‹ Esprit de l'encycloped́ie, ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l'encycloped́ie en ce qui concerne l'histoire, la morale, la literature et la philosophie (volume 4)Chapitre 40 sur 62 · AGE · texte numérisé non relu

AGE

A.GB. ( Littérature , Beaux-arts.) Les cjuatre âges ou les quatre siècles de la littérature , sont ceux où les lettres sont parvenues à un haut degré de peïfectlon.

Le premier commença dix ans avant le règne de Philippe , père d'Alexandre le Grand : alors l'éloquence et la poésie déployèrent toute leur magnificence.

La tribune et le théâtre d'Athènes virent paraître des Demosthène» des Sophocle, et la Grèce devint l'école de l'Univers.

Le second âgé de la littérature fut celui d'Auguste et de César son prédécesseur. Une foule de grands écrivains se disputèrent l'honneur d'inunôrtaliser leur siècle. Horace devint le modèle du genre lyrique chez les Latins, et offrit dans ses cinq livres d'Odes, la délicatesse d'Anacréon, la chaleur de Sapho, et l'impétuosité de Pindare. La justesse de ses pensées emprtmtait une nouvelle grâce de celle de ses expressions. En charmant par la variété de ses images , il ne fatigue jamais par leur multitude. Riche sans faste , brillant sans éblouir, tendre sans fadeur , il ne dit jamais ni trop ni trop peu , et il mérite l'éloge que lui donne le chancelier Daguessean.

« Plus on goûtera Horace , dit ce grand honune , plus » on aura fait de progrès dans les lettres. )>

Dans ses épitres , tour-à-tour brillant , profond , délicat , il change de ton selon les sujets.

DB L'ENCYCLOPâDIB. l35

Daois sa Poétique, il exdte Pattention par la délicatesse du style , et soulage la méEiioire par la précision des préceptes. Us peuvent âtre comparés à ces élixirs c[ui gagnent en. esprits ce qu'ils perdent en quantité , ou à ces métaux dont la superficie ne peuVfi'étendre sans que leur profondeur ne diminue : personne n'a mieux suivi qu'Horace le précepte qu!i\ a lui -même donné, QuidquidprœcipieSf esto brebis.

Ce poète était bien prc^e à îlhistrer le siècle qui l'a vu

naître : avouonsJe cependant, le nôhi'fle Vîrçile est en^ core plus connu que celm d'Horace. Ce poète éj[)ique a èti la gloire de sujrpaséer son modèle , et d^étre cité comme un modèle inimita]()ler On peutdirô avec Vbhaîre,'que ei Homère a fait Firgile , VîrgUe eat-'k plus bel ouvrage d^ Homère. • « '

Nous ne pouvons parier ici ni de Ga1;ulle , ni de Tibulle ; ni d'Ovide, ni d'une infinité de poètes* traduits dans totites les langues et connus de tous les peuples qtii cultivent }es lettres. L'éloquence » dans cet âge brillant , ne le céda point; à la poésie. La nature prodigua à Gicéron tous les dons nécessaires à un orateur : imagination riche, esprit vif et pénétrant, coeur sensible , figure agréable et inajes-^ tueuse ^ elle lui donna tout ce qui peut assurer un ascen* d^nt 3^ les cœurs et sur les esprits. ,

Fatiguée d'avoir donné le jour à tant dliommes immor^ tel$ 9 la nature se repose pendant plusieurs siècles.

Le troisième âge de la littérature et des arts ne com. jpnex^^ que sous Jides II et Léon X. de dernier recueillit les débris des lettres chassées die Gonstantinople par la barbarie turque. H anima les génies dans tous les arts par ses bienfaits et par son accueil plus séduisant encore. Le

