partie de sa vie à écrire des déclamations. Flatté par le
succès de quelques vers qu'il avait faits contre un certain
Paris, pantomime, il crut reconnaître qu'il était appelé
au genre satirique. Il s'y livra tout entier , et en remplit
les fonctions avec tant de zèle, qu'il obtint à la fin un
emploi militaire qui , sous apparence de grâce , l'exila au
fond de lïlgypte. Ce fut là qu'il eut le tems de s'ennuyer
et de déclamer contre les torts de la fortune , et contre
Tabus que les grands faisaient de leur puissance. Selon
4o6 SSPBIT
Jules Scaliger, il est le prince des poètes satiriques : ses vers valent beaucoup mieux que ceux d'Horace ; apparemment parce qu ils sont plus forts : arclet, injlat^ju^ gulat.
Ce qyi a détermine Juvdnal à embrasser le genre satirique 9 n'est pas seulement le nombre des mauvais poètes; raison pourtant qui pouvait suiBre : « II a pris les armes à cause de Texccs oii sont portes tous les vices. Le désordre est affreux dans toutes les conditions. On joue tout son bien; ou vole, on pille; on se ruine en habits, en bâtimens, en repas; on se tue de dtbauclie ; on assassine, en empoisonne. Le crime est la seule chose qui soit rc compensée; il triomphe partout , et la verUi gémit. »
La quatrième satire de ce poëte présente les traits les
plus hiordans,.et l'invective la plus animée. Il en veut à
l'empereur Domitien ; et pour aller jusqu'à lui comme par
degrés, il présente d'abord ce favori, nommé Cn'spîn. qui d'esclave était devenu chevalier romain. Cette satire a
pour date :
Cùmjam semîammxim lareraret Flavius orbem Vliimvs , et caho seiviret Roma Nemni,
K Lorsque le dernier des Flavius achevait de décliîrcr Tunivers expirant, et que Rome gémissait sous la tyrannie du chauve Néron ; » vous voyez qu'il ne dit pas sous Fcmpire de Domitien^ comme un autre aurait pu dire. Il h surnomme Néron y pour peindre d'un seul mol sa cru«iutc; il rappelle chauve ^ qui était un reproche injurieux dans ce tems-là. £nfii) , on voit dans ce morceau toute la force, tout le fiel , toute l'aigreur de la satire. Ce ton se soutient partout dans fauteur; ce n'est pas assez pour lui da
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ceindre y il grave à traits profonds , il brûle arec le fer. Sa satire X est encore très-belle, surtout l'endroit où Il brise la statue de Séjan j après avoir raillé amèrement TambitiGu de ce ministre et la sottise du peuple de Romei qui ue jugeait que sur les apparences.
Turha Bemisequiiurforiunam^ ui semper^ etodit Pamnalos.
C'en est assez sur les anciens satiriques romains ; parlons à présent de ceux de notre nation qui ont marché sur leurs traces.
Caractères des poètes satiriques français. Régnier ( Matliurin ) natif de Chartres , et neveu de l'abbé Desportes , fut le \ rcmicr , en France , qui donna des satires.. Il y a de la finesse et un tour aisé dans celles qu^l a tra- Taillées avec soin ; son caractère est aisé^ coulant , vigour reux, Desprcaux dit, en parlant de ce poè'te :
régnier ^ seul parmi nous » formé sur leurs modèles , Dans son vieux st jrle encore a des grâces nouvelles.
n est quelquefois long et diffus. Quand il trouve à imiter, il va trop loin , et son imitation est presque toujours . une traduction inférieure à son modèle ; mais ses vers sont ^!eins de sens et de naïveté; heureux ,
Si du son hardi de ses rimes cyniques > Il n'allarmait souvent les oreilles pudiques..
Ce qu'on peut dire pour diminuer sa faute , c'est que Be travaillant que d'après les satiriques latins , il croyait pouvoir les suivre en tout, et s'imaginait que la licence des expressions était un assaisonnement dont leur gcnr^e ne pouvait se passer^
4o8 ESPRIT
' Régnier est mort à Rouen, en 161 3 , âgé de 4o ans. On connaît l'épitaphe pleitie; de naïveté qu'il a faîte pour lui, et dans laquelle il s'e3t si bien peint ;
J'ai vécu saas nal pensement , Me laissant aller doucement A la bonne loi natureUc ; Et si je m'étonne fort pour quoi La mort daigna songer à moi , Qui ne songeai jamais à elle,
Jean de la Frenaye Vauquelin , publia quelques satire» peu de tems avant la mort de Régnier ; mais comme il n'avait ni la force, ni le feu , ni le plaisant tiécessaire à ce genre de poëme , il ne mérite pas de nous arrêter.
