USAGE
Usage. ( Littérature, ) Dans la manière de s'es primer comme dans celle de se vêtir , l'usage diffère de la mode , en ce qu'il a moins d'inconstance : mais l'usage y comme la mode , ne reconnaît pour règle que le goût; et selon que les mœurs publiques , le caractère et l'esprit dominant rendent le goût d'une nation plus raisonnable ou plus fantasque, l'usage est aussi plus sensé ou plus capricieux dans ses variations.
Chez les peuples qui ne parlent que pour se faire entendre, la langue est presque invariable; et qu'elle suffise au commerce de la vie et de la pensée, c'en est assez : elle a pour eux le nécessaire , et ils ignorent le superflu^ Mais à mesure que, dans son langage comme dans ses vètemens , une nation se livre à l'attrait du luxe , et qu'en parlant pour son plaisir , plus que pour ses besoins , elle 5 occupe de l'élégance et de l'agrément de l'élocutiou; le désir et le soin de plaire la rendent inquiète, curieuse, incertaine dans la recherche de ses parures : et de là les raffinemeiis et les caprices de l'usage.
Cependant on observe que, de toutes les langues , celle qui a le plus donné à l'ornement et au luxe de l'expression , la langue grecque , a été peu sujète aux variations de lusage; et la différence de ses dialectes une fois établie, on ne s'aperçoit plus qu'elle ait changé depuis Homère jus-» qu'à Platon. La langue d'Homère semblait douée, ainsi.
964 TUiPniT
tf|iir hVH (livfiiitrA , crtitH? jciiiirAM! inaltcTnlilc : on eût Ait \vn; Yhvurv.ux f^riiie (|iii riivait iiivmlcx* , eut prifi <M>iiifetl ]v la por.sir, cir |Vlo(|ui:iir4', ilc la pliiloiopliic «'llcnirincy i)OUr la (M)iii|)()s(;r à leur ^rr. Vouri* aux ^vUcch diis hd iiaiftsaiice f muitf itiHlruile et (liscipllnce à IVcolc de la raison, éffilctneni propre ù exprimer , et de graiiden iddcs , et de yiycB images y et dc« airectioi» profondes; à rendre la v«« tiié Bcnsible^ ou le mensonge inU:rcAftant; iamaia lart de flatter l'oreille, de charmer rimaglnation , de parlera Tesprity de remuer le cumr et lame, n'eut un instrument si parfait. Pandore, emhellte à Tenvi des dons de tous les Dieux f était le symliole de la langue des ( jrecs*
Il nen fut pas de mÉnie de cc^lle des Latins* D'abord rude et austère comme la discipline rteomme les lois dont elle était l'organe , pauvre conune le peuple (fui la parlait, • simple et grave comme hch mœurs , inculte (M>mme sou 4 génie , elle éprouva les tn^mes cliangemens ({ue le carac« tèrc et les mœurs de Home. De sa natun*, elle eut sans }M*ine la force et la vigueur tragique qu*il fallait a Pacuvins, la véhémence et la franchise «pie demandait Tëlo* quence des (jracfjues; mais lorM|u'une poésie séduisante, voluptueuse, ou niagnlfîc{ue , en voulut faire usage ^ lorsqu'une éloquence insinuante, adulatrice, et servilement suppliante, voulut Taccomnioder à m:h desseins, il fallut qu'elle prit de la mollesse, de l'élégance , de Tharmonie, de la couleur, et (|ue , dans l'art de prêter au langage un charme intéresnant et une «louce ihajesté , Home devint l'écoliere <rAilj(:nes, avant que dVii être l'émule. Ce qu'ont fait les I jatiiis pour donner de la grAce a une langue louir guerrirre, eht le chef-d œuvre de Tindustrie; et dans les vers de l'ibulie et d'Ovide, elle sendile réaliser l'allé-
g;orie delà massue d'Hercule , dont TAuiour , en la façonnant n se fait un arc souple et léger.
Celles de nos langues modernes qui se sont le plus tôt Exées y sont l'espagnol et l'italien ; Tune à cause de l'Incu* riosité naturelle des Castillans , et de cette fierté nationale , qui 9 dans leur langue , comme en eux-mêmes ^ fait gloire d'une noblesse pauvre ^ et dédaigne de l'enrichir; Paatre, à cause du respect trop timide que les Italiens conçurent pour leurs premiers grands écrivains , et de la loi prématurée qu'ils s'imposèrent à eux-mêmes de n'admettre 9 dans le bon style et dans le langage épuré, que les expressions consignées dans les écrits de ces hommes célèbres. De telles lois ne conviennent aux arts qu'à Dette époque de leur virilité où ils ont acquis toute leur kce et pris tout leur accroissement : jusque->^là rien ne JMft contrailidre cette intelligence inventive qui élève nodostrie au-dessus de l'instinct; et réduire les arts, comme l'on fait souvent , à leurs premières institutions, c'est perpétuer leur enfance. La langue italienne se dit la Bile de la langue latine : mais elle n'a pas recueilli tout Riérîtage de sa mère ; l'Arioste et le Tasse même , à côté de Virgile , sont des successeurs appauvris.
Le même esprit de liberté et d'ambition qui anime la ditique et le commerce de l'Angleterre , lui a fait enrilir sa langue de tout ce qu'elle a trouvé à sa bienséance ms les langues de ses voisins ; et sans les vices indestruc* les de sa formation primitive , elle serait devenue , par acquisitions, la plus belle langue du monde. Mais elle [ère tout ce qu'elle emprunte , en voulant se l'assimiler. son, l'accent, le nombre, Tarticulation, tout y est ingé ; ces mots dépaysés ressemblent à des colons dégé-
ncrés dans leur nouveau climat , et devenus méconnaissables aux yeux même de leur patrie.
