AMOUR
Amour. H entre ordinairement beaucoup de sympathie dans X amour , c'est-À-dire une inclination dont les sens forment le noeud , mais qui n'en sont pas toujours l'intérêt ' principal; il n'est pas impossible qu'il y ait un ataouc exempt de grossièreté*
Les mêmes passions sont bien différenteà dans les hon^* Tome i. 29
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mes. Le même ob)et |peut leur plaire par des endroits op|>osé8* Je suppose que plusieurs hommes s'attachent à Ja même £emme ; les uns l'aiment pour son esprit j les «mtr49S pour sa vertu , les autres pour ses dâauts , etc. 5 et il se peut faire encore que tous l'aiment pour des choses qu'elle n'a pas, comme lorsque l'on aime une femme légère jque l'on croit solide* l^importe, on s'attache à l'idée qu'on se plaît à s'en figurer ; ce n'est même que cette idée que Ton aime 9 ce n'est pas la femme légère. Ainsi , l'objet des pasfiions n'est pas ce quilles dégrade ou ce qui les ennoblit, mais U manière dont on envisage cet objet- Or , j'ai dît qu'il était possible que l'on cherchât dans l'amour quelque l^hpse de plus pur que l'intérêt des sens. Voici ce qui me le fait croire. Je vois tous les jours dans le monde qu'un homme environné de femmes auxquelles il n'a jamais parlé qu'à la messe ou au sermon , ne se décide pas toujours pour celle qui est la plus jolie , et qui même lui parait telle : quelle est la raison de c^a? C'est que chaque beauté çi^prime un caractère tout particulier; et celui qui entre le plus dans le nôtre , nous le préférons. C'est donc te caractère qui nous détermine; c'est donc l'âme que nous cherchons : on ne peut nier cela. Donc tout ce qui s'offre à nos sens ne nous plaît que comme une image de ce qni se cache à leur vue : donc nous n'aimons leâ qualités sensibles que comme les organes de notre plaisir , et avec subordination aux qualités insensibles dont elles sont l'expression : donc il est au moins vrai que l'âme est ce qui nous touche le plus. Or ce n'est pas aux sens que l'âme est agréable 9 mais à l'esprit; ainsi l'intérêt de l'esprit devient l'intérêt principal; et si celui des sens lui était opposé , mms le lui sacrifierions. On n'a donc qu'à nous persuader
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vp^û lui est Traiment oppesé , qu'il edt une tache pour rame; voilà l'amoar par.
Cet amoor est oependant véritable ^ et en ne peut le confondre avec l'amitié; car cUma l'amitié ^ c'est l'esprit qui est l'organe ia sentimaat : ici ce. sont les sens* Et comme les idées qui viennent par les sens , sont infiniment plus puissantes que les vues de la réflexion, ce qu'elles inspirent est passion. L'amitié ne va pas si loin; c'est pourtant ce que- je ne voudrais pas décider; cela n'appartient qu'à ceux qui ont blanchi sur ces importantes questions, n n'y a pas d'amour sans estime ; la raison en est claire. L'amour étant une complaisance dans l'objet aimé, et les hommes ne pouvant se défendre de trouver un prix aux choses qui leur plaisent , jeur cœur en grossit le mérite ; ce qui &it qu'ils se préfèrent les uns aux autres, parce que rien ne leur plaît tant qu'eux-mêmes.
Ainsi, non-seulement on s'estime avant tout, mais on estime encore toutes les choses qu'on aime, comme la cbasse, la nuisique^ les chevaux, etc. Et ceux qui méjHi* sent leurs propres passions, ne le font que par réflexion et par un effort de raison ; car l'instinct les porte au con* traire.
Par une suite natuj%lle du même principe 9 la liaine rabaisse ceux cpxi en sont l'objet , avec le même soin que l'amour les relève. H est impossible aux hommes de se persuader que ce qui les blesse n'ait pas quelque grand <iéfaut, .c'est un jugement confus que l'esprit porte en luimême.
