TOME I. J2â
tachent aux arts el aux lettres, comme le gui au chêne, oa le lierre à Formeau.
Cette espèce parasite n'apppvt^ dans ce commerce que de la vanité^ de fausses lumières , des prétentions ridicules et des manœuvres souvent déshonorantes , toujours désolantes pour les gens de lettres et pour les arts. Juges superficiels et tranchans, leu^ in^we est de protéger,; et, comme les grands talens, sqnt cooxmupément accompagnés d^une certaine élévatiQnd'âm^e (jui répugne, aux protai^ioDS vulgaires , qiiî \e? repousse.,^ ou, du moins, les xiégjigç ^ ces faux amateurs ne trouvent que? daus rex.ti:èine. médioorît^ la complaisance , l'adulation, l^ba^^sçs^e qujkleuT QO^vi^nt : ils protègent donc ce q,ui se présente, n'ajant pas à cluoi^r ; et de là les brigue^ , les cabales,, pour élever leurs e^ehi^ies au-dessus des hommi^s libres qi^'ils détestent ,. pacce (jfiWs en sont méprisés. Ils ne peuvent leur ôtei: la gloire; mais ils n^'ont que trop souvent assez dç crédit poux leur dérober tous les autres prix du talent.
C'est encore pis, lorsqu'ils s'attachent à un. homme de génie ; çoujr se doi^ner une existe;ticç et un reflet de considérajbiou; iïs^ se constituent ses, valets, les plus bassinent dévoués, ils se passionnent pour lui d'un fanatisn^e de commande. eX d'un enjthpusiaspqiç f^roidement outré f ils couvèrent d^ ce zèle toutes leurs haines poux les. autr^.tHlen^ , ils sembleut les traîner aux pieds de leux. idole ; et , eu feignant d'élever ^m^ gra.nd honwne , de qui lesux culte est méprisé, ils croient mettre, au- dess^qus d'eu^ tout ce qui est au-dessoi^ de lui. Il$,se.per.mettentpour.lui, à: son insu et à sa honte., dç3 ma^uéges dont il n'ai pas besoin et dont il. rougirait; ils croient, devoi^. éjLowSeac dçs. rivaux qu'il n'a pas à craindre ; iU lui attribuent la bassesse de
DB l'encyclopédie. igS
leurs pensées et de leurs sentîmensy sont pour hd eÂtieux, fourbes , mëchans et lâches ; le rendent lai^mème suspect d'être l'instigateur et le complice de leurs pratiques od ieuses, et le déshonorent y s'il est possible , en affectant de le servir.
A regard des lettres, Tamateur s'appelle communément connaisseur^ et malheur au siècle où cette engeance abonde. Ce sont les fléaux des talens et du goût 5 ils veulent avoir tout prévu, tout dirigé, tout inspiré, tout va, revu et corrigé. Ennemis irréconciliables de qui néglige leurs avis, et tyrans de qui les consulte , leurs décisions sont des lois qu'ils font un crime à l'écrivain de n'avoir pas religieusement observées. Tous les succès sont dûs à leurs conseils, et tous les revers sont la peine de n'avoir pas voulu les croire; mais, en les écoutant, on n'est pas sûr de se les rendre fiivorables 5 et ce qu'ils ont approuvé la veiUe avec le plus d'enthousiasme , ils le condamnent le lendemain , si le public ne le goûte pas. Le public a raison ; ils ont pensé de même ; ils ont prédit que cela déplairait^ on n*a pas voulu les entendre. Les plus adroits , lorsqu'ils sont consultés, gardent sur les endroits critiqués tm silence mystérieux , ou prononcent , comme les oracles, en se ménageant par l'ambiguité de leurs réponses , les deux envers d'une opinion qu'ils laissent flotter jusqu'à l'événement , afin de ne pas se compromettre.