Despréaux {^Nicolas Soileau sieur) fleurit environ 60 ans après Régnier , et fut plus retenu que lui. Il savait que l'honnêteté est une vertu dans les écrits comme dans les mœurs. Son talent l'emporta sur son éducation : quoiqu'il fût fils , frère, oncle , cousin , beau- frère de greffier , ^t que ses parens le destinassent à suivre le palais y il lui fallut être poète, et qui plus est poëte satirique.
Ses vers sont forts , travaillés , harmonieux , pleins de clioses ; tout y est fait avec un soin extrême. U n'a point la naïveté de Régnier ; mais il s'est tenu en garde contre ses défauts. Il est serré, précis, décent, soigné partout, ne soufirant rien d'Iputile , ni d'obscur. Son plan de satire était d'attaquer les vices en général , et les mauvais auteurs en particulier. Il ne nomme guère un scélérat; mais il ne fait point de difficulté de nommer un mauvais auteur qui lui déplaît, pour servir d'exemple aux autres, et main-* tenir le droit du bon sens et du bon goût.
3es expressions sont justes, claires, souvent riches et
DE l'encyclopédie. 4oq
liardies. Il n'y a nî vide, ni superflu. On dît quelquefois malignement le laborieux Despréaux ; mais il travaillait plus pour cacher son travail , que d'autres pour montrer le leur. Ses ouvrages se font admirer par la justesse de la critique y par la pureté du style et par la richesse de l'expression. La plupart de ses vers sont si beaux , qu'ils sont devenus proverbes. Il semble créer les pensées d'autrui j «t paraît original lorsqu'il n'est qu'imitateur.
On lui reproche de manquer d'imagination; mais où la voit-on plus brillante , plus riche et plus féconde que dans son poè'me du Lutrin^ ouvrage bâti sur la pointe d'une aiguille , comme le disait M. de Lamoignon; c'est un château en l'air^ qui ne se soutient que par l'art et la force de l'architecte. On y trouve le génie qui crée, le jugement i^ui dispose , l'imagination qui enrichit, la verve qui anime tout , et l'harmonie qui répand les grâces.
Son ^rt poétique est un chef-d'œuvre de raison , de goût , de versification. Enfin , Despréaux a une réputation au-dessus de toutes les apologies , et sa gloire sera toujours intimement liée avec celle des belles-lettres fran-
çaises.
11 naquit au village de Crône , auprès de Paris , en i636. n essaya du barreau y et ensuite de la Sorbonne. Dégoûté de ces deux chicanes , dit Voltaire, il ne se livra qu'à son talent, et devint Thonneur de la France. Il fut reçu à l'Académie en i684, et mourut en 17 ii. Tous ses ouvrages ont été traduits en anglais. Son j4rù poétique a été mis en vers portugais^ et plusieurs autres morceaux de ses poésies ont été traduits en vers latins et en vers italiens.
Parallèle des satiriques romains et français» Si présentement on veut rapprocher les caractères des poètes
4lO ESPRIT
'aliriques dout nous venons cle parler^ pour voir en quoi ils se ressemblent, et en c;uoI ils diflerent : <( Il parait , dît Le Balteux^ qu'Horace et Boileau ont entre. eux plus de ressemblance, qu'ils n'en ont ni l'un ni l'autre avec JuvcuaL Us vivaient tous deux dans un siècle poli , où le goût ctait f.ur, et Tidée du beau sans mélange. Juveiial, au contraire, vivait dans le tems niiîme da la décadence des lettres latines, lorsqu'on jugeait de la Lont ^ d^un ouvrage par sa richesse plutôt que par l'économie des orncmens. Horace et Boileau plaisantaient doucement, lé^^ère^ ment; ilsn'ôtaîcnt le masque t;u'à demi et en riant; Juvénal l'arraclie avec colère : fcs portraits ont des couleurs tranchantes, des traits hardis, mais gros; il n'est pas nécessaire d'iMre dé] cat pour en sentir la beauté. Il était né excessif, et peut-clrc même que quand il serait venu avaat les Pline, les Sénèque, les Lucain, il n'aurait pu se tenir dans les bornes-légilimes du vrai et du beau.