Et si la réflexion contrarie cet instinct ( car il y a des
qualités qu'on est convenu d'estimer , et d'autres de mé-
I priser ), alors cette contradiction ne fait ^'irriter la pas-
sion; et plutôt que de céder aux traits de la vérité , elle en détourne les yeux. Ainsi elle dépouille son objet de ses qualités naturelles y pour lui en donner de conformes à son intérêt dominant; ensuite elle se livre témérairement et sans scrupule à ses préventions insensées.
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Amour du Monde, Que de choses sont comprises dans l'amour du monde! Le libertinage, le désir de plaire, l'envie de dominer , etc. L'amour du sensible et du grand ne sont nulle part si mêlés ; je parle du grand mesuré à l'esprit et au cœur qu'il touche. Le génie et l'activité portent à la vertu et à la gloire : les petits talens, la paresse ^ le goût des plaisirs , la gaieté, et la vanité, nous fixent aux petites choses 5 mais en tous], c'est le même instinct, et l'amour du monde renferme de vives semences de presque toutes les passions.
Amour de là Gloire. La gloire nous donne sur les coeurs une autorité naturelle qui nous touche , sans doute , autant qu'aucune de nos sensations , et nous étourdît plus sur nos mbères qu'une vaine dissipation : elle est donc réelle en tout sens*
Ceux qui parlent de son néant véritable, soutiendraient peut-être avec peine le mépris ouvert d'un seul homme. Le vide des grandes passions est rempli parle grand nombre des petites : les contempteurs de la gloire se piqaent de bien danser « ou de quelque misère encore plus basse. Us sont si aveugles , qu'ils ne sentent pas que c'est la gloire qu'ils cherchent si curieusement j et si vains, qu'ils osent lu
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caeltre dans les choses les plus frivoles. La gloire , disent*, ils , n'est ni vertu ni mérite ; ils raisonnent bien en cela : elle n'en est que la récompense. Elle nous excite donc au
travail et à la vertu y et nous rend souvent estimables , afin. de nous faire estimer.
Tout est très-abject dans les hommes, la vertu, la gloire^ la vie : mais les choses le$ pltis petites ont des proportions reconnues. Le chêne est un grand arbre près du cerisier ^ ainsi sont les homme» à Pégard les uns des autres. Quelles sont les inclinations et les vertus de ceux (mi m^risent la ^oire l Font-ils méritée?
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Amour des Sciences et des Lettres. La passion dela gloire et la passion des sciences se ressemblent dans leur principe ; car elles viennent l'une et Pautre du sentiment de notre vide et de notre imperfection. Mais Fune voudrait se former conune un nouvel être hors de nous ; et Fautre ^'attache à étendre et à cultiver notre fonds : ainsi la pas-» sion de la gloire veut nous agrandir au dehors, et celle des. sciences au dedans.
On ne peut avoir Fâme grande , ou Fesprit un peu pé"- Bétrant, sans quelque passion pour les lettres. Les arts sont consacrés à peindre les traits de la belle nature 5 les arts et les sciences embrassent tout ce qu'il y a dans la pensée de noble ou d^utile 5 de sorte qu'il ne reste à ceux qui les remettent que ce qui est indigne d'être peint ou enseigné*. C'est trè^fàussement qu'ils prétendent s'arrêter à la possession des mêmes choses que les autres "s'amusent à considérer. Il n^est pas vrai qu'on possède ce qu'on discerne si mal^ ni qu'on estime la réalité des choses, quand on eik
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xtiëprise l'iinâge » l'espériencç fait voir ^'îlf meateat ^ el la réflexion le confirme.
La pbpart des bonunes bçmormt le« lettres , comme la religion et la vertu , c'est-à-dire comme une chose qu'ils ne veulent ni connaître , ni pratiquer , ni aimer. Personne nëamnoin^ n'ignore que les bons livres sont l'essence des meilleurs esprits, le précis de leurs connaissances^ et le fruit de leurs longues veilles : l'étude d'une vie entière s'y peut recueillir dans quelques heures ^ c'est un grand secours.
Deux inconvéniens sont à craindre dans cette passion ; le mauvais choix et l'excès. Quant au mauvais choix , il est probable que ceux qui s'attachent à des connaissances peu utiles y ne seraient pas propres aux autres; mais Texeès peut sç corriger.
