‹ Esprit de l'encycloped́ie: ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l (volume 5)Chapitre 9 sur 56 · DESPOTISME · texte numérisé non relu

DESPOTISME

JJesfotisme. ( Droit politique.) Le principe des ëtats despotiques est qu'un seul prince y gouvéme tout selon aes volontés , n'ayant absolument d'autre loi qui le domine , que celle de ses caprices : il résulte de la nature de ce pouvoir, qu'il passe tout entier dans les. mains de la personne à qui il est confié. Cette personne y ce vkir de* vient le despote lui-même , et chaque oflEicier devient le visir. L'établissement d'un visir découle du principe fondamental des états despotiques. Lorsque les eunuques ont affiaiibli le cœur et l'esprit des princes d'Orient , et souvent leur ont laissé ignorer leur état même , on les tire du pa^ lais pour les placer sur le trôae ; ils font alors un visir ,

DE l'bNCYCLO^ÉDIE* Sq

afin de se livrer dans leur sérail à l'excès de leurs passions stupides : ainsi y plus un tel prince a de peuples à gouverner , moins il pense au gouvernement 5 plus les affaires sont grandes , et moins il délibère sur les affaires : ce soin appartient au visir. Celui-ci , incapable de sa place , ne peut ni représenter ses craintes au sultan sur un événement futur y ni excuser ses mauvais succès sur le caprice de la fortune. Dans un tel gouvernement , le partage des hommeSy comme celui des bétes, y est sans aucune différence : Finstinct , l'obéissance, le châtiment. En Perse , cpiand le sophi a disgracié quelqu'un , ce serait manquer au respect que de présenter un placet en sa faveur ; lorsqu'il l'a condamné , on ne peut plus lui en parler ni demander grâce : s'il était ivre ou hors de sens , il faudrait que l'arrêt s'exécutât tout de même; sans cela il se contredirait, et le sophi ne saurait se contredire*

Mais si dans les états despotiques le prince est fait prisonnier, il est censé mort, et un autre monte sur le trône; les traités qu'il fait comme prisonnier sont nuls , son successeur ne les ratifierait pas. En effet , comme il est la loi , l'état et le prince , et que sitôt qu'il n'est plus le prince , il n'est rien; s'il n'était pas censé mort , l'état serait détruit. La conservation de l'état est dans la conservation du prince, ou plutôt du palais où^il est enfermé; c'est pourquoi il fait rarement la guerre en personne.

Malgré tant de précautions ^ la succession à l'empire dans les états despotiques n'en est pas plus assurée , et même elle ne peut pas l'être ; en vain serait-il établi que l'ainé succéderait, le prince en peut toujours choisir un autre. Chaque prince de la famille royale ayant une égale capacité pour être élu , il arrive que celui qui monte sur

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le trône y fait d'abord étrangler tous ses jfrépes , oomxxie en Turquie; ou les fait aveugler, comme en Perse; ou les rend fous , comme chez le Mogol : ou si l'on ne prend poiht ces précautions , comme à Maroc , chaque vacance du trône est suivie d'une affreuse guerre civile. De cette manière personne n'est monarque que de fait dans les états despotiques.

On voit bien que ni le droit naturel ni le droit des gens ne sont le principe de tels états, l'honneur ne l'est pas davantage ; les hommes y étant tous égaux, on ne peut pas s'y préférer aux autres ; les hommes y étant tous es* claves , on ne peut s'y préférer à rien. Encore moins chercherions-nous ici quelque étincelle de magnanimité : le prince donnerait-il ce qu'il est bien éloigné d'avoir en partage? n ne se trouve chez lui ni grandeur ni gloire. Tout l'appui de son gouvernement est fondé sur la crainte qu'on a de sa vengeance ; elle abat tous les courages^ elle éteint jusqu'au moindre sentiment d'ambition : la religion ou plutôt la superstition fait le reste , parce que c'est une nouvelle crainte ajoutée à la première. Dans l'empire mahométan , c'est de la religion que les peuples tirent principalement le respect qu'ils ont pour leujT prince.

Entrons daus de plus grands détails , pour mieux dévoiler la nature et les maux dés gouvernemens despotiques de l'Orient.