Nous avons mis moins de hardiesse , mais plus de soin à perfeclionner notre langue : et s'il n'a pas été permis de la refondre j au moins a-t-on su la polir ; au moins a-t-on su lui donner des tours mieux arrondis, des mouvemens plus doux, des articulations plus faciles et plus liantes; et en même tems qu'elle a pris plus de souplesse et d'élégance 9 elle a de même acquis plus de noblesse et de dignité. Cependant , quelque différente que soit la langue de Kacme et de Fénélon ^ de celle de Baïf et de Dubartas , il est encore possible , sinon de la rendre plus douce et plus mélodieuse , au moins de Teurichir , d ajouter à son énergie , de la parer de nouvelle couleurs , d'eu multiplier les nuances; et plus on en fait son étude, mieux on sent qu'elle n'en est pas à ce point de perfection où une langue doit se fixer. j
Comme vivante , elle est variiihle , mais elle l'est dam ] les deux sens : elle peut acquérir et perdre ; et cette alternative , on voulait autrefois qu elle dépendît de l'usage » uniquement, absolument, et sans (]u'il fût permis à la raison dit Yaugelas , de lui opposer sa lumière.
Soyons moins superstitieux. Mais pour éviter un excès, lie donnons pas dans Tautre ; et si Ton a trop accordé Tautorité de ïusoffe^ modérons-la, sans oublier qu' a ses droits, comme elle a ses limites. Reconnaissons avec Vaugelas, que Y usage a fait beaucoup de c apec raison f même beaucoup plus qu'on ne pense. effet, il y a dans la langue mille façons de parler qu< attribue au pur caprice de rusa{j;e9 et dont la raison découvre dans une métaphysique très-déliée, qui se
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avoir conduit la multitude à son insu , et qu'aperçoit celui qui examine la langue avec un oeil philosophique. Dans les irrégularités même que l'usage a reçues et qu'il a fait passer en lois , on remarque souvent que ce qui les a introduites , c'est qu'elles donnent à l'expression plus de vivacité, de grâce, ou d'énergie; et jusque-là rien n'est plus juste que de se soumettre à l'usage.
Reconnaissons encore que , dans ce que l'usage a fait , ou sans raison^ ou même contre la raison ^ dès que le tems , l'exemple, la sanction publique, durant un siècle de lumière , l'ont ratifié , l'ont confirmé , rien ne dispense plus d'observer ses lois positives, c'est-à-dire, ce qu'il prescrit. Mais tenons-nous sur la réserve à l'égard de ce qu'il défend : car autant il serait à craindre que la liberté ne fût sans frein , autant il serait dangereux que l'autorité fût sans bornes. Et c'est dans le centre des lettres , au milieu de leur république , et en présence de leurs amis , que je viens réclamer leurs droits. ( Ce morceau a été lu dans une assemblée publique de P Académie française.) Je dirai donc qu'en observant ce que Vusagc aura prescrit , on aura droit d'examiner ce qu'il lui plaira d'interdire 5 et cette restriction que je croîs devoir mettre à sa puissance illimitée, est fondée sur deux motifs. ^ 1" Quand V usage prescrit , sa loi porte , il est vrai , ^ quelque atteinte à la liberté , mais ne la détruit pas : je puis , par un détour, éluder sa décision , et , par une façon ^ de parler qui me plaise , éviter celle qui me déplaît ; ce sera une gène , mais non pas une servitude. Il n'en est pas de même de ses lois négatives : elles nous ôtent toute liberté de Élire ce qu'elles défendent 5 et pour les éluder , il n'est point de détour.
'ifiS IvSIMlIT
:i* Si \e.% loi0|HiMtivt-f» <I<; Tu^agcitoni <1^i;cluirtlftrs,k rrial c»l fait : la lin^ll<« vfA \i'\\v.% ilei» lioriimi'H de gdnic iront |mA laisiM' de; Li rcri<lrc«:loc|uentc, pleine de majeiié^ «IV'li/ganre et de gnlci; : il reste k parler comme eux ; et iiiinX le cai de dire , avec Horace , a/'/iW Tiuagr ^a 'voulu* Maiff , i IVgfird de êtfê lois n<^fptive« ou prohibitirea 9 rien n'est fixe 9 rien n'est constant; ce sont des décréta d^im tyran bi74irre , dont les dégoûts s'annoncent par des proi* criptions* Cela ne m dit point ^ cela ne se dit plue, telle est leur formule ordinaire* Mais si cela ê*c»i dit| pourq[iioi ne plus le dire? mais si cela est bien dit en soi f quoiqu'on ne lait pas dit encore , pourc|Uoi ne le dirait-on pas?Li langue est*elle t]é\k si riche et si complète, qu'elle n'ait plus rien k accjw^rir ? a-t-elle une surabondance qui nom console de ses fiertés? Comment se fût-elle formée, Hf depuis Joinville jusqu'à Fénélon , personne n'avait Ofé dire 9 pour la première fois, va: <|u'on n'avait pas enom dit? Comment se conM;rvera-t-elle , si , au lieu de ten» produire à mesure qu'elle i>e d<^|>ouille, ce n'est qutti vieux arbiv, dont les rameaux scellés se briM!nt et qui ne repriussent jamais?
