III I
DIALELE.
JL/IÂLELE. (^IjOgique.) Le dialèle est un argument des sceptiques ou pyrrhoniens, et le plus formidable de tous ceux qu'ils emploient contre les dogmatiques : c*est ainsi qu'en a jugé Bayle, si versé lui-même dans toutes les ruses du scepticisme. Il consistait à faire voir que la plupart des
raisonnemens reçus dans les sciences sont des cercles vi-
cieux qui prouvent une chose obscure et incertaine , par une autre également obscure et incertaine, et ensuite cette seconde par la première.
Pour concevoir ce que c'est que le dialèle , imaginons* nous que deux personnes inconnues nous viennent trouver. Titiua^ que nous ne connaissons pas, nous assure que Mépius , que nous connaissons aussi peu , est un fort lion- ' note homme; et pour preuve qu'il dit vrai , il nous renvoie à M évius , qui nous assure que Titius n'est pas un menteur. Pouvons-nous avoir la certitude que Mévius est un honnête homme , et que Titîus , qui le dit , n'est pas menteur ? Pas plus que si ni Titius ni Mévius ne nous rendaient aucun témoignage l'un en faveur de l'autre. Voilà Fimage d'un dialèle. Si deux hommes sont tels que je ne puisse connaître le premier que par le second , ni le second que par le premier, il est impossible que je connaisse certainement ni le premier ni le second. De même, si deux choses sont telles que je ne puisse connaître la première que par la seconde , ni la seconde que par la première , il
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est impossible que je connaisse avec aucune certitude ni la première ni la seconde. Voilà le principe sur lequel un pyrrhonien se fonde , pour faire voir que nous n'avons presque aucune idée de quoi que ce soit, et que presque tous nos raisonnemens ne sont que des cercles vicieux. Le principe est incontestable. Le pyrrhoniea raisonne ainsi, en suivant son principe.
D faudrait , selon lui , trouver le secret de restreindre ce principe dans de certaines bornes ^ au-delà desquelles il ne fût plus recevable ; mais qui les posera ces bornes ? Vous croyez avoir l'idée d'un arbre , par exemple ; point du tout , un pyrrhonien vous prouvera que vous n'en avez aucune. Ou votre idée , vous dira-t-il , est conforme à Fobjet , ou elle n'y est pas conforme : si elle n'y est pas conforme , vous n'en avez pas l'idée ? Si vous dites qu'elle y est conforme, comment prouverez-vous cela? Il faudra (jue vous connaissiez cet objet avant que d'en avoir l'idée , afin que vous puissiez dire et être assuré que votre idée y est conforme. Mais , bien loin de cela , vous ne sauriez pas même si cet objet existe , si vous n'en aviez l'idée , et vous ne le connaissez que par l'idée que vous en avez ; au lieu qu'il faudrait que vous connussiez cet objet avant toutes choses , pour pouvoir dire que l'idée que vous en avez est l'idée de cet objet. Je ne puis connaître la vérité de mon idée que par la connaissance de l'objet dont elle est l'idée; mais je ne puis connaître cet objet que par l'assurance que j'aurai de la vérité de mon idée. Si vous répondez que Yous connaissez la vérité de votre idée par votre idée ellemême , ou par l'évidence , vous vous exposerez à des objections très -embarrassantes que l'on vous fera sur les idées fausses et vraies , sur l'évidence , et enfin sur et
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qu'une opinion contestée et non prouvée ^ ne petit pa^ servir de preuve à elje-môme. Pourquoi , vous dira-t-on , voulez-vous que l'idée que vous avez d'un arbre soit plus conforme à ce qui est au-dehors de vous que l'idée que vous avez de la douceur ou de l'amertume , de la chaleur ou du froid , des sons et des couleurs ? Or , on convient qu'il n'y a rien hors de nous et dans les objets , qui soit semblable aux idées que leur présence nous donne : donc vous n'avez aucune preuve démonstrative tpi'il y ait au dehors de vous quelque chose qui soit conforme à l'idée que vous avez d'un arbre. Voilà ce qui fait dire aux pyrrhoniens que nous pouvons bien dire que nous croyons apercevoir tels et tels objets , telles et telles qualités ; mais que nous n'en pouvons rien conclure pour l'existence réelle de ces objets et de ces qualités. Au fond , on pourrait leur répondre par un concedo totum. Mon existence est certaine : il est certain que je sens ce que je sens , et que j'ai telles idées présentes à l'esprit. U n'est pas également certain si les objets extérieurs répondent à ces idées; mais qu'importe , c'est sur mes idées que je raisonne , ce sont elles que j'examine, que je compare, et dont je tire des conclusions qui sont incontestables, quand même il n'existerait rieu hors de moi.