En fait de musique, de peinture, etc., l'amateur ne s'érige qu'en juge du talent, et ce n'est-là qu'un demi-mal; mais , en fait de littérature , il croit rivaliser avec le talent même , et en est jaloux en secret. Il n'est pas possible de se croire peintre, musicien, statuaire, si on ne l'est pas; mais pourquoi l'amateur ne sérait-il pasbfel-esprît autant et plus que Técri vain? S*il ûe produit t'iÉrt, de tPestpàs
igG ESPRIT
le talent , c'est la Tolontë qiii lui manque ; il aurait fait au moins ce qu'il a inspiré , s'il eut Voulu s en donner la
peine..
De-là ce sentiment d'envie contre les talens qui s'élèvent, et cette, haine des.vivans, qui lui fait exalter les morts. Qui, plus, que moi , vous dira-t-il, est passionné pour les lettres? Voyez avec quelle chaleur je me transporte d'admiration pour ces hommes de génie , qui , malheureusement , ne sont plus ! Us ne sont plus 5 mais s'ils étaient encore , ils auraient à ses yeux le tort de s'élever s^ns lui , de briller devant lui , de l'offusquer , de lui faire sentir une supériorité humiliante ; autant de crimes pour la vanité. . . . •
j Ainsi les prétendus amis des lettres ne sont rien moins , Iç plus souvent, que les amis de ceux qui les cultivent. Les vrais amis des talens sont ceux qui les jugent par sentiment , et sans prétendre les juger , qui ne demandent qu'à, jouir , qu'à être amusés , éclairés , ou agi*éablement émus; qui, sans connaître l'homme, s'en tiennent à l'ou^ vrage , en profitent s'il est utile , s'en amusent s'il est amusant , et n'ont point la cruelle et ridicule vanité d'être jaloux du bien qu'il leur fait , ou envieux du plaisir qu'il leur cause. - -
Plistarque , fils de Léonidas , apprenant qu'un homme connu pour être envieux et méchant , disait du bien de lui , répondit : Unie croit mort?
Le seul moyen pour les gens de lettres de capituler avec l'amour-propre .de l'amateur à prétentions, serait donc de s'ensevelir , Je veux dire de vivre obscurs et retirés ; en sorte que 9 dans le monde, il ne rencontrât que leurs livres ^ et qu'il n'eût îan:iais avec leur personne ni débats
DE L'ENCYCLOPÉDIBr ï 97
d'opinions, ni assaut de raison , de goût et de Ituniéres , ni aucune espèce de rivalité à soutenir; alors sa vanité n'ayant rien à démêler avec eux face à face , il leur pardonnerait peut-être une existence idéale qui ne lui ferait plus d'ombrage. Mais s'il les trouve dans le monde; s'il les y voit estimés , applaudis ; s'ils lui enlèvent l'attention ; si leur esprit a quelquefois le malheur d'éclipser le sien ; s'ils ont surtout un caractère qui ne se plie pas a^sez aux com-< plaisances , aux déférences , aux adulations qu'il exige , ils sont perdus dans son opinion ; ils peuvent compter sur sa haine 5 il les dénonce comme des hommes d'une présomption , d'un orgueil, d'une arrogance insupportable, comme des honmies qu'on ne peut trop rabaisser et humilier. Il les a soupçonnés de croire yaloir mieux que lui , c'est assez, il affirmera qu'il n'estime rien tant qu'eux-mêmes; que; du côté des rangs et des conditions, ils n'admettent à leur égard nulle espèce d'inégalité', et que du côté des talens, ils pensent avoir surpassé tout ce qu'il y a de plus illustre. Sur ces deux points , il leur attribue tèutès' les sottises qu'il imagine ; ict il a bien de quoi en être libéral.*
Je ne serais donc pas surpris que , dans un sièble où les gens de lettres se seraient trop répandus , el où cette espèce d'envieux secrets et honteux de l'être , se scrsfit trop multipliée, ce fût la principale* cause de . Panimosîté qu'un certain monde aurait conçue contre les talens littéraires ^ et de la protection clandestine et sourde que l'on^ accorde • rait à leurs plus insolens et plus vils détracteurs* -
(Marmontel.)
^fl? «SSPWtT