( hiel est donc ne droit négatif, arbitraire et définitif, c|u'on a lai.Hsé prendre à ïu/iagei et si l'expression nouvelle ou rajeunie; eU douce Iï loreilks claire & l'esprit, sensible à rinutgi nation; si lu pens4;e la sollicite, et si le beioift l'autoriM;; si le tour en est animé, précis , naturel, éoer» gique; si elle est cfmforme h la syntaxe et au génie dek langui;; si elle ajoute h sa richesse; si par elle on évite noe périphraM; traîniinte, une épithcte lâche et difi'ose; f» elle n'a |ioint dVquivalcnl pour exprimer une nuanCT' inlcressante , ou dans le scnliment , ou dans l'idée^
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t)U dans l'image; ouest la raison de ne pas l'employer? Ce sont les téméraires^' dit Vaugelas, qui in\fentent les mots comme les modes» La parité n'est pas exacte ; car dans les modes presque tout est de fantaisie , de caprice ou de vanitë; au lieu que dans la langue y ainsi que dans 1^ arts, l'invention a souvent pour objet la nécessité , l'utilité, la beau té réelle. Alors ouest la témérité d'oser être inventeur? Malherbe fut-il téméraire^ lorsqu'il emprunta du latin insidieux et sécurité? eiDespories^ lorqu'il transplanta dans notre. langue le mol pudeur ^ pour exprimer cette espèce de honte délicate et timide, qui saisit une âme innocente 9 ou une âme noble et sensible à la première idée de ce qui peut blesser sa fierté ou sa modestie ; mot prédeu]^ que La Fontaine a si bien mis à sa place dans la fable des deux Am^is ? Dévouloir ^ proposé par Malherbe, pour ^ dire, cesser de a)ouloir, n'a pas été reçu; mais que deux •a trois bons écrivains l'eussent adopté , il faisait fortune , et la lapgùe y gagnait un mot clair et précis. Yaugelas stgardait sortir de la vie comme un barbarisme ; fallait-il oqe , sur sa parole , La Fontaine s'abstînt de dire , en parlant de la vieillesse ,
Je voudrais qu'à cet âge On 9tyrHt de la vie ainsi que d'un banquet.
. (Tétait j nous dit ce même Vaugelas, la plus saine par-
de la cour , c'était la plus saine partie des auteurs
tems , qui étaient les arbitres de ïusoffe'j et dans
ette espèce d'aristocratie , composée de deux puissances
ivent contraires l'une à l'autre , on ne savait à laquelle
Sr. Ainsi une foule de mots qui manquaient à la lan-
[{ue et qu'on voulait introduire étaient arrêtés au passage
ot le plui souvent rebutes. FvliciUr paraUiaii barbare ) face iréiuit pan du bon style ; lu eour ne voulait pa« cpie Ton dit ambUUmner\ phytr clioqiiuii lorcillei cVtaik plier cpi'il fallait dire; trannfufre n*«$iait |>oint admis , non plus i\VLinëulter ci innulle.
Ilcureuseuieni vinrent des hommes qui surent donner h la langue plus d aisance et de lib('rt(1 , v\ en même tifmf plus d*aiitoritf1 et de consistance h Vunage. •« I^m grande Iwrnmvti du ait'cle paané ^ dit Voltaire, oui enseigné à penëer et à parlar. CjC fut d*abord Tautc'ur de Cinna, des J/oracea , de Polyeucie , ci après lui La Rochefouaiuld, \v. cardinal de I\et'/M Pascal, Itossuct, liourdaloue, Molicre, Pc'lisson^ ik)il('au , Racine , l'Vn^lon , La liruyère, qui formèrent l'esprit , la lan<^uc ci le goût de la nation* )»
On voit alors comment Vunage^ en se fixant, pntac- ' qu($rir une auiorilt^ li^giiime ; ci comment les juges naturels de la langue usuelle , fornit^s k IVcole des mattrei de lu langue dcriic, purent prcHcndn» à juger celle-ci. Mais ce droit acc|uis i^ une nation cultiv<^e ne sVtend pas jufqu à interdire aux artisans de lu parole toute (espèce d*m« novation ; ci fi*il arrivait que le goiit devint trop minu* tieux , trop cHcmin^^, trop timide, ou que lu funiaisie^b caprice , la vanili^ du faux bel-esprit , voulussent marquer h leur grd les bornes de la languct («criie, ci ddfcndre sa g<^nie de les passer ; )e ne prcsume pas qu'il dût à leur d^ fense une aveugle docilité.
Un goût délicat et craintif s(* croit le goût par cxoei^j lencc, lors([uil s'abstient de ce qui peut déplaire $ mail un goût très-supérieur, serait c:elui qui basarderuit, avec une hardiesse éclairée, ce qui, après avoir déplu quelques momcn«i, serait fait pour plaire toujours.
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Je dirai plus encore : dans Un public imbu d'une saine Ittërature, ce ne sera jamais ni au plus grand nombre ni . l'élite des bons esprits que Ton risquera de déplaire par llieureuses innovations , par des rénovations utiles. Ce ont toujours des hommes indignes d'être libres, qui veuent que chacun soit esclave comme eux. Mais qu'a de x>nunun la timide inertie de leur instinct avec la noble ludace du génie ?
C'eist un Scudéri qui défend à l'auteur du Cid, à Corleille y de dire :
Plus Voffensewr est cher , et plus grande est l'offence. Je dois à ma maîtresse aussi-bien qu'à mon père. Je rend/rai mon sang fur comme je Tai reçu. On Ta pris tout ifouiUant encor de sa querelle.
C'est Scudéri qui prétend qvi arborer des lauriers , gagner des combats^ instruire d exemple ^ ne sont pas des phrases françaises. Et voilà le modèle de cette foule de critiques dont Racine fut assailli , lors même qu'il portait la langue à son plus haut degré de gloire. Ce qu'on admire aujourd'hui dans son style comme les hardiesses dan maître , lui était reproché de son tems comme les &ates d'un écolier. O Sublîgni^ tu prétendais savoir la grammaire mieux que I^acine I Ainsi l'œil louche de l'en-« rie , ou l'œil trouble de l'ignorance , en examinant les fxxïis des grands hommes vivans , y prcAd pour incorrections les élégances les plus exquises ; et c'est toujours ^usage que le faux goût met en avant, comme si l'homme de génie n'avait jamais droit de parler sans l'usage et «vant l'usage.
fl y a dans notre langue , de l'aveu même de Vaugelas , ^ne infinité de phrases qui sont les dépouilles des langues
«.'ivanU*A y ri c|u! , ucromnirMléei à aon g^nic , font |i;irlie de; m*» rit:la*sMf». Or, )c ilcniande à Vaiigclas : ia(jon« di* parler , et toutes relies c|ui de la langue é passent dans la langue usuelle « ou qui restent comn réserve dans le tn^sor de la po<S*ie et de 1 éloquence nous les a donncSes? Ne sont-ce pas les gêna de lettre irest^ce pas surtout en cela que consiste œtti! inTen du style , qui earactc^risc et distingue nos plus gr ik:nvaius, et nomniiSmcnt cet Âinyot, que Vaugdaaa loué? Or, si Amyot fut louable d'avoir osd les inTCi CCS expressions heureuses <|u(: nous avons laissiS viei ])ourquoi celui qui les rajeunirait serail-il si répré sible ?
