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font la ressource publique dans les mauvaises annëes , et je principal revenu de l'état dans tous les tems; aVit et dUat y c'est la belle et juste inscription qu'on lit sur la fsiçade de l'édifice. Pour exposer ici le système économique d'un bon gouvernement , j'ai souvent tourné les yeux sur celui de cette république : heureux de trouver ainsi dans ma patrie l'exemple de la sagesse et du bonheur que je voudrais voir régner dans tous les pays!
Si l'on examine comment croissent les besoins d'un état, on trouvera que souvent cela arrive à peu près comme chez les particuliers, moins par une véritable nécessité, que par un accroissement de désirs inutiles , et que souvent on n'augmente la dépense que pour avoir un prétexte d'augmenter la recette; de sorte que l'état gagnerait quelquefois à se passer d'être riche , et que cette richesse apparente lui est au fond plus onéreuse que ne serait la pauvreté même. On peut espérer , il est vrai , de tenir les peuples dans une dépendance plus étroite, en leur donnant d'une main ce qu'on leur a pris de l'autre , et ce fut la politique dont usa Joseph avec les Egyptiens; mais ce vain sophisme est d'autant plus funeste à l'état, que l'argent ne rentre plus dans les mêmes mains dont il est sorti , et qu'avec de pareilles maximes on n'enrichit que des fainéans de la dépouille des hommes utiles*
Le goût des conquêtes est une des causes les plus sen« sibles et les plus dangereuses de cette augmentation. Ce goût , engendré souvent par une autre espèce d'ambition que celle qu'il semble annoncer, n'est pas toujours ce qu'il paraît être , et n'a pas tant pour véritable motif le désir apparent d'aggrandir la nation , que le désir caché d'aiignenter au dedans l'autorité des chefs, k l'aide de l'aug-
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i tilentation des troupes, et à la faveur de la diversiou que font les objets de la guerre dans l'esprit des citoyens.
Ce qu'il y a du moins de trèsH^értaln^ c^ést qUe rien n'est si foulé ni si misérable que left peuples conquérans , et que leurd succès mêmes ne font qu'augmenter leurs misères t quand l'histoire ne nous l'apprendrait pas , la raisoij sùfTirait poui^ nous démontrer que plus un état est ' grand , et plus les dépenses y deviennent proportionnellement fortes et onéreuse ; car il faut que toutes les pro-* vinceâT fournissent leur contingent, aux frais de l'administration générale , et que chacune outre cela ^ fasse pour la sienne particulière la même dépense que si elle était indépendante* Ajoutez que toutes les fortunes se font dans un licu^ et se consomment dans un autre $ ce qui rompt bientôt l'équilibre du produit et de la con-> sommation > et appauvrit beaucoup de pays pour enrichir une seule ville»
Autre source de ^augmentation des b^soiùs publicis^ qui tient à k précédente. Il peut venir un tems où les citoyeûs ne se rejgardant plus comme' intéressés à la cause commune, cesseraient d^étre les défenâeui's de la patrie^ et où les magistrats aimeraient mieux commander à des mercenaires qu'à des hommes libres^ ne fùt*»ce qu^afin d'employer en tem&et.lieu les premiers poUr mieux assu' jettir les «utres>. Tel fut l'état de Rome sur la fin de là république , et sous le& empereurs ; car toutes les victoires des premiers Romains , de même que celles d'Alexandre) avaient été remportées par de braves citoyens, qui savaient donUer au besoin leur sang p^ur la patrie^ mais qui ne le vendaient )amais« Marias fut le premier qui^
S^îî ESPRIT
ilftns la guerre de Jugurtha , désl>onora les légions romaineèy en y introduisant des affraiM^liîs, vagabonds, et autres mercenaires* Devenus les ennemis des peuples qu'ik s'étaient dbargéis de rendre heureux^ les tyrans établirent des troupes réglées j en apparence pour contenir l'étranger, et en effet pour opprimer l'habitant. Pour former tes troupes il fallut enlever à la terre , des cultivateurs , flont le défaut diminua la quantité des denrées , et dont l'entretien introduisit des impôts qui en augmentèrent le prix. Ce premier désordre fit murmurer les peuples : il fallut pour les réprimer multiplier les troupes , et par conséquent la misère ; et plus le désespoir-augmentait , plus on se voyait contraint de l'augmenter encore pour en prévenir ]e& effets. D'un autre côté , ces mercenaires , qu'on pouvait estimer sur le prix auquel ils se vendaient euxmêmes ^ 'fiers de leur avilissement , méprisant les lois dont ils étaient protégés , et leurs frères , dont ils mangeaient le pain, se crurent plus honorés d'être les satellites de César q^e les défenseurs de Rome ; et dévoués à une obéissance aveugle feraient par état le poignard levé sur leurs concitoyens , prêts à tout égorger au premier ^gnai. B ne serait pas difficile de montrer que ce fttt là une des principales causes de la ruine de l'empire romain.