« Perse a un caractère unique qui ne sj*mpathisc avec personne. Il n'est pas assez aisé pour être mis avec Horace. Il est tro;i sage pour être comparé à Juvénal ; trop enveloppé et trop mystérieux pour être joint à Despréaux. Aussi I oli que le premier, quelquefois aussi vif que le second, aussi vertueux que le troisicme, il semble (tce plus philosophe qu'aucun des trois. Peu de gens 0|it le courage de le lire; cependant la première lecture une fob faite, ou trouve de quoi se dédommager de sa peine dans la seconde. Il parait alors ressembler à ces hommes rares dont le premier abord est froid , mais qui charment par leur entretien quand ils ont tant fait que de se laisser connaître.
Le Chevalier VB 3 AVcaVBr^
PIS LE^rCYCLOPÉOIB. 4iX
Satire. ( LUtérat. ) Peinture du vice et du ridicule , en simple discours ou en action.
Distinguons d'abord deux espèces de satire; Tune politique, et l'autre morale; et l'une et l'autre^ ou générale, ou personnelle.
La satire politique attaque les vices du gouvernement. Kicn de plus juste et de plus salutaire dans un Etat dcxnocratiquc; et lorsqu'un peuple qui se gouverne est assez sage pour sentir lui-même qu'il peut ou se tromper ou se laisser tromper; qu'il peut s'amollir ou se corrompre, donner dans des travers ou tomber dans des vices qui lui seraient pernicieux, il fait trt:s-bicn d'autoriser des censeurs libres et sévères à lui dire ses vtrités, à les lui dire publiquement^ et par tcrit, et sur la scène; à Taverlir de la décadence ou de ses lois, ou de ses mœurs; à lui dénoncer ceux qui abusent de sa faiblesse ou de sa confiance» t^& complaisans, ses adulateurs, ses corrupteurs intéressés, l'incapacité de ses généraux, l'infidélité de ses juges ,^les rapines de ses intcndans , la mauvaise foi de ses orateurs, les folles dépenses de ses ministres, les intrigues et les manèges de SCS oppresseurs domestiques, etc. , etc.
Le peuple athénien est le seul qui ait eu cette sagesse* Non-seulement il avait permis à la comédie de censurer les mœurs publiques vaguement et en général , mais d'articuler en plein théâtre les faits répréhensibles, de nommer et de mettre en scène ceux qui en élfiient accusés. Ce qui n'avait été qu'un badinage, qu'une licence de Tivressey sur le charriot de Tbespis, devint sérieux et important sur le théâtre d'Aristophane.
C'est une chose curieuse de voir ce peuple aller en fouie s'entendre traiter d'enfant crédule , où de vieillard cliagrin , capricieux , avare , imbécille et gourmand 5 s^entendre dire qu'il aime à être flatté , caressé par ses ora— teurs ; que ses voisins se moquent de lui en lui donnant des louanges ; qu'il ne veut pas voir qu'on l'abuse , qu'on le vole et qu'on le trahit ; qu'il vend lui-même ses suffrages au plus offrant, et que celui qui sait le mienx l'amadouer , est son maître , etc.
On juge bien que la satire autorisée contre le peuple , n'avait plus rien à ménager ; de là l'audace avec laquelle Aristophane osa traduire en plein théâtre , d'un côté , le peuple d'Athènes comme un imbécille vieillard trompé et mené par Cléon , de l'autre, ce même Cléon , trésorier de l'état , comme un impudent ^ un voleur, un homme vil et détestable.
Athènes n'avait pas toujours été aussi facile y aussi pa— tiente envers les poè'tes satiriques. Aristophane lui-même avoue que y plus timide en commençant, le sort de ses prédécesseurs les plus célèbres, tels que Magnés, Cratinus iet Cratès , lui avait fait peur ; ce qui ferait entendre qu'on les avait punis pour avoir pris trop de licence. Mais enfin Je peuple avait senti le besoin qu'il avait d'être éclairé , repris lui - même avec aigreur , et de donner aux gens en place le frein de la honte et du blâme. Cette licence de la satire avait pourtant quelque restriction ; et c'est , dans le caractère des Athéniens , un trait de prudence et de dignité remarquable ; ils voulaient bien qu'à portes closes ^ lorsqu'ils étaient seuls dans la ville , comme vers la fin de l'automne , la comédie les traitât sans ménagement et les rendît ridicules à leurs propres yeux ; mais ce qui était
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permis aux fêtes Léneennes uc TcHait pas aux Dionyslales^ tems auquel la ville d'Athènes était remplie d'étrangers.
