièces satiriques, étaient pris d'ordinaire des fables anciennes et des deoxi-dieux ou des hcros , soit en ce que les Satyres y intervinrent avec leurs danses et dans l'équipage qui leur est propre , soit de ce que leurs plaisanteries avaient plutôt pour but de divertir et de faire rire que de mordre et de tourner en ridicule leurs concitoyens , leurs villes et leur pays , comme Horace dit de Lucilius , l'imitateur d'Aristophane et de ses pareils. J'ajoute que la composition n'en était pas la même, et que l'ancienne comédie ne se lia point aux vers iambiques , comme firent les pièces satiriques des Grecs. Concluons que ce fut aux poèmes dramatiques, dans lesquels intervenaient des Satyres avec leurs danses et leurs équipages , que demeura atts^ché parmi les Grecs le même nom de satire , celui de satirique ou de pièces satiriques y qot TTÎpoe , aaTTÎpjxa Spd^fxara.

" Des satires romaines* Ce fut parmi les Komains que le mot de satire^ de quelque manière qu'on l'écrive, satira, satyruy satura, ou. quelque origine qu'on lui donne, fut appliqué à des compositions différentes et d'aujbre nature que les poèmes satiriques des Grecs , c'est-à-dire qui n'étaient . comme ceux-ci, ni dramatiques , ni accompagnes de satires , de leurs équipages et de leurs danses^ ni faites d'ailleurs dans le mônne but. On donna ce nom à Rome ,

DE L'ENGYCLOP£l3Ifi. 5q5

m premier lieu ^ à un poème réglé et mêlé de plaisanleriesi il qui eut cours avant même que les pièces dramatiques Y fussent connues, mais qui ces^a ou y changea de nom , et fit place à d'autres passe-tems, comme on l'apprend^ de Tite-liive.

On communiqua ensuite le nom de satire à un poëme mêlé de diverses sortes de vers , et attaché à plus d'un su)et , comme furent les satires d'Ennius , ou comme Cicéron l'appelle , poema a)arium et elegans , en parlant de celles de Yarron , qui étaient tout ensemble un mélange de vers et de pièces de littérature et de philosophie^ dont il nous apprend lui-même^ dans cet orateur , le but et la variété.

^ On donna enfin le nom de satire au poëme de Lucilius, qui , au rapport d'un de ses imitateurs, avait tout le caractère de l'ancienne comédie; hinc omnia pendet Luci- Hua 9 c'est-à-dire , par la même licence qu'il s'y donna d'y reprendre, non-seulement les vices en général, mais les vicieux de son tems d^entre les citoyens , sans y épargner même les noms des magistrats et des grands de la ville de Rome.

Ce fut là , si on en aK)it Horace et bien d'autres , la première origine et le premier auteur de ce poëme inconnu aux Grecs , à qui le nom de satire demeura comme propre et attaché parmi les Komains, et tel qu'il Test encore aujourd'hui dans l'usage des langues vulgaires. C'est aussi sur ce modèle que furent forméea ensuite , comme on sait, les satires du même Horace , de Perse et de Juvénal , sans toucher ici au caractère particulier que chacun d'eux y apporta , suivant son génie ou celui de son siècle. Et c'est enfin sur ces grands exemples que les auteurs modernes

français , italiens , anglais et autres, ont formé' les poones qu'ils ont publies sous ce même nom de satires.

Je laisse maintenant à juger de la contestation de deux savans critiques du siècle passe , dont l'un y Casaubon y prétend que la satire des Romains n'a rien de commim avec les pièces satiriques des Grecs , ni dans l'origine et la signification du mot , ni dans la chose , c'est-à-dire daos la matière et dans la forme ; et dont l'autre , Daniel Heinsius , au contraire , y croit trouver une même origine, une même matière , une même forme et un même but. H est certain qu'il y a des différences trop essentielles entre les unes et les autres pour les confondre ; et par conséquent l'on doit plutôt s'en rapporter au sentiment de CasauboD, qui a le premier débrouillé cette matière dans le traité qu'il en a mis au jour. Je vais exposer en peu de mots ces différences, parce que le traité de Casaubon est en latin, et qu'on n'a rien publié sûr cette matière en français , même dans les mémoires de l'Académie des Inscriptions jusqu'à ce jour , pour la décision de cette dispute.