D'abord, le gouvernement despotique s'exerçant dans leurs états sur des peuples tin;iides et abattus , tout y reule sur un petit nombre d'idées ; l'éducation s'y bonne à mettre la crainte dans le cœur , et la servitude en pratique, (le savoir y est dangereux , l'émulaticm funeste : U est ^lement pernicieux qu'on y raisonne bien ou mal ; il suffit

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^'dn raisoûne , pour choquer ce genre de gouvernement : Féducation y est donc nulle; on ne pourrait <jue faire un mauvais sujet, en voulant faire un bon esdaf e :

Lesavoir, les talen», la liberté publique,

Tout ett mort sout le joug du pouvoir despotique.

Les femmes y sont esclaves; et comme il est permis d'en avoir plusieurs, mille considérations obligent de les ren^ fermer : comme les souverains en prennent tout'£mtant qu'ils en veulent , ils en ont un si grand nombre d'en&ms, quilsne peuvent guère avoir d'affection pour eux, ni ceuxci pour leurs frères. D'ailleurs il y a tant d'intrigues dans leur sérail , ces lieux où l'artifice, la méchanceté , la ruse régnent dans le silence , que le ptince lui-même y devenant tous les jours plus imbécille, n'est en effet que le premier prisonnier de son palab.

C'est un usage établi dans les pays despotiques , que l'on n'aborde personne au-dessus de soi sans lui faire des présens. L'empereur du Mogol n'admet point les requêtes de ses sujets, qu'il n'en ait reçu quelque chose. Gela doit être dans un gouvernement où l'on est plein de l'idée que le supérieur ne doit rien à l'inférieur; dans un gouvernement où les hommes ne se croient liés que par les chatimeus que les uns exercent sur les autres.

La pauvreté et l'incertitude de lafortuney naturalbent l'usure, chacun augmentant le prix de son argent à propor lion du péril qu'il a à le prêter. La misère vient de toutes parts dans ces pays malheureux; touty est ôté, jusqu'à la ressource des empruntsXe gouvernement ne saurait être injuste, sans avoir des mains qui exercent ses injustices : or il est impossible que ces mains ne s'emploient pour, elles-mêmes, ainsi le péculat y est inévitable. Dans des)

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pays où le prince se déclare le propriétaire des fonds et l'héritier de ses sujets , il en résulte' nécessairement Fabandon de la culture des terres ; tout y est en friche , tout y devient désert. (( Quand les sauvages de la Louisiane veu- » lent avoir du fruit , ils coupent l'arbre au pied et cueil- » lent le fruit. « Voilà le gouvernement despotique, dit Fauteur deYJEspritdea Lois. Raphaël n'a pas mieux peint l'école d'Athènes.

Dans un gouvernement despotique de cette nature , il n'y a donc point de lois civiles sur la propriété des terres, puisqu'elles appartiennent toutes au despote. Il n'y en a pas non plus sur les successions, parce que le souverain a seul le dro^t de succéder. Le négoce exclusif qu'il fait dans quelques pays, rend inutiles toutes sortes de lois sur le commerce. Comme on ne peut pas augmenter la servitude extrême , il ne parait point , dans les pays despotiques d'Orient, de nouvelles lois en tems de guerre pour l'augmentation des impôts, ainsi que dans les républiques et dans les monarchies , où la science du gouvernement peut lui procurer au besoin un accroissement de richesses. Les mariages que l'on contracte dans les pays orientaux avec des filles esclaves , font qu'il n'y a guère de lois civiles sur les dots et sur les avantages des femmes. Au Masulipatam on n'a pu découvrir qu'il y eût des lois écrites ; le Yédan et autres livres pareils ne contiennent point de lois civiles. En Turquie , où l'on s'embarrasse également peu de la fortune , de la vie et de l'honneur des sujets , on termine promptement d'une façon ou d'autre toutes les disputes ; le bâcha fait distribuer à sa fantaisie des coups de bâton sous la plante des pieds des plaideurs , et les renvoie chez eux.

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Si les plaideurs sont ainsi punis , quelle ne doit point être la rigueur des peines pour ceux qui ont commis quelque faute ? Aussi , quand nous lisons dans les histoires les exemples de la justice atroce des sultans , nous sentons avec une espèce de douleur les maux de la nature humaine. Au Japon, c'est pis encore, on y punit de mort presque tous les crimes : là , il n'est pas question de corriger le coupable , mais de venger l'empereur ; un homme qui hasarde de l'argent au jeu , est puni de mort , parce cpi'il n'est ni propriétaire , ni usufruitier de son bien* c'est le kubo.