L'invention de l'artillerie et des fortifications a forcé , de nos jours , les souverains de l'Europe à rétablir l'usage des troupes réglées, pour garder leurs places ; mais avec des înotifs plus légitimes , il est à craindre que l'effet n'en soit également funestCé îl n'en faudra pas moins dépeupler les caitipagnes pour former les armées et les garnisons ; pour les entretenir îl n'en faudra pAs moins fouler les peuples ; et ces dangereux étabKssemens s'accroissent dej>uis quel-
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que iems avec une telle rapidité , dans tous nos climaU , qu'on n'eu peut prévoir que la dépopulation prochaine de l'Europe , et tôt ou tard la ruine des peuples qui l'habitent.
Quoi qu'il en soit, on doit voir que de telles iustitu** tions renversent nécessairement le vrai système économi* que qui tire le principal revenu de l'état du domaine public f et ne laissent que la ressource fâcheuse des subsides et impôts , dont il me reste à parler.
Il faut se ressouvenir ici que le fondement du pacte social est la propriété; et sa première condition, que chacun soit maintenu dans la paisible jouissance de ce qui lui appartient. U est vrai que par le même traité chacun s'oblige 9 au moins tacitement , à se cotiser dans le& besoins publics ; mais cet engagement ne pouvant nuire à la loi fondamentale 9 et supposant l'évidence du besoin reconnue par les contribuables , on voit que pour* ctre légitime ^ cette cotisation doit être volontaire^ non d'une volonté particulière , comme s'il était nécessaire d^avoir le consentement de chaque citoyen , et qu'il ne dût fournir que ce qu il lui plaît , ce qui serait directement contre l'esprit de la confédération , mais d'une volonté générale , à la pluralité des voix, et sur un tarif proportionnel qui ne laisse rien d'arbitraire à l'imposition.
Cette vérité, que les impôts ne peuvent être établis légitimement que du consentement du peuple ou de ses représentans , a été reconnue généralement de tous les philosophes et jurisconsultes qui se sont acquis quelque réputation dans les matières de droit politique , sans ex* cepter Bodin même* Si quel([ues-uns ont établi des maximes contraires en apparence ; outre qu'il est aisé de voie
les motifs particuliers qui les y ont portés , ils y mettent tant de conditions et de restrictions , qu'au fond la chose revient exactement au même $ car que le peuple puisse refuser, ou que le souverain ne doive pas exiger , cela est indifférent quant au droit; et s'il n'est question que de la force , c'est la chose la plus inutile que d'examiner ce qui est légitime ou non.
