TOME V
5o ESPRIT
vers de la fortune, des approches de la mort. Mais où le contraste est le plus difficile à concilier avec l'harmonie , c'est du pathétique au plaisant. Dans YEnfantprodiffiùe, la gaieté de Jasmin a cette teinte que je désire ; elle est d'accord avec la tristesse noble du jeune £uphém«n^, et avec le ton général de cette pièce si touchante. Je ne dis pas la même chose de Groupillac et de Rondon.
Dans le contraste , l'(d3Jet dominant est soumis lui-même aux lois de Tharmonie, c'est-à-dire, par exemple, que, pour soutenir le contraste d'une gaieté douce et riante , le pathétique doit être modéré. Hector sourit en voyant Astyanax e£frayé de son casque : mais quoi qu'en dise Homère , il n'est pas naturel qu'Andromaque ait souri. L'attendrissement d'Hector est compatible avec le sentiment qui le fait sourire , au lieu que le cœur d'Andromaquc est trop ému pour se faire un plaisir de la frayeur de son enfant. Les Amours peuvent se jouer avec la massue d'Hercule , tandis que ce héros soupire aux pieds d'Omphale ; mais ni sa mort, ni son apothéose, ne comportent rien de pareil. Ainsi , le sujet principal doit lui-même se concilier avec les contrastes qu'on lui oppose, ou plutôt, on ne doit lui opposer que les contrastes qu'il peut souffrir.
La description est à l'épopée ce que la décoration et la pantomime sont à la tragédie. Il faut donc que le poè'te se demande à lui-même : Si l'action que je raconte se passait sur un théâtre qu'il me fût libre d'agrandir et de disposer d'après nature, comment serait -il plus avantageux de le décorer pour l'intérêt et l'illusion du spëctaele? Le plan idéal qu'il s'en fera lui-<même sera le modèle de sa description ; et s'il a bien vu le tableau de l'actiùn en la décrivant , «m la lisant on le verra de même.
DE l'encyclopédie. 5i
Il en est des personnages comme du lieu de la scène; toutes les fois que leurs vètem^is, teur attitude ^ leurs gestes, leur expi'ession, soit dans les traits du viéage^ soit dans les accens de la voix, intéressent l'action que le poète veut peindre, il doit nous les rendre présens. Lorsque Yëaus se montre aux yeux d'Enée, Virgile nous la fait Toir comme si elle était sur la scène. Il fait voir de même Camille , lorsqu'elle s'avance au combat.
Ui regius osiro Velethonos levés humeros ; uifihula crinem Aura iniernecUU ; fyaam uigerat ipsapharetramf El pasiorakm prœfixâ cuspide myrtum •
On voit un bel exemple àé la pantomime exprimée pat le poète dans la dispute d'Ajax et d'Ulysse pour les armeé d'Achille. {Métam. L i3.) Si les deux personnages étaient sur la scène , ils ne nous seraient pas plus présens. Mais \û modèle le plus sublime de l'action théâtrale exprimée dan^ le récit du poëte , c'est la peinture de la mort de Didon :
tlla^ graœs ocutoê comUd aiiollere, rursài Déficit : injtxum striait sub pèctore vtdnm^ Ter sese aUoUens cubitoque nânixa tevaçit, Ter reQoluia ioro est : ocuUsque errantibus alto
Quœmà calo lucem^ ingémuiUfué reperiâ^
Le talent distinctif du pOëte épique étant [oàm d'ex-^ poser l'action qu'il raconte » son génie consiste à inventer des tableaux avantageux à peindre, et son goût à ne^ peindre de ces tableaux que oe qu'il est intéressant d'y voir. Homère peint plus en détail; c'est le talent du pdete, dit le Tasse : Virgile peint à plus grandes touches, c'est
5J ESIMUT
le talent du poêle héroïque ; et c'est en quoi le style de Tiépopée diffère de Celui de l'ode, laquelle, n^ayant que dé .petits tableaux , les Omit avec plus de soin.
l'ai dit que le contraste des tableaux , en variant les pbisirs de l'ftme , les rendait plus vifs , plus touchans : c'est ainsi qu'après •àvoi^ traversé des déserts affreux , l'imagination n'en est que plus sensible à la peinture du palais d'Armide* C'est ainsi qu'au sortir des [enfers où Milton vient de nous mener , nous respirons avec volupté Pair pur du jardin de délices. Que le poète se ménage donc avec soin des passages du clair à l'obscur , du gracieux au terrible ; mais que cette variété soit harmonieuse, et qu'elle ne prenne jamais rien sur l'analogie du lieu de la scène avec l'action qui doit s'y passer. Ce n'est point un riant ombrage qu'Achille doit chercher pour pleurer la mort de Patrocle, mais le rivage aride et solitaire d'une jfi&t en silence» ou dont les mugissemens répondent à sa douleur.
On tie sait pas combien l'imagination ajoute quelquefois au pathétique de la chose; et c'est un avantage inestimable de Tépopée , que de pouvoir donner un nouveau fond à chaque tableau qu'elle peint. Mais une règle bien essentielle , et dont j'exhorte les poètes à ne jamais s'écarter , c'est de réserver les peintures détaillées pour les momens de calme et de relâche : dans ceux où l'action est vive e^ rapide > un ne peut trop se hâter de peindre à grandes touches ce qui est de spectacle et de décoration. Je n'en citerai qu'um exemple. Le lever de l'Aurore, la flotte d'Ënée Voguant à pleines voiles , le port de Cartilage vide et désert ^ 'Didon , qui du haut de son palais , voit ce spec— tiK:Ie, et qui , dans sa douleur , s'arraehe les cheveux et se
meurtrit le sein ; tout cela est exprimé dans l'Enéide en moins de cinq vers :
Regina è speculis ut primîim albescere lucem Vidit^ et œquaiis ciassem procedere yelisj Littoraque et vacuos sensit sine rémige portus \ Terçue quaterque manu pectus percussa décorum^ FloMniesque abscissa comas : ProkkJiupiter ! ihU Hic, ait, et noUnsilluseiit aéhm^ regnis !
On sent que Virgile était impatient de faire parler Didon , et de lui céder le théâtre. Cest ainsi que le poète doit en user toutes les fois que l'action le presse de faire place à ses acteurs ; et c'est là ce qui fait que le style même du poëte est plus ou moins grave j plus pu moins orné dans l'épopée , selon que la situation des choses lui permet ou lui interdit les détails.
En général , si la description est peu importante , touchez légèrement ; si elle est essentielle , appuyez davantage ; mais choisissez les traits les plus intéressans. Le défaut du cinquième livre de l'Enéide est d'être aussi détaillé que le second. L'exemple du même défaut , joint à la plus grande beauté , se fait sentir dans le récit de Théramène. Celui de l'assemblée des conjurés dans Cinna, et de la, rencontre des deux armées dans les Horace»^ sont des modèles du récit dramatique.
Autant le poè'te è^t prodigue de descriptions , 9utpint l'orateur doit en être sobre. Sa règle , à lui, ^st que, nonseulement la description soit un moyen de sa cause , mais que chaque trait qu'il y emploie serve à fortifier ce moyen. Tout ce qui, dans la description oratoire , n'intéresse que
Fimagination , est superflu et vicieux.
Marmontkl.