Que Ion so!t soumis 'A Viisa/rmlanH les formules IdieSy comme dans l'emploi des articles, des particol des pronoms, rien de tout cela n est gênant; et de te les difficultés grammaticales dont Vaugelas s'cfst ooei il n^y en a peut-être pas une qui intrrrssiî sérleus^mci |)oésie ou l'éloquence. Mais ce qui peut contribuer richesse de l'expression , à sa délicatesse , ou k son éi gie, toutes cas façons de parler, qui, négligées dai langue usuelle , ne laissent pas d'avoir leur place et utilité dans la langue écrite^ soit fiour l'idée, soit [ l'image y soit pour la précision, le nombre, et l'harmo sontrclles condamnées à ne jamais revivre? et l'éloqui et la poésie n'ont-elles plus aucun es|K)ir de recouvrej larcins que leur a faits l'usage, ou plutôt que leur a I 1 oubli? Car le plus ^nmd nombre de ces phrases el ces mots perdus pour cilei» , oui été délaitisés plutôt rebutét»; et Ton tu* h\*n ^n\ jjIu?), par la .seule raison qi a cessé de s'en servir.
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. Lorsque les graticls ëcrîvains ne sont plus , on nous les cite comme des modèles de déférence et de docilité pour les défenses de l'usage» On ne sait pas , ou l'on oublie combien de fois ils se sont permis ce que l'usage n'ap* prouvait pas. On ne sait pas , en lui cédant , combien i^ leur en a coûté de dégoûts et de sacrifices ; combien de fois, dans l'expression des mouvemens de l'âme ou des saillies du caractère , ils ont envié l'énergie , la franchise <» le naturel, le tour vif et rapide de la langue du peuple; combien de fois ils ont soupiré après la liberté de l'imagination et de la plume de Montaigne. Quoi qn^il en soit^ si de grands écrivains ont méconnu leur ascendant , et se sont fait un devoir trop étroit de céder à l'usage , lorsqu'ils auraient voulu et dû lui résister ; c'est un excès de modestie, dont nous les louons à regret, comme d'une vertu timide.
Rien , ou presque rien de la langue de Pascal n'a vieilli : cela prouve sans doute un goût pur et sévère, mais trop sévère et trop exquis. Pascal , en épurant la langue, l'a, pour ainsi dire, passée à un tamis trop (in. Il n'a pas assez conservé de la substance de Montaigne. On trouve à celui-ci une force et une saveur préférables à la pureté même. Ce n'est pas que son vieux langage n'eût grand besoin d'être purgé, et que la langue, dans son état actuel, ne soit mille fois préférable : elle a plus de clarté , d'aisance, de noblesse, de décence et de dignité, de délicatesse et de grâce , d'harmonie et de coloris ; mais sou âégance a trop pris sur sa vigueur ; ses polisseurs l'ont affaiblie ; elle a perdu de sa naïveté , de sa concision , et ■de son énergie ; et je crois qu'il était possible d^en perfectionner les formes, et d'eu moins altérer le fond. Tome xv. i8
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Je ne mets certainement pas au nombre de ses pertes la fouille qu'elle a déposée, les inversions dures, les tours forcés j les locutions mal construites j les termes bat ou pédantesques , d*un son déplaisant , d'un sen» louche , d'une articulation pénible , ou qui avaient de l'affinité avec des objets dégoûtans; et je ne reproche à Vusage que d avoir manqué trop souvent de diicernement dans son choix.
Mais à mesura qu'il rebutait une foule de tours naïfs ^ qu'on ne retrouve plus que dans La Fontaine, un grand nombre de tours vigoureux et concis 9 et de phrases substantielles, qui sont perdues depuis Montaigne, une multitude de mots harmonieux, sensibles, faits pour parler à l'âme, faits pour plaire à Toreillc; je demande comment les hommes qui, en fait de goût , disposaient de TopinioDy ont pu laisser périr tant de richesses? Qui les eût empêchés de les conserver dans leur style?