Le peuple qui ne possède rien en propre, dans les pays despotiques que nous venons de dépeindre , n'a aucun attachement pour sa patrie, et n'est lié par aucune obligation à son maître; de sorte que, suivant la remarque de M. La Loubère (dans sa Relation historique de Siam)^ comme les sujets doivent subir le même joug sous cnielque prince que ce soit , et qu'on ne saurait leur en faire porter un plus pesant, ils ne prennent jamais aucune part à la fortune de celui qui les gouverne; au moindre trouble ^ au moindre attentat , ils laissent aJIer tranquillement la couronne à celui qui a le plus de force , d'adresse ou de politique , quel qu'il soit. Un Siamois s'expose gaiement à la mort pour se venger d'une injure particulière , pour se délivrer d'une vie qui lui est à charge, ou pour se dérober à un supplice cruel; mais mourir pour le prince ou pour la patrie , c'est une vertu inconnue dans ce paysJà. Qs manquent des motifs qui animent les autres hommes ; ils n'ont ni liberté , ni biens. Ceux qui sont faits prisonniers par le roi de Pégu, restent tranquillement dans la nouvelle habitation qu'on leur assigne , parce qu'elle ne

peut être pire <|ue la première. Lés habitam An Pëgu en agissent de même quand ils sont pris pat les Siamois : ces malheureux, paiement accables dans leur pays par la servitude y également indifféretis suf le changement de demeure , ont le bon sens de dire j avec l'âne de la fable :

Batto-vous, et nous hissez paitre ; Noire eoDemi, c'est notre maître •

La rébellion de Sacrovir donna de la joie au peuple

- roumain 3 la haine universelle que Tibère s'était attirée par

son despotisme, fit souhaiter un heureux succès à Tennemi

public : nmlii odio prœsentium^ suis quisque pericuUê

lœtabantur, dit Tacite.

Je sais que les rois d'Orient sont regardes comme les enfans adoptifs du ciel; on croit que leurs âmes sont célestes , et surpassent les auttes en vertu autant que leur condition siu:passe en bonheur celles de leurs sujets : cependant lorsqu'utie fois les sujets se révoltent , le peuple vient à mettre en doute quelle est l'âme la plus estimable, ou celle du prince légitime, ou celle du suyet rebelle , et si l^adoptioB «sieste n'a pas passé de la personne du roi à celle du sujèt« D'aiUeUrs , dans ce pa js-là il ne se forme point de petite vévolte ; il n'y a point d'intervalle entre le murmure et la sédition , la sédition et la catastrophe : le mécontent va droit au prince , le frappe , le renverse ; il en efface jusqu'à l'idée : dans un instant l'esclave es^t le nudtre, dans un instant il est usurpateur et légitime. Les grands: événemens d'y sont point préparés par de grandes causée; au Contraire ^ le moindre accident produis une grande révolution , souvent aussi imprévue de ceux qui la font <{tLe de ceux qui la souffrent. Lorsqu'Osntany em-

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pereur des Turcs , fut déposé , oq ne lui demandait qu^ de faire justice sur quelques griefs ; une voix sortit de U foule par hasard, qui prononça le nom de Mustaplia , et «oudain Mustapha fut empereur.

Le P. Martini prétend que les Chinois se persuadent qu'en changeant de souverain , ils se conforment à la volonté du ciel , et ils ont quelquefois préféré un brigand au prince qui était déjà sur le trône. Mais outre , dit-il , que cette autorité despotique est dépourvue de défense, so|i exercice se terminant entièrement au prince , elle est a&vblie faute d'être partagée et communiquée à d'autres peiw sonnes. Celui qui veut détrôner le prince, n'a guère autre chose à faire qu'à jouer le rôle de souverain , et en prendre Tesprii : l'autorité étant renfermée dans un seul homme y passe sans peine d'un homme à un autre, faute d'avoir des gens dans les emplois qui s'intéressent à conserver l'autorité royale. Il n'y a donc que le pr.'nce qui soit in«téressé à défendre le prince, tandis que cent mille bras s'intéressent à défendre nos rois.