Les contributions qui se lèvent sur le peuple sont de * deux sortes ; les unes réelles , qui se perçoivent sur les choses; les autres personnelles, qui se paient par tête. On donne aux unes et aux autres les noms îSl impôts ou de subaides : quand le peuple fixe la somme qu'il accorde, elle s'appelle subside i quand il accorde tout le produit d'une taxe, alors c'est un impôt. On trouve , dans le livre de Y Esprit des lois , que l'imposition par tête est plus propre à la servitude , et la taxe réelle plus convenable à la liberté. Cela serait^ incontestable , si les contingens par tête étaient égaux ; car il n'y aurait rien de plus disproportionné qu'une pareille taxe , et c'est surtout dans les proportions exactement observées , que consiste l'esprit de la liberté. Mais si la taxe par tête est exactement proportionnée aux moyens des particuliers , comme pourrait être celle qui porte en France le nom de capitation , et qui de cette manière est à la fois réelle et personnelle , elle est la plus équitable , et par conséquent la plus convenable à des hommes libres. Ces proportions paraissent d'abord très-faciles à observer, parce qu'étant relatives à l'état que chacun tient dans le monde , les indications sont toujours publiques ; mais outre que l'avarice , le crédit et la fraude savent éluder jusqu'à l'évidence , il est rare qu'on tienne compte 9 dans ces calculs , dç tous le$ élémens qui doivent
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y entrer. Premièrement, on doit considérer le rapport des quantités, selon lequel, toutes choses égales, celui (jui a dix fois plus de bien qu'un autre , doit payer dix fois plus que lui. Secondement, le rapport des usages, c'est-àdire, la distinction du nécessaire et du superflu. Celui qui n'a que le simple nécessaire , ne doit rien payer du tout ; la taxe de celui qui a du superflu , peut aller, au besoin , jusqu'à la concurrence de tout ce qui excède son nécessaire. A cela, il dira qu'eu égard à son rang, ce qui serait superflu pour un homme inférieur , est nécessaire pour lui ; mais c'est un mensonge : car un grand a deux jambes , ainsi qu'un bouvier, et n'a qu'un ventre non plus que lui. De plus , ce prétendu nécessaire est si peu nécessaire à sou rang, que s'il savait y renoncer pour un sujet louable , il n'en serait que plus respecté. Le peuple se prosternerait devant un ministre qui irait au conseil à pied, pour avoir vendu ses carrosses dans un pressant besoin de l'élat. Enfin la loi ne prescrit la magnificence à personne , et la bienséance n'est jamais une raison contre le droit.
Un troisième rapport, qu'on ne compte jamais et qu'on devrait toujours compter le premier, est celui des utilités que chacun retire de la confédération sociale, qui pro.tége fortement les immenses possessions des riches, et laisse à peine un misérable jouir de la chaumière qu'il a construite de, ses mains. Tous les avantages de la société ne sont-ils pas pour les puissans et les riches ? toutes emplois, lucratifs ne sont-ils pas remplis par eux seuls? toutes les grâces, toutes les exemptions ne leur sont -elles pas réservées? et l'autorité publique n'est-elle pas toute en leur faveur? Qu'un homme de considération vole sçs créanciers ou fasse d'autres friponneries , n'est-il pas. Xoxi^
jours sûr de rimpimité? Les coups de bâton qu^il distribue y les violences qu'il commet, les meurtres même et les assassinats dont il se rend coupable , ne sont-ce pas des affaires qu'on assoupit et dont , au bout de six mois , il n'est plus question ? Que ce même bomme soit Tolé , toute la police est aussitôt en mouvement , et malheur aux innocens qu'il soupçonne! Passe -t-il dans un lieu dangereux ? voilà les escortes en campagne : l'essieu de sa voiture vient*il à rompre ? tout vole à son secours : £iiton du bruit à sa porté ? il dit un mot , et tout se tait : la foule l'inconmiode-t-elle ? il fait un signe, et tout se range : un charretier se trouve-t-il sur son passage ? ses gens sont prêts à l'assommer; et cinquante honnêtes piétons allant à leurs affaires seraient plutôt