Si nous étions sages , nous nous bomericms à un petit nombre de connaissances y afin de les mieux posséder ; nous tacherions de nous les rendre familières et de les réduire en pratique : la plus longue et la plus laborieuse théorie n'éclaire qu'imparfaitement; un homme qui n'aurait )amais dansé , posséderait inutilement les règles de la danse : il en est de même des métiers d'esprit.
Je dirai plus i rarement l'étude est utile y lorsqu'elle n'est pas accompagnée du commerce du monde. Il ne faut pas séparer ces deux choses; l'une nous apjNrend à penser, l'autre à agir ; l'une à parler ^ l'autre à écrire; l'une à disposer nos actions, et l'autre à les i;endre faciles. L'usage du monde nous donne encore l'avantage de penser naturellement, et l'habitude des sciences, celui de* penser profondément.
Par une suite nécessaire de ces vérités, ceux qui sont
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jjrivés de l'un et dé l'autre avantagé par leur condition , étalent toute la faiblesse de l'esprit humain. La nature né porte-t-elle qu'au milieu des cours ^ et dans le sein des villes florissantes , des esprits aimables et bien faits ? Que jfait-dle pour le laboureur prëocupé de ses besoins? San^ doute elle a ses droits^ il en faut convenir. L'art ne peiit égaler les hommes ; il les laisse loin les uns des autres , danâ la même distante où ils sont nés, ({uand ils biit la nièmè application à cultiver leurs talens : mais ({tlels peuvent être les fruits d'un beau naturel négligé?
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AMOUR DU Prochain. L'amour du prochain est de tous les sentimens le plus juste et le plus utile : il est au^ nécessaire dans la société civile pour Iç bonheur de notre vie y <pie dans le christianisme pour la félicité étemelle.
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AMOUR DES SEXES. L'amour , partout où il se troiiVe , est toujours le maître. H forme l'âme , le cœut et l'esprit , selon ce qu'il est.
Lorsque les ainans se demandent njxe ttintârité téci» proque, pour savoir l'un et l'autre quand ils cesseront de s'aimer , c'est bien moins pour vouloir être avertis quand on ne les aimera plus ^ que pour être assurés qu'on les aime t lorsqu'on ne leur dit point le contraire.
Gomme on n'est jamais libre d'aimer oii de cesser d'aimer y Pâmant ne peut se plaindre avec justice de l'incons-tance de sa maîtresse^ ni elle de k légèreté de son amant.
L'amour, aussi-bien que le feu, ne peut éilbsister sans un mouvement continuel , et il cesse dé vivre dès qu'il cù&^e d^espérer ou de craindre, ^
5xa ESPRIT
n n'y a qu'une sorte d'amour , mais il y en a de xniBe différentes espèces. La plupart des gens prennent pour de l'amour le désir de la jouissance. Voulez-vous sonder ¥os sentimenS) de bonne foi , et discerner laquelle de ces deux passions est le principe de votre attachement ? In* terrogez les yeux de la personne qui vous tient dans ses chaînes. Si sa présence intimide vos sens et les contient dans une soumission respectueuse , vous l'aimez. Le véritable amour interdit même à la pensée toute idée sensuelle, tout essor de l'imagination, dont la délicatesse de l'objet aimé pourrait être offensée , s'il était possible qu'il en fût instruit : mais si les attraits qui vous charment font plus d'impression sur vos sens que sur votre âme , ce n'est point de l'amour^ c'est un appétit sensuel.
Quiconque est capable d'aimer est vertueux : j'oserais même dire que quiconque est vertueux est aussi capable d'aimer ; conmie ce serait un vice de conformation pour le corps que d'être inepte à la génération, c'en est aussi un pour Pâme que d'être incapable d'amour.
Je ne crains rien pour les mœurs de la part de l'amour , il ne peut que les perfectionner ; c'est lui qui rend le cœur xnoins farouche^ le caractère plus liant, lliumeur plus complaisante. On s'est accoutumé en aimant à plier sa volonté au gré de la personne chérie 5 on contracte par-là l'heureuse habitude de commander à ses désirs, de les maîtriser et de les réprimer ^ de conformer son goût et ses inclinations aux lieux ^ aux tems , aux personnes : mais les moeurs ne sont pas également en sûreté , quand on est inquiété par ces saillies chamelles que les hommes grossiers confondent avec l'amour.