Loin donc que les despotes soient assurés de^se maiii*tenir sur le trône , ils ne sont que plus près d'en tomber; loin même qu'ils soient en sûreté de leur vie, ils ne sont que plus exposés d'en voir trancher le cours d'une manière violente et tragique, comme leur règne. La personne d'un sultan est souvent mise eu pièces avec moins de formalité que celle d'un malfaiteur de la lie du peuple. Si leur au* torité était moindre , leur sûreté serait plus grande : nunquam satisjida potentiaj ubi nimia. Caligula, Domttien et Commode , qui régnèrent despoliquement , furent ^rgés p^r.ceux dont ils avaient ordonné la mort.

Concluons que le despotisme est paiement nuisible aux

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princes et aux peuples , dans tous les tems et dans tous les lieux y parce cpi'il est partout le même dans son principe et dans ses effets : ce sont des circonstances particulières , une opinion de religion, des préjugés , des exemples reçus, des couttunes établies, des manières, des mœurs, qui y mettent les différences qu on y rencontre dans le monde. Mais quelles que soient ces différences, la nature humaine se soulève toujours contre un gouvernement de cette es> pèce , qui fait le malheur du prince et des sujets ; et si nous voyons encore tant de nations idolâtres et barbares soumises à ce gouvernement , c'est qu'elles sont enchaînées par la superstition, par l'éducation , l'habitude et le climat.

Dans le christianisme au contraire , il ne peut y avoir de souveraineté qui soit illimitée, parce que quelque absolue qu'on supposât cette souveraineté , elle ne saurait ren* fermer un pouvoir arbitraire et despotique, sans autre règle ni raison que la volonté du monarque chrétien. Eh comment la créature pourrait-elle s'attribuer un tel pouvoir , puisque le souverain Etre ne l'a pas lui-même? Son domaine absolu n'est' pas fondé sur une volonté aveugle ; sa volonté souveraine est toujours déterminée parles règles immuables de la sagesse , de la justice et de la bonté.

Ainsi , pour m'exprimer avec La Bruyère : « dire qu'un )) prince chrétien est arbitre de la vie des hommes^ c'est y> dire seulement que les hommes par leurs crimes devieni> nent naturellement soumis aux lois et à la justice dont le 3> prince est dépositaire. Ajouter qu'il est maître absolu de D tous les biens de ses sujets, sans égards, sans compte ni » discussion, c'est le langage de la flatterie, c'est l'opinion » d'un favori qui se dédira à llieure de la mort. » ( Chap. X du Souverain. )

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Mais on peut avancer qu'un roi est maitre de la yie et des biens de ses sujets , parce que les aimant d'un amour paternel, il les conserve, et a soin de leurs fortunes comme de ce qui lui est le plus propre. De cette façon, il se conduit de même que si tout ëtait à lui , prenant un pouvoir absolu sur toutes leurs possessions, pour les protéger et les défendre. C'est par ce moyen que gagnant le cœur de ses peuples , et par là tout ce qu'ils ont , il s'en peut déclarer le maître , quoiqu'il ne leur en fasse jamais perdre la propriété , excepté dans le cas où la loi l'ordonne.

Ce n'est pas , dit un conseiller d'état ( La Mothe-le-^ Vayer, dans le livre intitulé Y économique du Prince y qu'il a dédié à Louis XfV, chap. xij ) , « ce n'est pas , » SIRE , poser des bornes préjudiciables à votre volonté » souveraine , de les lui donner conformes h celles dont 3» Dieu a voulu limiter la sienne. Si nous disons que Yotrb » Majesté doit la protection et la justice à ses sujets , » nous ajoutons en même tems qu'elle n'est tenue de D rendre compte de cette obligation ni de toutes ses ac- » tions qu'à celui de qui tous les rois de la terre relèvent. » En6n , nous n'attribuons aucune propriété de biens à » vos peuples, que pour rdever par là davantage la dignité » de votre monarchie. »

Aussi Louis XIV a toujours reconnu qu'il ne pouvait rien de contraire aux droits de la nature,, aux droits des gens, et aux lois fondamentales de l'état. Dans le traité dee droits de la Reine de France , imprimé eh 1667 par ordre de cet auguste monarque , pour justifier ses préten* tions sur une partie des Pays-Bas catholiques, on trouve ces belles paroles : « QuE LES Rois ont cette bienheu-

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