écrases , qu'un faquin oisif retardé dans son équipage. Tous ces égards ne lui coûtent pas un sou ; ils sont le droit de l'homme riche , et non le prix de la richesse. Que le tableau du pauvre est diSerent! plus l'humanité lui doit ,^ plus la société lui refuse : toutes les portes lui sont fermées , même quand il a droit de les faire ouvrir; et si quelquefois il obtient justice^ c'est avec plus de peine qu'un autre n'obtiendrait grâce : s'il y a des corvées à faire , une milice à tirer, c'est à lui qu'on donne la préférence; il porte toujours, outre sa charge, celle dont son voisin , plus riche , a le crédit de se faire exempter ^ au moindre accident qui lui arrive , chacun s'éloigne de lui : si sa pauvre charrette renverse, loin d'être aidé par personne, je le tiens heureux s'il évite, en passant , les avanies des gens lestes d'un jeune duc : en un mot , toute assistance gratuite le fuit au besoin , précisément parce qu'il n'a pas de quoi la payer ; mais je le tiens pour un homme perdu, s'il a le malheur d'avoir
Tâme honnête, une fille aimable et an puissant voisin. Une autre attention non moins importante à faire , c'est que les perles des pauvres sont beaucoup moins réparables que celles du riche , et que la dilBBculté d'acquérir croît toujours eu raison du besoin. On ne fait rienavec rien ^ cela est vrai dans les affaires comme en physique : l'argent est la semence de l'argent , et la première pistole est quelquefois plus difficile à gagner que le second million. Il y a plus encore : c'est que tout ce que le pauvre paie est à jamais perdu pour lui 9 et reste ou revient dans les mains du riche; et comme c'est aux seuls hommes qui ont part au gouvernement , ou à ceux qui en approchent , que passe tôt ou tard le produit des impôts j ils ont , même en payant leur contingent, un intérêt sensible à les augmenter.
Résumons en quatre mots le pacte social des deux états. Vous avez besoin de moi y car je suis riche et vous êtes pauvre i faisons donc un accord entre nous ije petmet^ irai que a)0us ayez Vhonneur de me servir ^ à condition que n}ous me donnerez le peu qui "vous reste j pour la peine que Je prendrai de vous commander.
Si l'on combine avec soin toutes ces choses, on trouvera que , pour répartir les taxes d'une manière équitable et vraiment proportionnelle, l'imposition n'en doit pas être faite seulement en raison des biens des contribuables , mais en raison composée de la différence de leurs conditions et du superflu de leurs biens : opération très -importante et ti:ës*difficile que font tous les jours des multitudes de commis honnêtes gens et qui savent l'arithmétique, mais dont les Platon et les Montesquieu n'eussent osé se charger qu'en tremblant et
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en demandant au ciel des lumières et de ^intégrité. Un autre inconvënient de la taxe personnelle , c'est de se faire trop sentir et d'être levée avec trop de dureté : ce qui n'empêche pas qu'elle ne soit sujète à beaucoup de non-valeurs ^ parce qu'il est plus aise de dérober au rôle et aux poursuites sa tête que ses possessions.
De toutes les autres impositions , le cens sur les terres, ou la taille réelle , a toujours passé pour la plus avantageuse dans les pays où l'on a le plus d'égard à la (piantité du produit et à la sûreté du recouvrement y qu'à la moindre incommodité du peuple. On a même osé dire qu'il fallait charger 1^ paysan pour éveiller sa paresse , et qu'il ne ferait rien s'il n'avait rien à payer. Mais l'expérience dément chez tous les peuples du monde, cette maxime ridicule : c'est en Hollande , en Angleterre , où le cultivateur paie très - peu de chose , et surtout à la Chine , où il ne paie rien, que la terre est le mieux cultivée. Au contraire , partout où le laboureur se voit chargé à proportion du produit de son champ , il le laisse en friche ou n'en retire exactement que ce qu'il lui faut pour vivre. Car pour qui perd le fruit de sa peine , c'est gagner que de ne rien faire; et mettre le travail à l'amende est un moyen fort singulier de bannir la paresse.