De tout ce que nous venons de dire > il résulte €fu» h
. DB L^ENCTCLOPÉDIE. 3 1 3
v^îtable amour est extrêmement rare. La Rochefoucault a dit qu'il en est de lui comme de l'apparition des esprits; tout le mond^ en parle, et peu de gens en ont vu*
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Amour conjugal. Les caractères de l'amour conjugal ne sont pas équivoques. Un amant , dupe de lui-même , peut croire aimer sans aimer en effet : un mari sait au juste ^'il aime. Il a joui : or la jouissance est la pierre de touche de l'amour; le véritable y puise de nouveaux feux, mais le frivole s'y éteint.
L'épreuve faite , si l'on reconnaît qu'on s'est mépris , je ne sais de remède à ce mal que la patience. S'il est possible, substituez l'amitié à l'amour : mais je n'ose même vous flatter que cette ressource vous reste. L'amitié entre deux époux est le fruit d'un long amour , dont la jouissance et le tems ont calmé lesbouillans transports. Pour l'ordinaire, sous le joug de l'hymen , quand on ne s'aime point , on se hait^ ou tout au plus les esprits de la meilleure trempe se renferment dans l'indifférence.
Des vices dans le caractère, des caprices dans l'humeur, des sentimens opposés dans l'esprit , peuvent troubler l'amour le mieux affermi. Un époux avare prend du dégoût pour une épouse qui , pensant plus noblement , croit pou^ voir régler sa dépense sur leurs revenus communs : unpro« digue au contraire méprise une femme économe.
Pour vivre heureux dans le mariage , ne vous y engagez pas sans aimer et sans être aimé. Donnez du corps à cet amour en le fondant sur la vertu. S'il n'avait d'autre ob)et que la beauté , les grâces et la jeunesse ; aussi fragile que ces avantages passagers , il passerait bientôt conmie
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eux : mais 5'ii est attaché au\ qualités du cœur et deFesprit, il est à l'épreuve du tems.
Pour acquérir le droit d'exiger qu'on vous aîme , travaillez à le mériter. Soyez , après vingt ans , aussi attentif à plaire t aussi soigneux à ne point offenser , que s'il s'agissait aujourd'hui de faire agréer votre amour. On ne conserve un cœur que parles mêmes moyens qu'on a employés pour le conquérir. Des gens s'épousent 9 ils s'adorent en se mariant ; ils savent bien ce qu'ils ont fait pout s'inspirer mutuellement de la tendresse : elle est le fruit de leurs égards , de leur complaisance y et du soin qu'ils ont eu de ne s'offrir de part et d'autre qu'avec un Certain extérieur propre à couvrir leurs défauts, ou du moins à les empêcher d'être désagréables. Que ne continuent*îls sur ce ton là quand ils sont mariés ? et si c'est trop , que n'ont-ils la moitié de leurs attentions passées ? Pourquoi ne se piquent - ils plus d'être aimables , quand il y a plus que jamais de la gloire et de l'avantage à l'être ? Quoi ! nous qui nous estimons tant , et presque toujours mal à propos ; nous qui avons tant de vanité , qui aimons tant à voir des preuves de nôtre mérite ^ ou de celui que nous nous supposons 9 faut-il que j sans en devenir ni plus louables ni plus modestes , nous cessions d'être orgueilleux et vains , dans la seule occasion peut-être où il va de notre profit et de tout l'agrément de notre vie à l'être ?