l54 KSPRIT

stylç bai^bare dç la Dalerie fut aboli ^ et fit place- à Vélo^ (juence douce et pure des cardinaux Bembe et Sadolet. Par ses ordres y on fouilla dans les bibliothèques., on déterra les anciens manuscrits^ et Ton procura des éditions exactes des meilleurs auteurs de l'antiquité. Les poètes, étaient sur-tout Fpbjet de sa complaisance. Il aimait les. vers et en faisait de très " Jolis* Il poussa Fenthousiasme si loin ^ qu'il donna une bulle en faveur des poésies de FArioste. . Dans ce.sîède, qu'w Appjçla celui desMédicis,le Trissin dans, son Italie xi^lipKé^. $ieJxXxe\oiv une espèce d'imitation d^Homère,,l^,T]^sse, qui vint après^ donna le plus bel ouvrage qui soit ^orti de l'Italie. Fracastor fit imprimer sa Syphilisy ouvrage dans le goût des Géorg'ique& de Yirgile ; la littératujce çu^u ^rtjit des ténèbres. .

Le quatrième âge est celui qu'on nomme le siècle de Lpiiis XIY3 et c'e^* peut-être celui des quatre qui approche le plus de Ja perfection. Enrichi des découvertes des trois autres 9. il a plus fait en certains genres que les trois ensemble. To.usr les arts à la vérité .n'ont point été poussés plus Joiiit que sous lesi 'Médicis , sous les Auguste et les Alexandre; mais la raison humaine en général s'est per^ feçtionnée. La saine philosophie n'a été connue que dans ce tems ; et il est vrai de dire ^ qu'à commencer depuis ^es dernières années du cardinal de Richelieu , jusqu'à celles qui ont, suivi la mort dé Louis XIY ^ il s'est &it dans nos arts. , daus nos esprits ^ dans nos mœurs , comme dan^ notre gouvernement^ une révolution générale qui doit servir de marque éternelle à la véritable gloire de notre patriç. Cette heureuse influence ne s'est pas même arré* tée en Frauce^ elle s'est étendue en Angleterre | elle a excité l!éinulatioQ dont uvait alors besoin cette nation spiri«

DE i/bncyclopèdie. ' i55

tuelle et et profonde ; elle a porté le goût en Allemagne , les sciences en Russie ; elle a même ranimé lltalie qui langixissait , et l'Europe a dû sa politesse et Tesprit de société à la cour de Louis XIV.

H ne faut pas croire que ces siècles aient été exempts de malheurs et de crimes. Tous les siècles se ressemblent par la méchanceté des honmies ; mais il n*est que ces quatre siècles distingués par les grands talens.

Avant le siècle que nous appelons de Louis XIV , et qui commence à peu près à rétablissement de TAcadémie française, les Italiens appelaient tous les ultramontains dtt nom de Barbares : il faut avouer que les Français méritaient en quelque sorte cette injure. Leurs pères joignaient la galanterie romanesque des Maures à la grossièreté go* thique 5 ils n'avaient presque aucun des arts aimables ; ce qui prouve que les arts utiles étaient négligés : car lors^ qu'on a perfectionné ce qui est nécessaire , on trouve bientôt le beau et l'agréable ; et il n'est pas étonnant qi^e la peinture , la sculpture , la poésie 9 l'éloquence , la philosophie 9 fussent presque inconnues à une nation , qui ayant des ports sur l'Océan et sur la Méditerranée^ n'avait pourtant point de flotte , et qui aimant le luxe à l'excès , avait à peine quelques manufactures grossières. :

Les Juifs , les Génois , les Vénitiens , lés Portugais', les Flamands , les Hollandais , les Anglais firent tour-à-tôm: le commerce de la France, qui en ignorait les, principes* Louis Xni , à son avènement à la coutonne , n'avait pas un vaisseau ; Paris ne contenait pas quatre cents mille hommes , et n'était pas décoré de quatre beaux édifices 5 jes aiitres villes du royaume ressemblaient à ces bourgs qu'on voit au-^delà de la Loire. Toute la noblesse canton:;

l56 ESPRIT

née à la camp^igne daiis des donnons entoures delbasës, opprimëiit ceux cpii cultivaieiit la terre. Les grands chemins étaient presque impraticables ; les villes étaient sans police , l'état sans argent , et le gouvernement presque toujours §ans crédit parmi les nations étrangères.

