DESIR
L)é8IR. {Mé^ph. et Morale.) Espèce d'inqnîëtude dans l^âme, que Ton fessent pour Tabsence d'une chose qui donnerait du plaisir si elle était présente , ou du moms à laquelle on attache une idée de plaisir. Le désir est plus ou moins grand , selon que cette inquiétude est plus ou moins ardente. Un désir très-faible s'appelle velléité.
Je dis que le dé^ir est un état d'inquiétude ^ et quiconque rciléchit sur soi-même 9 en sera bien convaincu : car qui est-ce qui n'a point éprouvé dans cet état j ce que le sage dit de l'espérance ( ce sentiment si voisin du désir ), qu'étant différée elle fait languir le cœur ? Cette langueur est proportionnée à la grandeur du désir , qui quelquefois porte l'inquiétude à un tel point, qu'il fait crier avec Rachel : donnez-moi ce que je souhaite ; donnez-moi des enfans , ou je vais mourir*
Quoique le bien et le mal présent et absent agissent sur l'esprit 9 cependant ce qui détermine immédiatement la volonté , c'est l'inquiétude du désir fixé sur quelque bien s^sent, quel qu'il soit; ou négatif, comme U privation de la douleur à Tégard d'une personne qui en est actuelle* lement atteinte ; ou positif , comme la jouissance d'un plaisir.
L'inquiétude qui naît du désir , détermine donc la vo* lonté; parce que c'en est le principal ressort, et quVn çfiet il arrive rarement que la volonté nous pousse i quel-*
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que action y sans que quelque désir Faccompagne. Cependant l'espèce d'inquiëtude qui fait partie, ou qui est du moins une suite de la plupart des autres passions , produit le même effet; car la haine , la crainte, la colère , l'envie , la honte , etc. , ont chacune leiu: inquiétude , et par là opèrent sur la volonté* On aurait peut-être bien de la peine à trouver quelque passion qui soit exempte de désir. Au milieu même de la joie, ce qui soutient l'action d'où dépend le plaisir présent, c'est le désir de continuer ce plaisir y et la crainte d'en être privé. La fable du rat de^ ville et du rat des champs en est le tableau. Toutes les fois qu'ujie plus grande inquiétude vient à s'emparer de l'esprit, elle détermine aussitôt la volonté à quelque nou*' velle action, et le plaisir présent est né^igé.
Quoique tout bien soit le propre objet du désir en gé-* néral , cependant tout bien , celui-là même qu'on reconnaît être tel, n'émeut pas nécessairement le désir de tous les hommes ; il arrive seulement que chacun désire ce bien particulier , qu'il regarde comme devant faire une partie de son bonheur.
n n'y a , )e crois , personne assez destitué de raison pour nier qu'il n'y ait du plaisir dans la recherche et la connaissance de la vérité. Mallebranche , à la lecture du Traité de t homme de Descartes , avait de tels transport» de )oie , qu'il lui en prenait des battemens de cœur qui l'obligeaient d'interrompre sa lecture. H est vrai que la vérité invisible et méprisée n'est pas accoutumée à trouver tant de sensibilité parmi les humains ; mais les veilles des gens de lettres prouvent du moins qu'elle n'est pas indifférente à tout le monde. Et quant aux plaisirs des sens , ils ont trop de sectateurs pour qu'on puisse mettre en
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doute si les hommes y sont sensibles ou non* Ainsi , prenez deux hommes , l'un épris des plaisirs sensuels ^ et Tautre des charmes du savoir ; le premier ne désire point) ce que }e second aime pasâîonnément. Chacun est content, s^na^ jouir de ce q^e l'autre possède , sans avoir la volonté ni Penvie de le rechercher.