AMOUR F ATERNEii. Si la raison dans l'homme, ou plutôt l'abus qu'il en fait ^ ne servait pas quelquefois à dépraver son instinct, nous n'aurions rien à dire surFamotir paternel^ les brutes n^ont pas besoin de nos traités de morale,
Db l'encyclopédie. 3i5
pour apprendre à aimer leurs petits , à les noxirrir et à les élever, c'est qu'elles ne sont guidées qae par l'instinct a or l'instinct, quand il n'est point distrait par les sophismes d'une raison captieuse, répond toujours au yœu de la na«* ture, fait son devoir, et ne bronche jamais« Si l'homme était donc en ce point conforme aux autres animaux , dés que l'enfant aurait vu la lumière , sa mère le nourrirait de son propre lait , veillerait à tous ses besoins , le garantirait de tout accident , et ne croirait pas d'instans dans sa vie mieux remplis que ceux qu'elle aurait employa à ces im* portans devoirs. Le père, de son côté, contribuerait à le former ; il étudierait son goût , son humeur et ses indipa* tions pour mettre à profit ses talens : il cultiverait lui-même cette )eune plante , et regarderait conune une indifférence criminelle , de l'abandonner à la discrétion d'un gouver-* neur ignorant, ou peut-être même vicieux.
Mais le pouvoir de la coutume , malgré la force de l'instinct , en dispose tout autrement. L'enfant est à peine né ^ qu'on le sépare pour toujours de sa mère : elle est ou trop faible , ou trop délicate ; elle est d'un état trop honnête pour allaiter son propre enfant. En vain la nature a détourné le cours de la liqueur qui l'a nourri dans le sein maternel , pour porter aux mamelles de sa dure marâtre deux ruisseaux de lait destinés désormais pour sa subsistance : la nature ne sera point écoutée , ses dons seront rejetés et méprisés 5 celle, qu'elle en a enrichie, dut-elle en périr elle-même, va tarîr la source de ce nectar bienfaisant. L'enfant sera livré à ime mère empruntée et mercenaire , qui mesurera ses soins au profit qu'elle en attend*
Quelle est la mère qui consentirait A recevoir de quel^
3l6 ESPRIT
qu'un un enfant qu'elle saurait n'être pas le sien ? Cepei^ dant ce nouveau-né qu'elle rdègue loin d'elle, sera-tril bien véritablement le sien , lorsqu'après plusieurs années , les pertes continuelles de substance que fait à chaque instant un corps vivant , auront été réparées en lui par un lait ■étranger qui l'aura transformé en un homme nouveau? Ce lait qu'il a sucé n'était point fait pour ses organes : ça donc été pour lui un aliment moins profitable que n'eut été le lait maternel. Qui sait si son tempérament robuste et sain dans l'origine n'en a point été altéré? Qui sait si cette transformation n'a point influé sur son cœur ? l'âme et le corps sont si dépendans l'un de l'autre : s'il ne deviendra pas un jour 9 précisément par cette raison, un lâche, un fourbe , un malfaiteur '^ Le fruit le plus délicieux dans le terroir qui lui convenait , ne manque guère à dégénérer, s'il est transporté dans un autre.
On compare les rois à des pères de famille , et l'on a raison : cette comparaison est fondée sur la nature et l'o* rigine même de la royauté.
Le premier qui fat roi^y fut un soldat heureux y
a dit un de nos grand poètes ( MÉROPE , tragédie de f^ol^ taire ) ;mais il est bon d'observer que c'est dans la bouche d'im tyran , d'un usurpateur , du meurtrier de son roi ^ qu'il met cette maxime , indigne d'être prononcée par uu prince équitable : tout autre que Poliphonte eut dit :
Le premier qui fut roi » régna sur ses enfaus.
Un père était naturellement le chef de sa famille ; la famille, en se multipliant, devint unpeuplej et conséquem-»
z>B l'encyclopédie. 5i7
ment le père de fàmâle devint un roi. Le fils atné se crut sans doute en droit d'hériter de son autorité , et le sceptre se perpétua ainsi dans la même maison , jusqu'à ce qu'un soldat heureux ou un su]et rebelle devint la tige première d'une nouvelle race.
Un roi pouvant être comparé à un père , on peut réciproquement comparer un père à un roi , et déterminer ainsi les devoirs du monarque par ceux du chef de famille , et les obligations d'un père par celles d'un souverain : a/mer , gouverner , récompenser et punir ^ voilà , je crois , tout ce qu'ont à faire un père et un roi.
