‹ Esprit de l'encycloped́ie, ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l'encycloped́ie en ce qui concerne l'histoire, la morale, la literature et la philosophie (volume 4)Chapitre 57 sur 62 · AMITIE · texte numérisé non relu

AMITIE

Amitié, ( Morale. ) L'amitié n'est autre chose que ZViobitude d'entretenir apec quelqu'un un commerce hon-*, néte et agréable. L'amitié ne serait-elle que cela? L'amitié, dira-t-on , ne s'en tient pas à ce point ; elle va au-delà de ces bornes étroites. Mais ceux qui font cette observation ne considèrent pas que deux personnes n'entretiendront point une liaison qui n'ait rien de vicieux , et qui leur procure un plaisir réciproque , sans Être amies. Le commerce que nous pouvons avoir avec les hommes , regarde ou l'esprit ou le cœur 5 le pur commerce de l'esprit s'appelle simplement connaissance 5 le commerce où le cœur s'intéresse par l'agrément qu'il en tire , est amitié. Je ne vois point de notion plus exacte et plus propre à développer tout ce qui est en soi l'amitié , et même toutes ses propriétés.

Elle est par là distinguée de la charité , qui est une disposition à faire du bien à tous. L'amitié n'est due qu'à ceux avec qui l'on est actuellement en commerce 5 le genre humain y pris en général, est trop étendu pour quil soit en état d'avoir commerce avec chacun de nous , ou que chacun de nous l'ait avec lui. L'amitié suppose la charité , au moins la charité naturelle ; mais elle ajoute une habi^ tude de liaison particulière, qui fait entre deux personnes* un agrément de commerce mutuel.

C'est rinsuffisance de notre Être qui fait naître l'amitié |

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«t c'est l'insufiSsance de l'amltië même qui la détruit. Eston seul y on sent sa misère; on sent qu'on a besoin d'appui; on cherche un fauteur de ses goûts , un compagnon de ses plaisirs et de ses peines ; on veut un homme dont on puisse occuper le cœur et la pensée : alors l'amitié parait être ce qu'il y a de plus doux au monde? A-t-on ce qu'on a souhaité? on change de sentiment.

Lorsqu'on entrevoit de loin quelque bien , il fixe d'abord les désirs; lorsqu'on l'atteint, on en sent le néant. Notre âme , dont il arrêtait la vue dans l'éloignement y ne saurait plus s'y reposer quand elle volt au-delà : ainsi l'amitié j qui , de loin , bornait toutes nos prétentions, cesse de les borner de près ; elle ne remplit pas le vide qu'elle avait promis de remplir ; elle nous laisse des besoins qui nous distraient et nous portent vers d'autres biens : alors on se néglige, on devient difficile; on exige bientôt comme un tribut, les complaisances qu'on avait d'abord reçues comme un don. C'est le caractère des hommes de s'approprier peu à peu jusqu'aux grâces qu'on leur fait ; une longue possession accoutume naturellement à regarder comme siennes les choses qu'on tient d'autrui : l'habitude persuade qu^ona un droit naturel sur la volonté de ses amis; on voudrait s'en former un titre pour les gouverner : lorsque ces prétentions sont réciproques , comme il arrive souvent , l'amourpropre s'irrite, crie des deux côtés, et produit de l'aigreur, des froideurs , des explications amères , et la rupture.

On se trouve aussi quelquefois des défauts qu'on s'était cachés , ou l'on tombe dans des passions qui dégoûtent de l'amitié, comme les maladies violentes dégoûtent des plus doux plaisirs. Aussi ^ les hommes extrêmes, capables de donner les plus fortes preuves de dévouement, ne sont

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pas les plus capables d'mie constante amitié ; on ne la trouve nulle part si vive et si solide que dans les esprits timides et sérieux , dont l'âme modérée connaît la vertu* Le sentiment dovcs. et paisible de Famitié soulage leur cœur, détend leur esprit , l'élai^t , les rend plus confians et plus vifs ; se mêle à leurs amusemens , à leurs affaires et à leurs plaisirs mystérieux : c'est l'âme de toute leur vie.