Différence entre les satires des Grecs et les satires latines* La première différence dont on ne peut disconvenir , c'est que les satires , ou poèmes satiriques des Grecs , étaient des pièces dramatiques ou de théâtre ^ ce qu'on ne peut pas dire des satires romaines prises dans aucun genre. Les Latins eux-mêmes , quand ils font men* tion de la poésie satirique des Grecs , lui donnent le nom àe fabula y qui signifie le drame des Grecs, et n'attribuent jamais ce mot aux satires latines.

La seconde différence vient de ce qu'il y a même quelque diversité dans le nom; car les Grecs donnaient à leurs poèmes le nom de satirus ou satyri^ de satirique, de

DE l'encyclopédie, SgS

pièces satiriques ^ à cause des satyres , ces hôtes des bois ^ et ces compagnons de Bacchus qui y jouaient leur rôle ; d'où vient qu'Horace appelle ceux qui en étaient les auteurs du nom de satyrorum inscriptorea; au lieu que les Romains ont dit aatira ou satura en parlant des premiers poèmes. Cicëron appelle poema varium les satires deVarron , et Juvénal donne le nom de Jarrago à ces satires. La troisième différence, est que l'introduction des Silènes et des Satyres qui composaient les chœurs des poèmes satiriques d^s Grecs en constituent Tessence^ tellement qu'Horace s'arrête à montrer de quelle manière on doit y faire parler les Satyres et ce qu'on leur doit faire éviter ou conserver. On peut y ajouter l'action de ces mêmes Satyres^ puisque les danses étaient si fort de l'essence de la pièce^ que non-seulement Âristote les y joint, mais qu'Âthénée par le nommément des trois différentes sortes?de danses attachées au théâtre , la tragique , la comique et la satirique.

La quatrième différence résulte des sujets assez divers

des. uns et des autres. Les satires des Grecs prenaient

d^ordinaire le leur de sujets fabuleux ; des héros y pat

exemple y ou des demi-dieux des siècles passés. Les satires

romaines s'attachaient à reprendre les vices, ou les erreurs

de leur siècle et de leur patrie ; à y jouer des particuliers

de Rome , un Mutins entre autres , et un Lupus , dans

Lucilius; un MiIonius,un Nomentanus, dans Horace; im

GrispinusetunLocutius, dans Juvénal. Je ne parle point

ici de ce que ce dernier n'y épargne pas Domitien , sous

le nom de Néron ; et qu'après tout , il n'y avait rien de

feint dans ces personnages , et dans les actions qu'ils en

étalent , ou dans les vices qu'ils en rapportent.

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La cinquième différence paraît encore cle la maimièrv dont les uns et les autres traitent leurs sujets , et dans le but principal qu'ils s'y proposent. Celui de la poésie satirique des Grecs est de tourner en ridicule des actions sérieuses , de travestir pour ce sujet leur» dÎEeux oa leurs héros y d'en changer le caractère selon le besoin, en i&n mot y de rire et de plaisanter ; de sorte que de tels oitvrages s'appellent en grec des Jeux et de^ jovete j Joci ^ comme dit Horace; et c'est à quoi contribuaient d'ailleurs leurs danses et leurs postures : au lieu que les satires romaines, témoin celles qui nous restent, et auxquelles ce nom d'ailleurs est demeuré comme propre , aTaîent moins pour but de plaisanter^ que d'exciter de la haine , de l'indignation ou du mépris : en un mot , elles s'attachent plus à reprendre et à mordre , qu'à faire rire oa à folâjtrer. Les auteurs y prennent la qualité de censeurs , plutàt que celle de bouffons.