Un père qui n'aime point ses enfans est un monstre : un roi qui n'aime point ses sujets est un tyran. Le père et le roi sont l'un et l'autre des images vivantes de Dieu, dont Pempire est fondé sur lamour. La nature a fait les pères pour l'avantage des enfans : V société a fait les rois pour la félicité des peuples : il faut donc nécessairement un chef dans une famille , et dans un état : mais si ce chef est différent pour les membres , ils ne seront autre chose à ses yeux que deô instrumens faits pour servir à le rendre heu. reux. Au contraire , traiter avet bonté ou sa famille ou son état, c'est pourvoir à son intérêt propre. Quoique siège principal de la vie et du sentiment , la tête est toujours mal assise sur un trône maigre et décharné.
Même parité entre le gouvernement d'une famille et celui d'un état. Le maître qui régit l'une ou l'autre , a deux objets à remplir : l'un d'y &ire régner les mœurs, la vertu et la piété : l'autre d'en écarter le trouble , les désastres et l'indigence : c'est l'amour de l'ordre qui doit le conduire , et non pas cette fureur de dominer , c[ui se platt à pousser à bout la docilité la mieux éprouvée.
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Le poUYoîr de récompenser et punir est le nerf du gouveràement. Dieu lui-même ne commande rien sans effirayer par des menaces, et inviter par des promesses. Les deux mobiles du cœur humain , sont l'espoir et la crainte. Pères et rois , tous avez dans vos mains tout ce (ju'il faut pour loucher ces deux passions. Mais songez que l'exacte justice est aussi soigneuse de récompenser j qu'elle est attentive à punir. Dieu vous a établis sur la terre ses substituts et ses reprësentans ; mais ce n'est pas uniquement pour y toiiner, c'est aussi pour y répandre des pluies et des rosées bienfaisantes.
L'amour paternel ne diffère pas de l'amour-propre. Un enfant ne subsiste que par ses parens , dépend d'eux , vient d'eux , leur doit tout ; ils n'ont rien qui leur soit si propre. Aussi un p^ ne sépare point l'idée de son fils de la sienne , à moins que le fils n'affaiblisse cette idée de propriété par quelque cozitradictîon ; mais plus un père s'irrite de cette eontradictixm , plus il s'afflige , plus il prouve ce que je dis.
ÂHOUB Fii.iAL KT FRATEBNBL. Comme ksen&ns n'ont nul droit sur la volonté de leur père , la leur étant au contraire toujours combattue 9 cela leur fait sentir qu'ils sont des êtres à pact^ et ne peut pas leur inspirer de l'amourpropre , parce que la propriété ne saurait être du côté de la dépendance. Cela est visible : c'est par eette raison que la tendresse des enfims n'est pas aussi vive que celle des pères i mftis les lois ont pourvu à cet inconvénient. EDes sont un garnit aux pères cointre l'ingratitude des enfiins comme la nature est .aux en&n» un 6tage assuré contre
DE L'EÎ¥CYOI/>PéDIE, Sig
r«bu9 des lois. Il était juste d'assurer à la vieillesse ce qu'elle accordait à l'ei^aiice.
La reconnaissance prévient dans les enfans bien nés ce que le devoir leur impose; il est dans la saine nature d'aimer ceux qui nous aiment et nous protègent , et l'habitude d'une juste dépendance fait perdre le sentiment de la dép^idance même : mais il suffit d'ôtre homme pour être bon père; et si on n'est pas homme de bien, il est rare €pi(m soit bon fils.
Du reste, qu'on mette à la place de ce que je dis la sympathie ou le sang , et qu'on me fasse entendre pourquoi le sang ne parle pas autant dans les enfans que dans les pères ; pourquoi la sympathie périt quand la soumission diminue; pourquoi des frères souvent se haïssent sur les fondemens les plus légers^ etc.