Lorsque le gouvernement passa des mains du peuple dans celles d'un petit uombre de citoyens , et pencha yers l'aristocratie , l'intérêt public ne tint plus contre l'intérêt de ces hommes puissans qui ne voulurent pas être exposés à la censure théâtrale. Dès lors la comédie cessa d'être une satire politique , et devint par degrés la peinture vague des mœurs.
A Rome 9 elle se garda bien d'attaquer le gouvernement. Où Brumoi a-t-il pris que Plante ait quelque ressemblance avec Aristophane? Le poète qui aurait blessé l'orgueil des patriciens , et qui aurait osé dire au peuple qu'il était la dupe , l'esclave et la victime du sénat ; que celui - ci , engraissé de son sang et enrichi par ses conquêtes, nageait dans l'opulence et lui refusait tout 5 qu'on le jouait avec des paroles; qu'on l'amorçait par de vaines promesses.; que les guerres perpétuelles dont on l'occupait au dehors, n'étaient qu'un moyen de le distraire de ses injures et de ses maux domestiques; qu'en lui faisant une nécessité d'être sans cesse sous les armes , on lui enviait même le travail de ses mains; qu'en l'appelant le maître du monde, on lui préférait des esclaves ; et que dans ce monde qu'il avait soumis , le soldat romain n'avait pas un toit où reposer sa vieillesse , ni le plus petit coin de terre pour le nourrir et l'inhumer ; un poè'le enfin qui aurait osé parler comme les Gracques , aurait été assommé comme eux. Il n'en fallait pas tant ; le seul crime d'être populaire perdait à jamais un consul ; il payait bientôt de sa tête un mouvement de compassion pour ce peuple qu'on opprimait.
La comédie grecque du troisième âge , celle qui n'atlar
4l4 ESPIUT
quait qne les mœurs privées en général , sans nommer, sans désigner personne, fut donc la seule cpron admît à Borne; on Tappclaît Palliata. Térence Timita d'après Méuandrc, et Plaute d'après Cratinus. Mais aucun ne fut assez liardi pour iniiler Aristophane , si ce n'est peut-être' Névius , qui fut cbassé de Rome par la faction des nobles, sans doute pour quelque licence qu'il avait voulu se donner.
La satire politique aurait eu sous les empereurs une matière encore plus ample que du tcms de la république; mais une seule allusion à la(|uelle , sans y penser^ un poète donnait lieu, lui coûtait la vie. Emilius Scaunis en fui Te^Lcmple sous Tibère.
Parmi les nations modernes , la seule qui , suivant son génie, aurait pu permettre la satire polilique sur son théâtre, c'était la nation anglaise; mais comme elle est toujours divisée en deux partis, il aurait fallu deux tliéâtrès, et sur Tun et l'autre des attaques trop violentes auraient dégénéré en discorde civile. La petite guerre des papiers publics leur a paru moins dangereuse et sufSsam* ment dé.'ensive.
Ce qui doit étonner^ c'est que , dans une monarchie , la satire politique ait paru sur la scène. Louis XII lavait permise; et en effet, lorsqu'il y a dans les moeurs publi* ques de grands vices à corriger, une grande révolution à faire , cVst un moyen puissant dans la main du monarque, que 1(3 fléau du ridicule. Ce sage roi l'employa donc eor.tre les vices de son siècle , surtout contre ceux du clergé; et afin que personne n'eût à s'en plaindre, il s'y soumit lui-môme. Utile et frappante leçon! Mais le monarque qui , comme lui , voudrait donner cette licence , aurait à s'assurer d'abord qu'il n'y aurait à reprendre en lui qu'une
DE l'kncyclopédte. 4i5
économie excessive ; beau défaut dans un roi , quand c^est son peuple qui le juge.
Le caractère grnéral de la comcdic est donc d'attaquer les vices et les ridicules , abstraction faite des personnes; et en cela elle diflere de la satire. Mais ce qui les distingue encore 9 c'est leur manière de procéder contre le vice qu^elles attaquent. Chaque ligne, dans Arislophanc, est une insulte ou une allusion; et c^iTest pas ainsi que doi( invectiver la véritable tvomédi^ : elle "met en scène et en situation le caractère quelle veut peiudre, le fait agir comme il agirait, et lui fait parler son langage; alors cVst le vice personnifié , qui de lui-même se rend méprisable cl rîsible. Tel fut le comique de Ménandre ; et'tcl est celui cic Molière. Aristophane le fait souvent ainsi , mais toujours en poëlc satirique, et non pas en poè'le comique : car Tuu diffère encore de l'autre par l'individualité ou la généralité du caractère qu'il expose. Traduire en ridicule un tel homme, Cléon , Lamachus, Démosthène, Euripide, ce n'est pas composer, c'est copier un caractère. La comédie invente, et la satire personnelle contrefait en exagérant : Voriginal de la comédie est le vice; l'original de la satires personnelle est tel homme vicieux : tout homme atteint du même vice peut se reconnaître dans le tableau *ccxnique; et dans le portrait satirique, un seul homme se reconnaît : l'Avare de Molière ne ressemble précisément à aucun avare ; le Corroyeur d'Aristophane ne peut ressenibler qu'à Cléon.