De la taxe sur les terres ou sur le blé , surtout quand elle est excessive, résultent deux inconvéniens si ten*ibles , qu'ils doivent dépeupler et ruiner à la longue tous les pays où elle est établie.
Le premier vient du défaut de circulation des espèces, car le commerce et l'industrie attirent dans les capitales tout Targent de la campagne,* et l'impôt détrubant la proportion qui pouvait se trouver encore entre les be-
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soins du laboureur et le prix de son blc , l'argent vient sans cesse et ne retourne jamais ; plus la ville est riche , plus le pays est misérable. Le produit des tailles passç des mains du prince ou du financier dans celles des artistes et des marchands; et le cultivateur,' qui n'en reçoit jamais que la moindre partie , s'épuise enfin en payant toujours également et recevant toujours moins. Comment voudrait-on que pût vivre un homme qui n'aurait que des veines et point d'artères, ou dont les artères ne porteraient le sang qu'à quatre doigts du cœur? Chardin dit qu'en Perse les droits du roi sur les denrées se payent aussi en denrées ; cet usage qu'Hérodote témoigne avoir autrefois été pratiqué dans le même pays jusqu'à Darius , peut prévenir 'le mal dont je viens de parler. Mais à moins qu'en Perse les intendans , directeurs , commis et gardesmagasin ne soient une autre espèce de gens que partout ailleurs, j'ai peine à croire .qu'il arrive jusqu'au roi la moindre chose de tous ces produits, que les blés ne se gâtent pas dans tous les greniers, et que le feu ne consume pas la plupart des magasins.
Le second inconvénient vient d'un avantage apparent^ qui laisse aggraver les maux avant qu'on les aperçoive. C'est que le blé est une denrée que. les impôts ne renchérissent point dans le pays qui l'a produit, et dont, malgré son absolue nécessité, la quantité diminue, sans que le prix en augmente; ce qui fait que beaucoup de gens meurent de faim , quoique le blé continue d'être à bon marché, et que le laboureur reste seul chargé de l'impôt qu'il n'a pu défalquer sur le prix de ta vente. Il faut bien faire attention qu'on ne doit pas raisonner de la taille réelle conune des droits sur toutes les marchandises qui en font
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hausser le prix, et sont ainsi payés moins par les marchands que par les acheteurs. Car ces droits, quelque forts qu'ils puissent être , sont pourtant volontaires et ne sont payés par le marchand qu'à proportion des marchandises qu'il achète ; et comme il n'achète qu'à proportion de son débit y il fait la loi au particulier. Mais le laboureur qui , soit qu'il vende ou non , est contraint de payer à des termes fixes pour le terrain qu'il cultive , n'est pas le maître d'attendre qu'on mette à sa denrée le prix qui lui platt ; et quand il ne la vendrait pas pour s'entretenir, il serait forcé de la vendre pour payer la taille , de sorte que c'est quelquefois l'énormité de l'imposition qui maintient la denrée à vil prix.
Remarquez encore que les ressources du commerce et de l'industrie^ loin de rendre la taille plus supportable par l'abondance de l'argent , ne la rendent que plus onéreuse. Je n'insisterai point sur une chose très - évidente , savoir que si la plus grande ou moindre quantité d'argent dans un état , peut lui donner plus ou moins de crédit au dehors, eUe ne change en aucune manière la fortune réelle des citoyens et ne les met ni plus ni moins à leur aise. Mais je ferai ces deux remarques importantes : l'une, qu'à moins que l'état n'ait des denrées superflues et que l'abondance de l'argent ne vienne de leur débit chez l'étranger , , les villes où se fait le commerce, se sentent seules de cette abondance , et que le paysan ne fait qu'en devenir relativement plus pauvre ; l'autre , que le prix de toutes choses haussant avec la multiplication de l'argent, il faut aussi que les impôts haussent à proportion ; de sorte que le laboureur se trouve plus chargé, sans avoir plus de ressources.