La cour, dont le langage roule sur un petit nombre de mots , la plupart vagues et confus , d'un sens équivoque ou à demi-voilé, comme il convient h la politesse, à la dissimulation , à YcxirCimi: réserve , à la plaisanterie légère , à la malice rafliiux* ^ ou à la ilatterie adroite ; la coar a pu, dans tous les tcms, négliger une infinité d'expressions naïves ou franches , dont clic n'avait pas besoin* Lt monde poli et superficiel , qui suit l'exemple de la ooor^ et qui croit qu'il est du bon ton de parler de tout froide*, ment, légèrement , à demi-mot , sans chaleur et sans éne^ gie; ce monde, dis- je, a dû laisser tomber tout ce qui] n'était pas de sa langue usuelle. L'expression fine et pi ipiante a dû lui t-Xrc chère; il Ta dû conserver: il a ronservcr de mt^mc le langage du sentiment dans toute
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délicatesse , comme essentiel au caractère de politesse et de galanterie, qui est la surface de ses mœurs. Mais son dictionnaire n'a pas dû s'étendre au-delà du cercle de ses besoins : et mille façons de parler , nëoessaires à l'homme qui pense fortement et qui veut s'exprimer de même, à l'homme qui s'affecte d'un sentiment passionné ou d^une image pathétique, et qui veut rendre ce qu'il sent, en deux mots, le langage de l'éloquence et de la poésie n'a pas dû trouver dans le monde des conservateurs bien zélés. Mais en négligeant des richesses qui leur étaient inutiles , la cour et le monde faisaient-ils une loi de les abandonner comme eux ? Et ceux à qui toutes les couleurs , toutes les nuances de la langue étaient si précieuses, n'auraient-ils pas été au moins bien excusables de ne pas les laisser périr ? \
La langue usuelle se trouve riche, parce qu'elle fournit abondamment au commerce intérieur de là société; mais la langue écrite ne laisse pas d'être indigente et nécessiteuse, parce que ses besoins s'étendent au dehors. Tous les jours elle est obligée de correspondre à des mœurs étrangères, à des usages qui ne sont plus ; tous les jours l'historien , le poète , le philosophe se transplante dans des pays lointains , dans des tems reculés 5 et que deviendia-i-il 9 si sa langue n'est pas cosmopolite comme lui , si jflUe n^a pas les analogues et les équivalens de celles des lys et des tems qu'il fréquente ? Que deviendra surtout ! traducteur d'un écrivain assez habile pour avoir mis en ivre toutes les richesses de sa propre langue? Il en est l'il est impossible de traduire fidèlement; et la raison ^en est que trop sensible; c'est que les langues, dont le it commun devrait ftre une parfaite correspondance , se
3;fi iCMi'ftri
•ont enorgueillies de leur» proprii^tén , et ont n^glig^ leur commerce. Ce <|ui clans Tune suralionde, manque dans l'autre; et r^ci|>ro<juement. Ce sont, |K;iir clianf^r de figure, des palettes de |>eintres , fjui nont pas les mêmes couleurs ; et cVùt ttlè aux gens de lettres à s en apercevoir et k les assortir. CVst ce qu*ont fait Montaigne , Amyot, La Fontaine y souvent Uacine. I^ur langue est con<|uérante: elle prend les tours et les formes des langues ^loi|uentes et {HK^;ti({ues qu'elle a |Kiur adversaires , comme les Uomaias empruntaient les arme» de leurs ennemis.
Si f plus asservis à l'iutage j nous renonçons k ce droit de conqu^'le, uu moins que ne conservons-nous ce que nos |H;res ont ac({uifi? et sani parler des phrases que nous avons |>erdues ( car ce détail nous na'nerait trop loin ), par quelle conq)laisance avons*nous renoncé à une infinili de mots, ou négligés , ou rebutés , ou , si j'ose le dire, dégradés de noblesse par le caprice de Vusaffe?
f^al ^ par exemple, nVùt-il pas dû garder sa place dans de beaux vers, comme ^allon'f Ombreux n'avaiti^il pas si iiuanci: à oMé de Honthrc , et raU à côté de rayonui La^ heurn^ au (i^'^uré, ne valail-il pas bien travaux ^ et i)Our le sen» i\ pour i outille? (^uel goût assez bizarre aurait pu rebuter Ulundlr't Suulagenwnt v.^V-W plus doux que léni^ iruint , i\\i allégement j ou i^'allê^eance'^ yHUger\vî\r même, en parlant des peines, aurait-il dû être interdit au langage du s<;ntiment ! Dèpaler devait-i^ être moini durable que ravaler^ dérivé de la même source? Rancune ' est populaire, mai/i rancœur serait noble et pluB fort qu^ jeSiunliTTient. yfrdfe f au moral, n'a point d'équivalent; et il Wîrait î>i nécessaire ! Se prendre <'xprime une action plus forte que ftattiu^lier', [)Oun|uoi nr détac/mr est-il plui
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noble que se déprendre? Et secouer^ dont le son est si faible, a-t-il bien remplacé brandir? Et inflexible ne laisse- 1- il jamais regretter impitoyable? Aventureux n'auraît-il pas dû se soutenir à côté â^ aventure ? Et puisqu'on a détourné le sens de délayer j ne fallait-il pas conserver , à délai , son verbe dilayer, qui valait mieux que traîner en longueur , et qui n'a pas d'autre synonyme ? Ne fallait-il pas laisser à émouvoir , émoi ; à «e souvenir^, souvenance? Bruit VLQÙXrW pas dû garder bruire , dont on a retenu bruyant? VovLvqtxoi fallacieux a-t-il péri depuis Corneille , et affres depuis Bossyet ? Pourquoi l'usage a-t-il conservé oubli, et abandonné oublieux? Pourquoi du verbe simuler n'avons-nous que le participe , et ne disons-nous pas , comme les Latins , simuler et dissimu'- 1er? Peindre exprimerait les mensonges de l'imagination 9 simuler exprimerait les mensonges du sentiment ou de Isl pensée. Pourquoi loisible j nuance fine et délicate ieper*nùs^ n'est-il plus du haut style? Pourquoi dit-on durorble, et ne dit-on ^\\is perdurable y, qui l'agrandit? Pourquoi calamité et non calamiteux ; peuplé et non popu^ ïeux? Pourquoi prépondérant^ et non p^s pondérant , qui nous serait si nécessaire, et auquel ni grave, ni lourd, ni pesant ne peuvent suppléer? car pondérant se dirait du style; il se dirait de l'éloquence; il se dirait de l'esprit même , et ce serait toute autre chose qu'un stylfe pesant, qu'une éloquence ^rave , qu'un esprit lourd. On croit n'avoir perdu que des synonymes , et l'on se trompe. Écumant se dirait des vagues ; écumeux se dirait de recueil ou du rivage blanchi d'écume ; oisif se dirait de !a personne , ocieux de la situation ; pourquoi l'avoir abandonné? Discordj dans ses trois sens, ne devait -il pas élises
a; 8 r..spiuT
iiiM*|){irul)le (le diacorilc; et iieilcvrail-oii pas dire encore un raravU'rc inégal et dincord , den vnprilH dlvern et diâ^ corda ^ U^a diacorda ijui troublent le niotule? Apre Jonliait exaapérer\ entrave don nuit entraver \ redonder a donné redondant : pourquoi Fun de ces mots a-t-il vieilli, et non pas lautre? Pourquoi /ë/o/i cijelonie ne se trouvent-ils plus dans le co<le criminel? Ltoyal et déloyal^ loyauté et déloyauté^ auraient-ils dû jamais être bannis du langage héroïque? Ferveur devait- il Être exclu du langage de lamitié ; devait-il TÊlre de celui de Tamour , à qui d'ailleurs on a laissé tous les caractères du culte ? 27^/to/i/^ ne devait-il pas se dire aussi long-tems que honte? Ins' tabilité devait-il Être plus heureux t\}x instable \ et importun plus heureux i\\x opportun ? Pourquoi a-t-on perdu le pluriel dajeuneaae^ qui exprimait si bien d'un seul mot les illusions , les erreurs , les folies de ce bel âge? Si cour et courtisan sont nobles , pourquoi leurs analogues, courtois et courtoisie y ne sont-ils plus du même ton ? (^uel mot remplacera liease , pour exprimer une douce joie et la volupté du bonheur?