XjOuîs XI fit beaucoup pour la puissance royale ; mais ]çj.çn pour la félicité et la gloire de la nation. François P' fit naître le commerce ^ la navigation^ les lettres e^ toi:^ les arts ; mais ^ fut trop malheureux pour leur fi^ire prendre racine en France , et tous périrent avec lui» Henri le Grand, allait retirer la France des calamités de la barbarie où triante ans de discordes l'avaient replongée t qUE^nd il fut assas£^i];ié dans sa capitale , au milieu du peuple dont il commençf it à faire le bonheur. Le cardinal de Rir cJieUeu , occupé d'abaisser la maison d'Autriche , le calvi*^ uisme et les. grande , ne jouit point d'une puissance assez paisible pp,ur réformer la nation^ mais au moins il corni^nça cet heurejix ouvrage.

l*a postérité la plu3 reculée se rappellera le nom de œ Ç/omeille qu a fait surnommer son siècle , le siècle du géuij^ } qui exalta les esprits , éleva les âmes et imprima sur ^s concitoyens Iç sceau de sa sublimité- Ce.quTEschylefut pour Sophocle , Corneille le fut pour Racine , et le créat$i^ 4^ np^re l^bél^tre, assez semblable pour ses beautés et pqur.3es défauts à l'auteur des Euménides , a cpmme lui préparé ^e trion^phe de la tragédie. l.a copiédie lui doit aussi le sien. Son frère averti par le succès du Menteur ^ de la route qu'il fallait suivre , composa les JSngag^emena du hasard»

Ce Molière qui sut allier le naturel avec le singulier , le xiaxf avec le piquant, la délicatesse de Térence avec l'en*»

DE l'encyclopédie. i57

jouemeat de Piaule, fit paraître ses comëdies, qui ont été traduites çt jouées sur presque tous les théâtres des nations policées. La France eut des poètes dans tous les genres^ Tant qu'on aura pairmi nous l'idée de la poésie et le goût des véritables beautés , Rousseau sera regardé à juste titre comme le modèle des lyriques. Dans YOde , cette épreuve des grands talens, il a laissé derrière lui tous ceux qui l'ont précédé ou suivi dans la même carrière : force et fécondité , naturel et sublime 9 l'art supérieur d'exciter la surprise et d'entretenir l'admiration , il a tout ce qui décèle le grand génie poétique.

Le siècle dont nous parlons s'est illustré par lléoquence comme par la poésie. Pendant que le sublime Bpâsuet 9 le tendre Fénélon , le nerveux BQurclalQUe , le touchant Massillon , l'élégant Fléchier, l'inipétueux La Rue, se distinguaient dans l'éloquence de la chaire ; les Patru, les Dar guesseau^ les Cpchin , les Erard , les Laverdi , offraient dans le baiTeau un bouclier à l'innocence , intimidaient nos niodemes Verres , citaient la tyrannie des subaltern^^ au tribimal des lois , et prouvaient que l'éloquence peujt avoir dans une monarchie autant d'élévation et d'énef gie que dans une république. Les Ropxains eurent leur Sz\r luste et leur Tite-Live : ce siècle $e félicitera d'avoir vu naître les RoUin, les Daniel, le$ Veytot, les d'OrléanSf les Fleuri.

La musique a compté parmi ses grands maîtres les Lu^^ les Colasse, les Gampra, les Destouçhes; la peinture , les Poussin , les Le Sueur , les Çqurdou , les Le Valeutin , leç Le Brun, les Mignard, les Parosse^, les Vateau, le$ Lç

Moine 5 la sculpture j les Sarrasin, les Puget, les Le Grfos, ks Théodou^les Girardon,les Coisevaux et leg Goustou 5

l38 ESPRIT

la gravure , Varchitecture , le commerce , et tous les art» enfin ont fourni des modèles achevés dans une foule d'hommes de génie que l'histoire immortalisera , et dont elle transmettra les noms à la postérité la plus reculée.

( M. Toussaint. )

Page 1