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On doit voir que la taille sur les terres esi un véritable impôt sur leur produit. Cependant chacun convient que rien^ n'est si dangereux qu'un impàt sur le blé, payé par le cultivateur même? K'est-ce pas attaquer la subsistance de l'état jusque dans sa source? N'est-ce pas travailler aussi directement qu'il est possible à dépeupler le pays, et par conséquent à le ruiner à la longue ? car il n'y a point pour une nation de pire disette que celle des hommes. .
U n'appartient qu'au véritable homme d'état d'élever ses vues dans l'assiette des impôts , plus haut que l'objet des finances 9 de transformer des charges onéreuses en d'utiles réglemens de police, et de faire douter au peuple , si de tels ëtablissemens n'ont pas eu pour fin le bien de la nation plutôt que le produit des taxes.
Les droits sur l'importation des marchandises étran-* gères,, dont les habitans sont avides sans que le pays en ait besoin , sur l'exportation de celles du crû du pays dont il n'a pas de trop , et dont les étrangers ne peuvent se pas^ ser, sur les productions des arts inutiles et trop lucratifs , sur les entrées dans les villes de choses de pur agrément ^ et en général sur tous les objets du luxe, rempliront tout ce double objet. C'est par de tels impôts , qui soulagent la pauvreté et chargent la richesse , qu'il faut prévenir, l'augmentation continuelle de l'inégalité des fmrtunes, l'asservissement aux riches d'une multitude d'ouvriers et de. serviteurs inftiiles , la multiplication des gens oisifs dans les villes , et la désertion des ^mpagnes.
11 est important de mettre entre le prix des choses et les droits dont on les charge , une telle proportion quo^ lavidité des particuliers ne soit .point trop portée à la. fraude par la grandeur des profits. H faut encore prévenir
la facilité de la contrebande , en préférant les marcliàtl-' dises les moins faciles'à cacher» Enfin ^ il convient que l'impôt soil payé par celui qui emploie la chose taxée, pln^^ tôt que par celui qui la vend^ auquel la quantité des droits dont il se trouverait chargé , donnerait plus de tentations et de moyens de les frauder. C'est Tusage constant de la Chine j le pays du monde où les impôts sont les plus forts et les mieux payés : le marchand ne paie rien; l'acheteur seul acquitte le droit , sans qu'il en résulte ni murmures ni séditions; parce que les denrées nécessaires à la vie, telles que le riz et le blé ^ étant absolument franches » le peuple n'est point foulé , et l'impôt ne tombe que sur les gens aisés. Au reste y toutes ces précautions ne doivent pas tant (jtre dictées par la crainte de la contrebande, que par lattention cpie doit avoir le gouvernement à garantir les particuliers de la séduction des profits illégitimes , qui , après en avoir fait de mauvais citoyens , ne tarderait pas d'en faire de malhonnêtes' gens.
Qu'on établisse de fortes taxes sur la livrée , sur les équipages , sur les glaces , lustres , et ameublemens , sur les étoffes et la dorure , sur les cours et }ardins des hôtels, sur les spectacles de toute espèce , sur les professions oiseuses , comme baladins , chanteurs , histrions , et en un mot sur cette foule d'objets de luxe , d'amusement et d'oisiveté, qui frappent tous les yeux, et qui peuvent d'autant moins se cacher, que leur seul usage est de se mon-' trer, et qu'ils seraient inut^es s'ils n'étaient vus. Qu'on ne craigne pas que de tels produits fussent arbitraires , pour n'être fondés que sur des choses qui ne sont pas d'une absolue nécessité : c'est bien mal connaître les hommes^ que de croire qu'après s'être un fois laissés séduire
par le luxe, ils y puissent )amais renoncer; ils renonceraient cent fois plutôt au nécessaire , et aimeraient encore mieux mourir de faim que de honte. L'augmentation de la dépense ne sera qu une nouvelle raison pour la sou* tenir, quand la vanité de se montrer opulent fera son profit du prix de la chose, et des frais de la taxe. Tant qu^il y aura des riches, ils voudront se distinguer des pauvres , et l'état ne saurait se former lin revenu moins onéreux ni plus assuré que sur cette distinction.