Quon se donne la peine de remettre a leur place quelques-uns de CCS mots, et (]u'on se demande à soi-mémf s'ils feraient tache dans le style.
Supposons , par exemple , que , pour exprimer la chute de ce qui roule ou glisse par une longue pente , avec len* leur et sans bondir, on employai le vieux mot dévaler^
Len Dcîgcs par raooceauz dcvaiaicnt dci montagnei :
ne serait-ce; pas une image de j)lus? Si on faisait dire à un homme adligé, (pi'il trouve à su douleur une douce allégeance y c|u'on api)li(jue a ses maux uu faible léai-
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ment; si Ton disait d'une province, qu'elle notait pas populeuse de sa nature, mais qu'elle a été peuplée par l'industrie et le commerce ;
Si Ton disait que tout ce qui dépend de la fortune ou, de l'opinion est instable comme eiUes ; -
Qu'une longue sotu^enance du passé éclaire un vieillard sur l'avenir , et qu'il la tourne en prévoyance ;
Qu'en politique , la dissimulation est permise , mais non pas la simulation ;
Que , dans les tems calamiteux , l'humeur du peuple s^exaapère'y qu'il faut le contenir , mais non pas Yentrauer^
Que d'élever un homme , en un instant , du rang infime au rang suprême, ce n'est qu^uu jeu pour la fortune;
Qu'un riche étale son «tpulenoe avec un orgueil outra" geux^
Que le caractère du peuple est uniforme dans les pays du despotisme , et qu'il est multiforme dans les pays de liberté ;
Si l'on disait qu'un homme déshonoré , mais impudent , lève un front déhonté contre la renommée ;
Si l'on disait :
Les tcms ealarnittuoD sont féconds en grands hommes.
Qu'attendez-vous d'un homme ovAtlieux des bienfaits ?
Le ciel enfin pour nous scra-t-il exorahU P
Il parvint à la gloire à force de iaieurs.
Bespircr la fraîcheur des omifreuses vallées.
Les vents itruf aient au loin dans les forêts profondes*
Ils ont de leurs disoords fatigué l'univers.
De ses rais argentés Diana se couronne.
l/cs épis ondoyans cMamcnçaicnt à iriondiu
28o rssvnvr
parlerail-on uiie langue clraii|;cre? ne serait-on pan entendu? ne le seraît-on pas nii^me avec le plaisir r|u'offi éprouve à retrouver des biens que Ton croyait perdus, et qu^on a long-ieins regrettés?
Mais un tort bien plus sérieux et d^une conséquence plus étendue, que font à la langue les lois prohibitives de ï usage ^ cW de la dégrader, et de rendre inutile au langage noble et soutenu la meilleure partie de ses richesses* Les bons écrivains la décorent de nouvelles translations de mots et de nouvelles alliances; mais son vrai fonds, ses termes propres , ses analogues , ses synonymes , ses diminutifs, ses primitifs, ses dérivés, et, si j*ose le dire enfin , se» richesses de première nécessité , périssent tous les jours pour Torateur et le poëte ; or , ce serait h conserver cette partie si précieuse du langage de la poésie et de Véloquence, qu'on devrait donner tous ses soins.
Une communication habituelle entre les difTércntes classes de la société, fait que la langue du peuple dérobe tous les jours quelque chose à celle d'uu monde plus cultivé; et celle-ci, pour se dédommager, usurpe aussi tous les jours quelques termes du langage plus relevé de Téloquence et de la poésie. Ainsi , pur degré.s , l'héroïque devient familier, le familier dcvicul populaire, en sorte que la langue écrite Cbl , h IV^ard <le la lange usuelle , comme une tle au milieu d'un lleuve qui la ronge insensiblement et finira par la submerger.
Ce qu'Horace a dit de la vie , on peut l'appliquer à la langue :
« Tuui les ans, dans leur cours, nuuit Tont quelques lircius. ■
Le terme propre est devenu commun ; le tour naturel
DE L'ENCYCLOpéDIE. 28 1
est usé^ rëpilthëte laplu^ hardie et la plus forte n'est plus qu'un mot parasite et vague, l'eiipressionGgurëe est ternie, lelégance a perdu sa fleur 5 et si l'on veut donner au style un peu d'éclat , il faudra bientôt tirer de loin des mots auxiliaires, accumuler des métaphores , enfin se rendre étrange , de peur d'être commun en osant être naturel.