Je ne touche pas la différence qu'on pourrait eDC€>re alléguer de la composition diverse des unes et des autres, par rapport à la versification* Ijg^ miâirea romaines y du moins celles qui nous ont été conservées jusqu'à ce )oor , ayant été écrites le plus génér-alement en vers hérmques , et les poèmes satiriques des Grecs en vers iambiques. Cette réflexion est cependant d'autant plus remarquable, qu'Horace ne trouve point d'autre différence entre Finventeur des satires romaines, et les auteurs de l'ancienne comédie^ comme Cratinus et Eupoiis, sinon que les satires du premier étaient écrites dans un autre genre de vers.

Enfin il y a lieu , ce me semble, de s'en tenir au jugement d'Horace , de Quintilien , et d'autres auteurs

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cîens y qui assurent que l'invention de la satire , à qui ce nom est demeure particulièrement appliqué cbez les Komains ^ et depuis dans les langues vulgaires , que cette invention y dis -je, est due tout entière à Lucilius; que c'est une sorte de poésie purement romaine , comme il y paraît, et totalement inconnue aux Grecs; d'où je conclus hardiment qu'on ne peut aujourd'hui être là-dessus d'aucune autre opinion.

Ce n'est pas, après tout, que les satires des Grecs, leurs danses et leurs railleries, n'aient été connues des Romains. On sait que dans leurs fêtes et dans leurs processions , il y avait entre autres des chœurs de Sylènes et de Satyres , vêtus et parés à leur mode , et qui par leurs danses et leurs singeries égayaient les spectateurs. La même chose se pratiquait dans la pompe funèbre des gens de quahté , et même dans les triomphes ; et ces vers licencieux et ces railleries piquantes , que les soldats qui accompagnaient la pompe chantaient contre les triomphateurs, montrent que ces sortes de jeux satiriques, si l'on me permet cette expression , furent bien connus des Romains.

Mais il est tems de venir à l'histoire particulière de la satire chez les Romains, et de peindre les diffôreus caractères de leurs poètes célèbres en ce genre.

, Caractères des poètes satiriques romains» Ce furent les Toscans qui apportèrent la satire à Rome ; et elle n'était autre chose alors qu'une sorte de chanson en dîa- •ogue, dont tout le mérite consistait dans la force et la vivacité des réparties. On les nomma satires, parce que , cKt-on , le mot latin satura , signifiant un bassin dans lequel on offrait aux dieux toutes sortes de fruits à la

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fois et sans les distinguer , il parut qu'il pourrait contenir y dans le sens figuré , à des ouvrages où tout était mêlé , entassé sans ordre y sans régularité , soit pour le fond, soit pour la forme.

Livius Andronicus , qui était Grec d'origine 9 ayant donné à Rome des spectacles en règle , la satire changest de forme et de nom. Elle prit quelque chose du dramatique , et paraissant sur le théâtre^ soit avant, soit après la grande pièce, quelquefois même au milieu, on l'appelait iaode, pièce d'entrée, eeo-oi^ov; ou exode j pièce de sortie, e^odtov; ou pièce d'entr'acte^ efxSbXov. Voilà quelles furjBut les deux premières formes de la satire chez les Romains.

Elle reprit son premier nom sous Ennius et PacuTius , qui parurent quelque tems après Andronicus; mais elle le reprit à cause du mélange des formes, qui fut trèssensible dans Ennius , puisqu'il employait toutes sortes de vers, sans distinction, et sans s'embarrasser de les faire symétriser entre eux,, comme on voit qu'ils symétrisent dans les odes d'Horace.

Terentius Yarron fut encore plus hardi qu'Ennius dans la satire qu'il intitula Ménippée , à cause de sa ressemblance avec celle de Ménippe , cynique grec. H fit un mélange de vers et de prose, et par conséquent il eut droit plus que personne de nommer son ouvrage satire y en faisant tomber la signification du mot sur la forme.