Les choses sont représentées à notre âme sous différentes faces : nous ne fixons point nos désirs ni sur le même bien, ni sur le bien le plus excellent en réalité^ mais sur celui que nous croyons le plus nécessaire à notre l[)onheur : de cettç manière , les désirs sont souvent causés par de fausses idées; toujours proportionnés aux jugemens que npps portoï^s du bien absent , ils en dépendent de même ; et à cet égard nous sommes sujets à tomber dans plusieurs égaremens par notre propre faute.
£n^n chacun peut observer 9 tant en sai-méme que ^ans les autres , que \^ plus grand Ijien visible n excite pas toujours les désirs des hommes, à proportion de l'excellence qu^l pziratt avoir et qu^on y reconnaît. Combien de ^ens sont persuadés qu'il y aura après cette vie un éta^ infiniment heureux et infiniment au-dessus de tous les biens dont on peut jouir sur lii terre ? Cepenc|ant les dé-sirs de ces gens ]^ ue sont point émus par ce plus grand bien, ni leurs volontés déterminées k aucun effort qui tende à le leur procurer. La raison de cette inconsé— quence» c'est quWe portion médiocre de biens présent suffît pour donuer aux hommes la satisfaction dont ils sont susceptibles.
Mais il &ut aussi que cesi biens se succèdent pei^pétuellement pour l^W procurer cette satisfaction ; car nous n'avons pas plutéiit joui d'un bien 9 que nous soupirons
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s^rès un autre. Nos mœurs, nos modes , nos habitudes, ont tellement -multiplié nos faux besoins, que le fonds eu est intarissable» Tous nos vices leur doivent la naissance | ils émanent tous du désir des richesses, de la gloire, ou des plaisirs : trois classes générales de désirs , qui se subdivisent en une infinité d^espëces , et dont la jouissapce nVssouvit jamais la cupidité, l^es. gens du commun et de la campagne, que le luxe, Féducation et l'exemple n'ont pas gâtés , sont les plus heureux , et les plus à l'abri de la corruption. Cest pourquoi Lpvel^ce , ^sl^^ u^ roQiau moderne q\ii fait bppneur à l'Angleterre ( Lettres de Clarisse ) , désespère d'attraper du messager de sa maîtresse les lettres dont elle l'a chargé. « Crois-tu, Belford, (mande- » t-il à son ami) qu il y eût si grand mal, pour avoir les let- » très de mon ange , de casser la tète à ce coquin ? un mi- » nistre d'état ne le infurçhand^mit p9S | car d^entreprendre )) de le gagner par des présens, c'est folie ; il paraît si tran- » quille, 51 satisfait dans son état de pauvreté, qu'avec ce » qu'il lui faut pour manger et pour boire, il n'aspire point )» à vivre d^nfûn plus largement qu'aujourd'hui. Quel )> moyei» de corrompre quelqu'im qui est sans désir et » san$ ambition? » Tels étaient les Fenniens, au rapport de Tacite : ces peuples, dit eet historien, en sâret^ contre les hommes , en siïretë contre les dieu:| , étaient parvepu» à ce rare avantage de 9'avoiv pas besoin mém^ de désirs.
£q effet , les désirs naturels , c'est-à*dire , ceux que la seule nature demande, sont courts et limites^ ils ne s^é^ tendent que sur les nécessités de la vie. Les désirs artificiels , au contraire , sont ilti|nités , immenses et superflus. Le feul me^en de se procurer le bonheur , consiste à leur donner des bornes, et à en diminuer le nombre. C'est
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assez que d'être , disait si bien à ce sujet madame de La Fayette. Ainsi , puisque la mesure des désirs est celle des chagrins, gavons bien dans nos âmes ces vers admirables de La Fontaine :
Heureux qui vit chez soi , De régler ses désirs faisant tout son emploi l
11 ne sait que par oui dire Ce que c'est que la cour, la mer, et ton empire. Fortune, qui nous fais passer devant les yeux Des dignités , des biens que jusqu'au bout du monde On suit , sant que l'effet aux promesses réponde !
{Liv. FÏI.FaéUsnj.)
Le cJieiHilier DE Jaucourt.