Mais quel est donc le nœud de l'amitié des frères ? Une fortune, un nom commun, même naissance et même éducation , quelquefois même caractère ; enfin , l'habitude de se regarder comme appartenans les uns aux autres , et comme n'ayant qu'un seul être ; voilà ce qui fait que l'on s'aime , voilà Yarnour 'propre ; mais trouvez le moyen de séparer des frères d'intérêt , l'amitié hii survit à peine ; Tamour-proprey qui en était le*fond , se porte vers d'autres objets*
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AjviOTJii PB l'Estime. H a'est pa^ fecile de trouver la prenpère et la pW ancienne iraison pour laquelle bous aimons ^ être estimés. Oa ne se satisfait point làrdessus en disant que nous désirons l'e$time de» autres, à cause ànt l>laisir qui y est attaché ; car, comme ce plaisir est un plat*
Sao ESPRIT
êie dt réflexion 9 la difficulté subsiste.^ puisqu'il reste toujours à savoir pourquoi cette estime, qui est quelque chose d'étranger et d'éloigné à notre égard , fait notre satis&ction.
On ne réussit pas mieux en alléguant l'utilité de la ^oire; car , bien que l'estime que nous acquérons nous serve à nous faiire réussir dans nos desseins et nous procure divers avantages dans la société 9 il y a des circonstances où cette supposition ne saurait avoir lieu. Quelle utilité pouvaient envisager Mutins, Léonidas, Godrus, Curtius , etc., et par quel intérêt ces femmes indiennes qui se font brûler après la mort de leurs maris , cherchent-elles , en dépit même des lois et des remontrances , une estime à laquelle elles ne survivent point ?
Quelqu'un a dit siu* ce sujet , que l'amoiu'-propre nourrit avec complaisance une idée de nos perfections , qui est comme son idole , ne pouvant souffrir ce qui choque cette idée, comme le mépris et les injustices , et recherchant au contraire avec passion tout ce qui la flatte et la grossit, comme l'estime et les louanges. Sur ce principe , l'utilité de la gloire consisterait en ce que l'estime que les autres font de nous , confirme la bonne opinion que nous en avons nous-mêmes. Mais ce qui nous montre que ce n'est point là la principale, ni même l'unique source de Y amour de Vestime , c'est qu'il arrive presque toujours que les hommes font plus d'état du mérite apparent qui leur acquiert l'estime des. autres , que du mérite réel qui leiur attire leur prppre estime ; ou , si vous voulez , qu'ils aiment mieux avoir des défauts qu'on estime , que de bonnes qualités qu'on n'estime point dans le monde ^ et qu'il y a d'ailleurs une infinité de personnes qui cherchent à se faire
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ti:>nsidierer par des qualités qu'elles savent bien qu'elles n'ont pas 5 ce qui prouve qu'elles n'ont pas recours à une estime ^rangère pour confirmer les bons sentimens qu'elles ont d'elles-mêmes.
Qu'on cherche tant qu'on voudra les sources de cette inclination, je suis persuadé qu'on n'en trouvera la raison que dans la sagesse du Créateur* Car , comme Dieu se sert de l'amour du plaisir pour conserver notre corps , pour en faire la propagation , pour nous Unir les uns avec les autres , poiu* nous rendre sensibles au bien et à la conservation de la société ; il n'y a point de doute que la sagesse ne se serve aussi de l'amour de l'estime , pour nous défendre des abaissemens de là volupté , et faire que nous nous portions aux actions honnêtes et loukbles , qui conviennent si bien à la dignité de notre nature.
Cette précaution n'aurait point été nécessaire ^ si la rai-», aon de l'homme eût agi seule en lui , et indépendamment du sentiment ; car cette raison pouvait lui montrer l'honnête et même le lui faire préférer à l'agréable t mais, parce que cette raison est partiale, et Juge souvent en faveur du plaisir, attachant l'honneur et la bienséance à ce qui lui plaît) il a plu à la sagesse du Créateur de nous donner poiu^ )uge de nos actions, non-* seulement notre raison, qui se laisse corrompre par la volupté , maïs encore la raison des autres hommes ^ qui n'est pas si facilement séduite.
Amour-propre et de nous-mêmes. L amour est une complaisance dans l'objet aimé. Aim^r une chose , c'est se complaire dans sa possession, sa grâce, son accroisse-^ ment ; craindre sa privation ^ ses déchéance» ^ etc.