Enfin arriva Lucilius qui fixa l'état de la satire , et la présenta telle que nous l'ont donnée Horace , Perse , Juvénal, et telle que nous la connaissons aujourd'hui. Et ^lors la signification du mot satire ne tomba que sur le mélange des choses , et non sur celui des formes. On les

DB l'encyclopédie. 599

omma satires, parce qu'elles sont réellement un amas onfus d'invectives contre les hommes ^ contre leurs dëirsy leurs craintes y leurs emportemens, leurs folles )oies, eurs intrigues,

Quidquid agunt homines , voiuntj iimor^ ira^ voluptas^ Gaudia , dUcursus 9 nostri estfarrago UbellL

(loT.^Sat. I.)

On peut donc définir la satire^ d'après son caractère fixé par les Romains , une espèce de poème dans lequel on attaque directement Jes vices ou les ridicules des hommes. Je dis une espèce de poème , parce que ce n'est pas un tableau 9 mais un portrait du vice des honmies, qu'elle nomme sans détour, appelant un chat un chat, et Néron un tyran.

Cest une des dififérences de la satire avec la comédie. Celle-ci attaque les vices , mais obliquement et de côté. Elle montre aux hommes des portraits généraux, dont les traits sont empruntés de différens modèles ; c'est au spectateur à prendre la leçon lui-même, et à s'instruire s'il le )uge à propos. La satire , au contraire , va droit à Thomme. Elle dit : c'est vous, c'est Grispin, un monstre, • dont les vices ne sont rachetés par aucune vertu.

La satire en leçons, en nouveautés fertile ,

Sait seule assaisonner le plaisant et l'utile ;

Et d'ui ven qu'elle épure aux rayons du bon sens ,

Détroniper les esprits des erreurs de leur tems.

Elle seille , bravant l'orgueil et Tin justice,

Va jusffie sous le dais faire pâlir le vice ;

%t souvint, sans rien craindre , à l'aide d'un bon mot ,

Va vengibr la raison des attentats d'un sot.

BOILBAO.

Gomme il y a deux sortes de vices, les uns plus graiv«s« les autres moins , il y a aussi deux sortes de satires : TxMDe qui tient de la tragédie , grande Sophoclœo carmen lacchatur hiatuy c'est celle de Juvënal. L'autre esl cdle d'Horace, qui tient de la comëdie, admissua cirtum prœcordia ludiL

Il y a des satires où le fiel est dominant , fel : dans d'autres , c'est l'aigreur , acelum : dans d'autres , il n'y a que le sel qui assaisonne, le sel qui pique, le sel qui cuit.

Le fiel vient de la haine, de la mauvaise humeur^ de l'injustice ; l'aigreur vient de la haine seulement et de l'humeur. Quelquefois l'humeur et la haine isont enveloppées , et c'est l'aigre-doux.

Le sel qui assaisonne ne domine point, il ôte seulement la fadeur, et plaît à tout le monde; il est d'un esprit délicat. Le sel piquant domine et perce, il marque la malignité. Le cuisant fait une douleur vive , il faut être méchant pour l'employer. Il y a encore le fer qui brûle , qui emporte la pièce avec escarre, et c'est fureur, cruauté, inhumanité. On ne manque pas d'exemples de toutes ces espèces de traits satiriques.

Il n'est pas difficile , après cette analyse , de dire quel est l'esprit qui anime ordinairement le satirique. Ce n'est point celui d'un philosophe qui , sans sortir de sa tranquillité , peint les charmes de la vertu et la difformité du vice. Ce n'est point celui d'un orateur qui , échauffé d'un beau zèle , veut réformer les hommes , et les ramener au bien. Ce uVst pas celui d^un poète qui ne songe qu'à se faire admirer en excitant la terreur et la pitié. Ce n^est pas encore celui d'un misanthrope noir, qui hait le genre humain , et qui le hait trop pour vouloir le rendre meil-

tJÈ LBI^CYCtOPÉDlE. 4oi,

BU.r. Ge n'est ni un Héraiclîte qui pleure sur nos maùlc^ li un DémOcrite qui s'en moque : qu'est-ce donc?