La satire générale des mœurs se rapproche plus de la comédiç; mais il y a cette différence que j'ai déjà remarquée : le poëte , dans l'une , peint , comme Juvénal et Ho* race 9 le modèle idéal présent à sa pensée , et en expose le
4l6 ESPRIT
tableau; le poëte, dans l'autre, personnifie son original ^ et l'envoie sur le théâtre s'annoncer, se peindre lui-même: Horace dit ce que fait l'avare 5 Plaute et Molière chargent l'avare de nous apprendre ce qu'il fait*
Dans la satire personnelle , le premier des hommes aX sans contredit Aristophane : farceur impudent , grossier et bas, il est véhément, fort, énergique, rempli d'un sel acre et mordant, d'une fécondité, d'une variété, d'une rapidité inconcevable dans les traits qu'il décoche de toute main ; et si, avec l'aveu de la république , il n'eût attaqué que la mauvaise foi , l'insolence , l'avidité , les rapines des gens en place, leurs infidélités, leurs lâches trahisons , et l'aveugle facilité du peuple à se laisser conduire par des fripons et des brigands^ Aristophane eût mérité peutêtre les éloges qu'il se donnait : car la très-grande utilité de sa délation l'emporterait sur l'odieux du caractère au délateur. Mais qu'avec la même impudence et la même rage il se soit déchaîné contre le mérite, et l'innocence, et la vertu ; qu'il ait calomnié Socrate , comme il a poursuivi Cléon ; voilà ce qui fera étemelletnent sa Konte et celle d'Athènes , qui Ta souffert.
En supposant même que la satire personnelle soit utile et juste, le métier en est odieux , et le satirique fait alors la fonction d'exécuteur : un voleur mérite d'être flétri ; mais la main qui lui applique le fer brûlant , se rend infâme.
Molière s'est permis une fois la satire personnelle dans la scène de Trissotin ^ mais sur un simple ridicule ; et encore est-il bon de savoir que Vidée de cette scène lui fut donnée par Despréaux. Depuis, on a voulu se permettre, avec l'impudence d'Aristophane et sans aucun de s^ ta-
' ]^fi l'encyclopédie. 4i7
Wns > la satire personnelle et calomnieuse sur le théâtre français ; et un opprobre inefiaçable a été la peine du calomniateur.
Quant à la satire générale des vices^ rien de plus inno* cent et rien de plus permis i elle prés&te le tableau; mais il dépend de chacun de nous d'en éviter la ressemblance. Elle a été d'usage dans tous les tems , mais plus âpre ou plus modérée. Les poëtes grecs du troisième âge la mirent sur la scène : les latins , en les imitant , lui donnèrent aussi la forme dramatique; mais dénuée d'action et réduite au simple discours ^ elle eut encore des succès à Rome.
Horace y mit son caractère épicurien , facile , piquant et léger. H se joua du ridicule , et quelquefois du vice , sans y attacher plus d'importance. Sa philosophie n'était rien moins que sévère;. il s'amusait de tout, il ne voyait les choses que du côté plaisant : lors même qu'il est sérieux , il n'est jamais passionné.
Juvénal , au contraire ^ doué d'un naturel ardent et d'une sensibilité profonde, a peint le vice avec indignation : véhément dans son éloquence , plein de chaleur et d'énergie , ce serait le modèle des satiriques , s'il n'était pas déclamateur.
Dans Horace trop de mollesse, dans Juvénal trop d^emportement ; voilà les deux excès que doit éviter la satire. Légère dans lès sujets légers, /elle peut se jouer de la vanité et s'amuser du ridicule ; mais lorsque c'est un vice sérieusement nuisible qu'elle attaque, lorsque c'est un excès ou uii abus criant , elle doit être alors sévère et vigoureuse, mais juste et mesurée : l'hyperbole affaiblirait tout.