Que faire donc pour retarder au moins cette dégradation successive et continuelle ? Opposer à l'usage la même force de résistance pour retenir ce qu'il veut rebuter, qu'on lui oppose quelquefois pour rebuter ce qu'il veut introduire. Ne vgit-on pas quel est le sort de ces mots apen- (tfriier» dont parle La Bruyère, qui courent le monde pour tenter fortune , et qui , après une vogue éphémère , sont délaissés et tombent dans l'oubli? Pourquoi donc , si le bon esprit et le bon goût fout périr les mots qu'ils dédaignent, : n'auraient-ils pas le droit de faire vivre les mots qu'ils >^ auraient adoptés , si ces mots ont de l'harmonie , de la ; clarté , de la couleur et une noblesse naturelle, je veux [ dire de l'analogie avec des idées et des images nobles , > ' sans nulle affinité avec des objets rebutans. '
Le peuple , dit-on , s'exprime ainsi* Eh bien , alors le })eaple s'exprime noblement. Où en serions-nous si l'écrivain , même le plus élégant , ne devait rien dire comme le peuple ? Une grande partie de la langue est commune à 'tous les états ; et cette espèce de domaine public est plus ou moins étendu , selon le caractère et l'esprit de la multitude. Le peuple d'Athènes parlait la langue de Théophraste , et croyait même la parler mieux que lui. Le peuple romain , du tcms de Sciplon , ne parlait pas la langue de Térence 5 mais avant même le règne d' Auguste , il était, en fait de langage ^ si difficile et si sévère,
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qu'il intimidait ses orateurs. Le peuple de Toscane parle aujourd'hui Titalien le plus pur. I.«es paysans de la Gastilk parlent leur langue dans toute sa noblesse. Par quelle vanitd vonlons*nous que , dans la nàtre , tout ce qui est & VuéfOffe du peuple contracte un caractère de baaaesse et de vileié? Faut-il qu'une reine dise bonjour en d'autics termes qu'une villageoise ?
Partout dans doute , et dans tons les -temSf il j a des façons de parler qu'il fiiut laisser au peuple et qui n'ap* partiennent qu'à lui ^parce qu'ellessont analognes'aux idées qui lui sont propres, et qu'elles tiennent à ses covtuiBeiy à ses travaux , ou à ses mœurs ; mais ce qm n'a rien de rebutant ni pour l'esprit ni pour l'oreille , appartient i toute la langue.
Quel sera donc, dira quelqu'un, le caractère distinctif du langage ëlevë , du haut style? Une réserve aembiabk à celle que je viens d'assigner au langage du peuple 9 ceitr à-dire, un grand nombre de termes et d'images ezdiiiivement analogues aux mœurs, aux habitudes, à la £tçoii de voir, de penser et d'agir des hommes d'un rang âer^* Mais à cet appanagc rëservd à leur classe, elle joindra b' jouissance de tout le domaine commun , d'où la vanité ▼eut l'exclure , et qu'une fausse délicatesse lui d'abandonner.
Quoi ! parce que le peuple dit tous les jours : CommeiU faire ? vous toA^ez sa coutume ; pousser à bout quelqiiuf^ être instruit de ce qui se panse ; prendre son chemin vsT$ un endroit'^ parce qu'il dit, amiut qui parlez pour lidy attendrait' il si tard \ pour bicft faire il faudrait y aHenr dre après quclqii uw!) réglez-n^ouslà'dessus y prenez 'VO' ire parti , et mille dioses qu ou ne peut dire autrement
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que le peuple , saus les dire plus mal que lui ; faut-il pour cela que ces façons de parler simples et naturelles soient interdites à la poésie? Fallait-il que Racine ( de qui je les emprunte ) se les refusât au besoin ? Ne voit-on pas qu'entremêlées avec des termes et des images d'un ton plus haut j elles donnent au style un air de vérité, de naïveté, qu'il n'aurait pas Vill était plus tendu? C'est l'artifice qu'Aristote enseigne aux poètes pour sauver l'invraisemblance du merveilleux , que d'y mêler des choses simples et communes , afin , dit-il , que la croyance accordée à ce qui est naturel , se comniunique à ce qui ne l'est pas^ Il en. sera de même de la vraisemblance du langage , si le naturel s'y marie avec le rare et le merveilleux.
Qu'on affecte au contraire de se tenir sans cesse audessus du ton familier y bientôt on ne parlera plus que par figures accumulées , et la langue écrite le fera si artistement et si pompeusement, qu'elle ne fera plus aucune illusion* Il faut y nous dit Voltaire, qiûune métapliore soii naturelle^ vraie ^ lumineuse (et il dc^ovXe); et qiCelle éclwppe à la passion. Or , comment peut-elle paraître échapper à la passion , si la passion en est prodigue, et si son langage n'est qu'un amas de figures accumulées et de termes évidemment recherchés et tirés de loin ?
L'expression ne doit jamais être plus simple que lorsque la pensée ou le sentiment est sublime ; or , tout ce qui est simple dans une langue , y devient nécessairement familier par les progrès de l'imitation. L'on voit même que parmi nous , soit au théâtre , soit dans les livres , soit dans le monde , le peuple a déjà pris les expressions les plus ^ fortes de la poésie et de l'éloquence ; un accident le fait frémir; une calomnie lui fait 1w0reur; un caractère lui
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paraît odieux , détestable^ atroce \ un artisan est déitoîéj désespéré de s'être fait atlcndre ; il cai jjénétréj confonduj inconsolable j etc. Il ne faut donc pas s^imaginer que tout ce qui devient familier au peuple , soit populaire ; et , eu dc^pit de V usage et de sc^ abus , la langue noble a droit de conserver, non-seulement ce qui lui est propre, mais ce qui doit lui Être commun avec tous les autres langages.
Cependant Tart dVcrire , comme tous les arts d^agrément , doit s'occuper du soin de plaire à ce public qui s est rendu l'arbitre de la langue. Il est donc inutile d'examiner, me dira-t-on , si le caprice et la fantaisie , ou la rdflexion et le goût , président à sc% décisions ; et dès que la langue est l'instrument des arts destinés à lui plaire , il faut la parler A son gré.