Par la même raison , l'industrie n'aurait rien à souffrir d un ordre économique qui enrichirait les finances , ranimerait l'agriculture , en soulageant le laboureur , et rapprocherait insensiblement toutes les fortunes de cette médiocrité qui fait la véritable force d'un état. Il se pourrait, je l'avoue, que les impôts contribuassent à faire passer plus rapidement quelques modes 5 mais ce né serait jamais que pour en substituer d'autres sur lesqueUes l'ouvrier gagnerait , sans que le fisc eût rien à perdre. En un mot , supposons que l'esprit du gouvernement soit constamment d'asseoir toutes les taxes sur le superflu des richesses , il arrivera de deux choses l'une : ou les riches renonceront à leurs dépenses superflues pour n'en fiiire que d'utiles , qui retourneront au profit de l'état , alors l'assiette desinçôts aura produit l'effet des meilleures lois somptuaires ; les dépenses de l'état auront nécessairement diminué avec celles des particuliers^ et le fisc ne saurait moins recevoir de cette manière , qu'il n'ait beaucoup moins encore à débourser : ou si les riches ne diminuent rien de leurs profusions, le fisc aura, dans le produit des impôts, les ressources qu'il cherchait pour pourvoir aux l'esoins réels de l'état. Dans le premier cas , le fisc s'enri^
cbit de toute la dépense qu'il a de moins à faire; dans le second , il s'enricliit encore de la dépense inutile des pariiculierâ*
. 'Ajoutons à tout ceci une importante distinction en matièse de droit politique , et à laquelle les gouvernemens , jaloux de faire tout par eux-mêmes , devraient donner une grande attention. J'ai dit que les taxes personnelles et les impôts sur les choses d'absolue nécessité , attaquant directement le droit de propriété , et par conséquent le vrai fondement de jla société politique , sont toujours sujets à des conséquences dangereuses ^ s'ils ne sont ^ablis avec l'exprès consentement du peuple ou de . se& représentans. Il n'en est pas de même des droits sur les cb($ses dont on peut s'interdire l'usage ; car alors le particulier n'étant point absolument contraint à payer, sa contribution peut passer pour volontaire; de sorte que le consentement particulier de chacun des contribuans supplée au consentement général , et le suppose même en quelque manière : car pourquoi le peuple s'opposerait-îl à toute imposition qui ne tombe que sur quiconque vent bien la pay«r ? Il me paraît certain que tout ce qui n'est ni proscrit par les lois , ni contraire aux mœurs , et qoe le gouvernement peut défendre , il peut le permettre moyennant un droit. Si , par exemple , le gouvernement peut interdire l'usage'^des carrosses , il peut à plus forte raison imposer une taxe sur les carrosses : moyen sage et utile d'en blâmer l'usage sans le faire cesser. Alors on peut regarder la taxe comme ime espèce d'amende , dont le produit dédonunage de Tabus qu'elle punit.
Quelqu'un m'objectera peut-être que ceux que Bodin appelle imposteurs , c'est-à-dire , ceux qui imposent ou
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imaginent des taxes, étant dans la classe des riches , n'auront garde d'épargner les autres à leurs propres dépens , et de se charger eux-mêmes pqur soulager les pauvres. Mais il faut rejeter de pareilles idées. Si dans chaque nation ceux à qui le souverain soumet le gouvernement des peuples , en étaient les ennemis par état , ce ne serait pas ]a peine de rechercher ce qu'ils doivent faire pour les rendre heureuXé
J.-J. Rousseau.