Les jeunes gens j neufs à tout , sont très-isensibles à l'a* mitié ; mais la vivacité de leurs passions les distrait et les rend volages. La sensibilité et la confiance sont usées dans les vieillards ; mais le besoin les rapproche , et la raison est leur lien. Les uns aiment plus tendrement , les autres plus solidement.

Les devoirs de l'amitié s'étendent plus loin qu'on né croit : on doit à l'amitié à proportion de son degré et de son caractère ; ce qui fait autant de degrés et de caractères différens de devoirs. Réflexion importante pour arrêter le sentiment injuste de ceux qui se plaignent d'avoir été abondonnés , mal servis , ou peu considérés par leurs amis. Un ami avec qui l'on n'aura eu d'autre engagement que de simples amusemens de littérature, trouve étrange qu'on n'expose pas son crédit pour lui : l'amitié n'était point d'un caractère qui exigeât cette démarche. Un ami que Ton aura cultivé pour la douceur et l'agrément de son entretien , exige de vous un service qui intéresserait votre fortune : l'amitié n'était point d'un degré à mériter un tel sacrifice.

Un ami , homme de bon conseil , et qui vous en a donné effectivement d'utiles , se formalise que vous ne l'ayez point consulté en une occasion particulière : il a tort ; cette occasion demandait une confidence qui ne se fait

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qu'à des amis de Êmiille et de parenté; ils doivent être les seuls instruits de certaines particularités qu'il ne convient pas toujours de communiquer à d'autres amis, fussent-ils des plus intimes. La juste mesure de ce que des amis doi« vent exiger , se diversifie par une infinité de circonstances, et selon la diversité des degrés et des caractères d'amitié. En général 9 pour ménager avec soin ce qui doit contribuer à la satisfaction mutuelle des amis et à la douceur de leur conunerce , il faut que l'un dans son besoin attende ou exige toujours moins que plus de son ami 5 et que l'autre , selon ses Êsiciûtés , donne toujours à son ami plus que moins.

Par les réflexions que nous venons d'exposer, on éclaircira y au sujet de l'amitié , une maxime importante ; savoir que l'amitié doit entre les amis trouver de l'égalité , ou l'y mettre : amicitia aut pares invenity aut facit» Un monarque ne peut-il donc avoir des amis ? faut-il que pour les avoir, il les cbercbe en d'autres monarques , ou qu il donne à ses autres amis un caractère qui aille de pair avec le pouvoir souverain? Voici le véritable sens de la maxime reçue.

C'est que par rapport aux choses que forme l'amitië , il doit se trouver entre les deux amis une liberté de sentiment et de langage aussi grande que si l'un des deux n'était point supérieur, ni l'autre inférieur. L'égalité doit se trouver de part et d'autre dans la douceur du commerce de l'amitié. Cette douceur est de se proposer mutuellement ses pensées, ses goûts, ses doutes, ses difficultés; mais toujours dans la spbère du caractère de l'amitié qui est établi.

L'amitié ne met pas plus d'égalité que le rapport du

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satig ; la parente entre des paréns d'un rang fort différent , ne permet pas certaines familiarités. On sait la réponse d'un prince à un seigneur qui lui montrait la statue éques^ tre d'un héros leur aïeul commun : celui qui est dessous est le vôtre y celui qui est dessus est le nden. C'est que l'air de familiarité ne convenait pas au respect dû au rang du prince: et ce sont des attentions dans l'amitié, comme dans la parenté, auxquelles il né faut pas manquer.

Les anciens ont divinisé PAmitié ; mais il ne parait pas qu'elle ait eu, comme les autres divlhités, des t^nples et des autels de pierre , et je n'en suis pas trop fâché. Quoique le tems ne nous ait conservé aucune de ces représen-* tations, Lilio Geraldi prétend, dans son ouvrage des dieux du Paganisme , qu'on la sculptait sous la figure d'une jeune femme, la tète nue , vêtue d'un habit grossier, et la poitrine , découverte jusqu'à l'endroit du cœur , où eUe portait la main, embrassant de l'autre côté un ormeau 4sec. Cette dernière idée me parait sublime.

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