Il semble que 9 dans le cœur du satirique, il y ait un certain germe de cruauté enveloppé, qui se couvre de 'intérêt de la vertu polir avoir le plaisir de dëcliirer au moins le vice. Il entre dans ce sentiment de la verlu et de [a mécliancetc , de la haine pour le vice , et au moins du mt^pris pur les hommes, du désir de se venger,' et une sorU de dépit de ne pouvoir le faire que par des paroles : et si par hasard les satires rendaient les hommes meilleufa il semble que tout ce que pourrait faire alors le satiriqle , ce serait de n'en être pas fâché. Nous ne considérons ii l'idée de la saiirs qu'en général , et telle qu'elle paraît réciter des ouvrages qui ont le caractère satirique) de la façq la plus marquée.

C'est iHme cet esprit qui est une des principales diffé-" . renées qui y a entre la satire et la critique. Celle-ci n'a pour objeque de conserver pures les idées du bon et du vrai dans jp ouvrages d'esprit et de goût , sans aucun rapport à l^ailur , sans toucher ni à ses talens , ni à rien de ce qui lui t personnel. La satire, au contraire^ cherche à piquer l'hume même \ et si elle enveloppe le trait dans tzn tour inàiieux, c'est pour procurer au lecteur le plaisir de para^ n'approuver que Fesprit.

Quoiquéés sortes d'ouvrages soient d'un caractère condamnab^ on peut cependant les lire avec beaucoup de profit. liront le contrepoison des ouvrages où règne la mollesse. \ y trouve des principes excellens pour les mœurs, des^^intures frappantes qui réveillent. On y rencontre dès avis durs , dont nous avons besoin quelquefois , et aj; nous ne pouvons guère être redevables Tome xiii* :iû

4oi ESPnfT

qu i des gens Acheta contre nous : maïs en les lisant, il fani tire sur ses gardes , et se préserver de 1 esprit ronlagleni du poète , qui nous rendrait mcchans, et nousferait perdis une vertu à laquelle lient notre bonheur ,€^ celai des autres dans la société.

La forme de la satire est assez indiSereTie par ellemême. Tantôt elle est épique, tantôt dramatique, le plus souvent elle est didactique ; quelquefois elle p»rle le nom de discours , quelquefois celui Xèpitre : toutes ces formes ne sont rien au fond; c'est toujours satire, As que c'est Tespril d'invectives qui Fa dictée. Lucilius s'el servi quelquefois du vers ïambique : mais Horace aytit toujours employé riiexamclre, on s'est fixé à celte csj^ce de vers. Juvénal et Perse n'en ont point employé d'aires; et nos satiriques français ne se sont servis que de l'îèxandrin.

Caïus Lucilius , né à Aurunce, ville dltaie, d'une famille illustre , tourna son talent poétique a côté de la satire. Comme ea conduite était fort régufere, et qu'il aimait par tempérament la décence et l'orrc, îl se déclara l'ennemi des vices. 11 déchira irapitoyolemenl entre autres, un certain Lupus et un nommé Mims ^ g-enium frfgit in illis. Il avait composé plus de tcnle livres de satires, dont il ne nous reste que quelqus fragmcus. A en juger par ce qu'en dit Horace , c'est unqierlc que nous ne devons pas fort regretter : son style éiat diffus, lâche, ses vers durs; c'était une eau bourbeuse jui coulait, ou même qui ne coulait pas, comme dit Juls Scalîger. Il est Trai que Quintilîen en a jugé plus favoablement : il lui trouvait une érudition merveilleuse, delà hardiesse, Je Vamcrtume, et même assez de sel. Mais Horace devait être d'autant plus attentif 4 le bien juger , qu'il travaillait dans