C'est \ii f je crois , l'objection la plus forte qu'oi\ puisse faire en faveur de l'usage ; et je conviens qu'elle est saos réplique pour les ouvrages dont le succès dépend de Yé" motion simultanée du public assemblé : car dans ees assemblées , Tusnge est dans toute sa force et dans la plénitude de son autorité ; il y décide , et ne raisonne pas; et il fallait tout Turt de Racine , tout Tascondant de Bossuct^ pour ris(|uer au théâtre et dans la chaire, d'éloquentes témérités.
Mais hors de là , et dans les écrits jugés par des lecteurs isolés et tranquilles, pour(|uoi , si l'on (*st sûr d'avoir pour soi la raison et le goût, n'oserait -on parler d'après solm^nie et pour le p(;tit nonil)r(;? \i usage ^ comme l'opi- ' nion, existe sans que Ton puisse; dire quelle en est l'origine iii quelle eu s(Ta la durée. C'est laie assimilation de langage, comme l'opinion est une assimilation d'idées, Tune et l'autre le plus souvcïit fortuite et passagère^ sans autre
DE l'emcyclopédie. 285
cause que l'exemple^ sans autre lien qu^une adhésion superficielle des esprits. Si donc l'homme qui veut penser avec une liberté sage , commence par se dégager du pouvoir de Topinion , et ose lui-même s'en rendre juge ; pourquoi l'homme qui veut écrire avec une noble franchise , ne commence - 1 - il pas de même par soumettre l'usage à son propre examen? Gomment veut -on que la parole suive le vol de la pensée , si , tandis que l'une sera libre , l'autre est chargée de liens ? Gela me rappelle un emblème, où un aigle ^ attaché à un vieux tronc de chêne, s'efforçait de prendre l'essor ; ses ailes étaient déployées , mais son corps était enchaîné.
Lorsque le goût du tems a paru aux hommes de génie, dans tous les arts, ou trop timide ou trop frivole , qu'ont fait ces grands artistes? Ils se sont recueillis, retirés de leur siècle , et se sont mis devant les yeux les grands exemples du passé , pour' être dignes , en les imitant ^ des suffrages de l'avenir. Pourquoi donc l'écrivain solitaire et ' indépendant , qui ne sera jamais livré aux mouvemens de la multitude , et qui n aura pour juge qu'un lecteur isolé et solitaire comme lui, n'aurait-il pas le même courage que le peintre et que le statuaire a dans son atelier ? Son style y prendra , je le sais , un caractère un peu sauvage ; mais je sais bien aussi qu'il en aura une vigueur plus maie, une vérité plus naïve, enfin plus d'abondance, plus de sève et plus de saveur.
Pentends ici les vrais amis du goût et les zélés conservar.l teurs de la pureté du langage , me demander si , en accordant aux écrivains celte liberté légitime que je sollicite pour eux, on n'ouvrira point la barrièreà une licence immodérée,et si je pense qu'il en résulte plus d'avantages que d'abus?
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A cela je r<5ponïl.H que lVlern<;I ^cuvW Av. la lihortr, eV la licence*, et que la liberté lurii cf.nt pn« inoiiis le prcmli bien des arU , comme le premier bien des liommes* Je r |K>nd» qu'il imjKjrte |>eu que les mauvais écrivains c abusent, pourvu que les bons en profitent : Ciir ce ne jamais à la foule qui va périr, mais au jH'tit nombre qi doit vivre, qu'il faut penser en s*oceupant des arts. Il écrivain judicieux Mentira mieux que je n*ai pu le dire, quelles conditions il pcrut oser ce que l'usage lui dtdmi ou ne lui permet point encore; et celui à qui la natut oura refusé ce dibC^Tnement juste et sain, cette sagacil d'intelligence et de sentiment «pii fait IMiomnie de goût celui-là, dis -je, n'a pas besoin , pour mal écrire, que lui en facilite les moyens.
Qu'il se renccmtre , par exemple, nu de ces esprits vain et vagues, qui , pour déguiser leur faibl(*.s.se et leur inaniu! s'efforcent d<; jiroduire ilvn mots cm guise de pensé«», c qui« n'ayant que des idées communes, las fardent et k* enlumine nt pour Irur donner un air de singularité; riei ne rem[>l^ebera de hc faire un lafigage aussi bizarrcmcii construit que péniblement travaillé.
Qu'il se rencontre un cerveau brûlant, d'une chaleui stérile et sans lumii^re, eomnie celle d'un sable aride; iir de ces bonnnes cjui , safis tabrnt , veulent se donner «lu génie; rien ne r<;nq)(^.eliera de se former un style aus^i obscur, aussi incobérent, aussi infonne que ses pensées. Avec des notions snperfic;i<;llc'S et confuses , il Uiebera d «; montrer profond; vif;ourenx et bardi avec des idér' faibles; plein d(; vervcî et d'(;nibousiasnie , avec une «m sans r(!.ssorl et uiw. iin.i{;inaliofi .sans élans : il clierclirr; la nouveauté, la bardiirsbe, rénergie dans un mcLu^*
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monstrueux de mots étrangers l'un à l'autre et d'images incompatibles^ et donnant sa bizarrerie pour de l'origina- Bté , je crois l'entendre s'applaudir d'avoir un langage qui n'est qu'à lui* Tant mieux qu'il ne soit qu'à lui seul. Mais eût-il des imitateurs , des admirateurs même y pourquoi s'en mettre en peine? Jetons les yeux sur le passé ^ et de ces productions sauvages dont le vaste champ de la littérature fut hérissé dans tous les tems , regardons ce qui reste : observons à quel petit nombre de bons esprits et de bons écrivains tient la gloire de tout un siècle^ et pourvu que ceux-là prospèrent , laissons la foule des faux . talens se débattre dans les liens de Vusage, ou s'en échapir per, n'éviter la bassesse et la trivialité que par l'enflure et Fextravagance , et ne faire un moment quelque bruit \ qa'en passant de l'obscurité dans l'oubli*
Mabmontei*.