e lalhm aune, '^ wvraA on W covfMnit W-aiiac T ec oc jiKltE. m ^'H y avait on ccrUin nombre ix ■i^n u: .9nJd|^«iinBr^riinlû|ne, soit pour k ùitlt^ifr, oit d kuiuc nilc linn conlcnpDraiiu . le mAUwMw- IcaiXi ^V Ins Ici aalres poctf i. Si Horace ciil »«■ iV/r ■^xsac. 3 Aùt trop (in cl Irop pradeol ponriflirri mrvùl cas; et ce qu'il dit de Lucîlias »t ilmt""!" ^fa âjg wbi li iMe, que ce pofile vivuil dam IctcvM* s lettres ne faiuieDt que de lutlrcenjljik.^' ro^^cnse qu'il avait n ûlaiit jwlnt n'j'^.^oi' -■ âiviBmllcicleriUDsledéIaul()u'lW''^^' ■ '•ûtait qaedugûniclout pureluii|r#"'"~ - . Hcrace pro6la de l'avantage quV^~^**-' , hisiieau siècle des IctlreBlalioci/'^^--'- . , lûtes les grâces qu'elle [Muml: * »■-■ , jnoa qu'uulant qu'il le fallait r ^^=- — ats , et rcudre tni'piisabln Ir- ■*"" '"'

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4o4 ^ lîSPiuT

Le titre qu'il avait donné à ses satires et à ses épîlrcs marque assez ce caractère. H les avait nommées sermones, discours y entretiens, réflexions faites avec des amis sur la vie et les caractères des hommes. Il y a même plusieurs sa vans qui ont rétabli ce titre , comme plus conforme k l'esprit du poëte et à la manière dont il présenté les sujets qu'il traite. Son style est simple 9 léger , vif , toujours modéré et paisible ; et s'il corrige un sot j un faquin , un avare y à peine le trait peut-il déplaire à celui même qui en est frappé.

Je suis bien éloigné de mettre la poésie de son style et la versification de ses satires au niveau de celle de Virgile; mais du moins on y sent partout l'aisance et la délicatesse d'un homme |de cour j qui est maître de sa matière , et qui la réduit au point qu'il juge à propos , sans lui ôter rijin de sa dignité. 11 dit les plus belles choses , comme les autres disent les plus communes , et n'a de négligence que ce qu'il en faut pour avoir plus de grâce.

Perse ( Aulus Persius Flaccus ) vint après Horace ; il naquit à Volaterre, ville d'Etrm'ie, d'une maison noble et ^liée aux plus grands de Rome. Il était d'un caractère assez doux 9 et d'une tendresse pour ses parens qu'on citait pour exemple. Il mourut âgé de 5o ans, la huitième année du règne de Néron. Il y a dans les satires qu'il nous a laissées des sentimens iiobles ; son style est chaud , mais obscurci par des allégories souvent recherchées , par des ellipses fréquentes , par des métaphores trop hardies.

Perse , en ses vers obscurs , mais serrés et pressens , Affecta d^enfermer moins de mots qae de sens.

Quoiqu'il ait tâché d'être l'imitateur d'Horace, cepeur-

DE l'encyclopédie. 4o5

clant il a une sève toute différente. Il est plus fort, plus vif, mais il a moins de grâces : il est même un peu triste. Et soit la vigueur de son caractère , soit le zèle qu'il a pour la vertu , il semble qu'il entre dans sa philosophie un peu d'aigreur et d'animosité contre ceux qu'il attaque.

3uyênBl{Deci7nua JuniusJupenaUs)^ natif d'Âquino, au royaume de Naples j vivait à Rome sur la fin du règne de Domitien ^ et même sous Nerva et sous Tra^an^ Ce poëte

Elevé dans Ici cris de Técoîe , Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole.. Ses ouvrages , tout pleins d'affreuses vérités , Etincèlent pourtant de sublimes beautés ;. ^ Soit que sur un écrit arrivé de Caprée»

Il brise de Séjan la statue adorée ; Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateur» » D'un tjran soupçonneux , pâles adulateurs. ... Ses écrits, pleins de feu, partout brillent aux yeux»

Perse a pfeut-être plus de vigueur qu'Horace; mais en

comparaison de Juvénal, il est presque froid. Celui-ci est

brûlant : l'hyperbole est sa figure favorite. Il avait une

force de génie extraordinaire , et une bile qui seule aurait

presque suffi pour le rendre poète. Il passa la première

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