VERTU
Vertu. {Morale. Politique.) Il est plus sûr de connaître la vertu par sentiment, que de s'égarer en raisonnemens sur sa nature. S'il existait un infortuné sur la terre % qu'elle n'eût jamais attendri , qui n'eût point éprouvé le doux plaisir de bien faire ^ tous nos discours à cet égard seraient aussi absurdes et inutiles que si l'on détaillait à un aveugle les beautés d'un tableau , ou les charmes d'une perspective. Le sentiment ne se connaît que par le sentiment : voulez- vous savoir ce que c'est que ITiumanité ? fermez vos livres et voyez les malheureux. Lecteur, qui que tu sois, si tu as jamais goûté les attraits de la vertu , Centre un instant dans toi-même , sa définition est dans ton cœur.
Nous nous contenterons d'exposer ici quelques réflexions détachées , dans l'ordre où elles s'offriront à notre esprit , moins pour approfondir un sujet si intéressant , ^}xe pour en donner une légère idée.
Le mot Q)ertu est un mot abstrait , qui n'offre pas *abord , à ceux qui l'entendent , une idée également précise et déterminée ; il désigne en général tous les devoirs le l'homme , tout ce qui est du ressort de la morale. Un ^ns si vague laisse beaucoup d'arbitraire dans les jugeïicns ; aussi la plupart envisagent- ils la vertu moins en •Ile-même , que par les préjugés et les sentimens qui les affectent ; ce qu'il y a de sûr , c'est que les idées qu'on ' en forme dépendent beaucoup des progrès qu'on y a
5uO KSI'IIIT
faits* Il est vrai qu'en g(;néral les hommes s*accordenient
assez sur ce qui m<^rite le nom de vice ou de vertu , si la
bornes qui les sc'parent «étalent toujours bien distinctei;
mais le contraire arrive souvent : de lili ces noms de
Jaiiêses vertus , de vertus outrées, brillantes ou soUâe$,
L'un croit que la vertu exige tel sacrifice , l'autre ne le
croit pas. Brutus , consul et père , a-t-il dû condamner
ses enfans rebelles à la patrie? La question n'est pu en»
core unanimement décidée ; les devoirs de lliomme es
«ociétc sont quelquefois assez compliqués et entre-mèUi
les uns dans les autres j pour ne pas s'offrir aussitôt dam
leur vrai jour; les vertus mêmes s' arrêtent, se croisent|ie
modifient; il faut saisir ce juste milieu, en de^ ou cl
delà duquel elles cessent d'être, ou perdent plus oumoitf
de leur prix. Là doit s'arrêter votre bienfaisance , oùk
justice sera blessée ; quelquefois la clémence est vertOi
d'autres fois elle est dangereuse : d'où Ton voit la néoet-
sitc de principes simples et généraux , qui nous guidest
et nous éclairent ; surtout il faut juger des actions par les
motifs^ si Ton veut les apprécier avec justesse ; plus Fin*
tention est pure , plus la vertu est réelle. Eclairez donc
votre esprit, écoutez votre raison, livrez -vous à vol»
conscience , à cet instinct moral si sûr et si fidèle, et vont
distinguerez bientôt la vertu , car elle n'est qu'une grands
idée, ou plutôt qu'un grand sentiment. Nos illusiomà
cet égard sont rarement involontaires, et l'ignorance de
nos devoirs est le dernier des prétextes que nous pm
«ions alléguer. Le cœur liumaiu , je l'avoue, est en proie
à tant de passions , notre esprit est si Inconséquent , si mo»
bile , que les notions les plus claires semblent quelque&U
S obscurcir j mais il ne faut qu'un moment de calme pour
DE l'eïncyclopédie. 58 1
3 faire briller dans tout leur éclat. Quand les passions it cessé de mugir , la conscience nous, sait bien parler un ton à ne pas s'y méprendre; le vulgaire à cet égard t souvent plus avancé que les pbilosopbes ; l'instinct oral est chez lui plus pur et moins altéré. On s'en impose LF ses devoirs à force d'y réfléchir , l'esprit de système >ppose à celui de vérité , et la raison se trouve accablée tus la multitude des raisonnemens. « Les mœurs et les *opos des paysans , dit Montaigne , je les trouve commu* fment plus ordonnés selon la prescription de la vraie lilosophie , qne ne sont ceux des philosophes. » On n'ignore pas que le mot de a)ertu répondait , dans son rigîne, à celui de force et de courage ; en effet, il ne conlent qu'à des êlres , qui , faibles par leur nature , se renent forts par leur volonté. Se vaincre soi-même, asservir es penchans à sa raison , voilà l'exercice continuel de la ertu. Nous disons que Dieu est bon et non pas vertueux^ irce que la bonté est essentielle à sa nature, et qu'il est écessaîrement et sans effort souverainement parfait. Au ïste 9 il est inutile d'avertir que l'honnête homme et iiomme vertueux sont deux êtres fort différens ; le prelïer se trouve sans peine, celui-ci est un peu plus rare. Eais enfin qu'est-ce que la vertu? En deux mots, c'est obsen^ation constante des lois qui nous sont imposées y ms quelque rapport que riiomme se considère. Ainsi le lot générique de vertu comprend sous lui plusieurs es- ^ces y dans le détail desquelles il n'est pas de notre objet .^entrer. Observons seulement que, quelque nombreuse [ue puisse être la classe de ces devoirs, ils découlent tous ^tendant du principe que nous venons d'établir. La 'eriVL est une , simple et inaltérable dans son essence ; elle
5'Vi lv8l*HIT
est Li m^inc clans clans tous les icms ^ sous tous les climati, |OUA Ic.H|;()uvcniemenfl;c'e8l la loiduCrc^ateuryqui^donDn u tous Icji lioninicA, leur tient partout le in£inc langage. Ne clicrchez donc pan dans les lois positives , ni dans les dts» l)li.s.scnicns liiiniainsy ce qui eon.stitue la vertu. Ces loii jiai.s.sent , s*altrrent , et se sucrèdcnt c:oninie ceux nui les ont faitr.H; niai.H la vertu ne connaît point de variations 9 t'Ilo est ininiualile (!oninie son auteur. Kn vain nous snp- ])OAe-t-on (|uel(pies p(*uples oliscurs, dont les c^outumei ])arl)ares et in.scn.sres srnddent ténioi<;ner contre nous; c:n vain le sre|>ti({ue Montai{;ne raniasse-t-il de toutes parts des exemples, des opinions étranges, pour insiniut <pie la eon.s(:ieiiee et la vertu Hend>l('nt n*Atre <|ue des pré* juf^rs qui varient selon les nations; sans le rc'futer cnd<S* lail , nous dirons seulement que ces usages c|uM nous al* lègue, ont pu ^tre hon.s clans leur origine , et s'cHrc GOf* ronqms dans la suite. (^)ue cfinstitutic^is nous paraissent 1 ah.surdes, parcT cpie nous en ignorons les motifs! G;n'ert 1 pas sur des exposés, souvent infidèles, «pie des obiervi- I. leurs pliilo.so|)lirs doivent fonder leur jugement. Iaî volf ^ autorise; par Icrs lois, avait à LacTcli'mone son but eticm litilitr, et Ton v\\ c:onelurait mal (pnl fût un crime cliei lc:.s Spartiates , ou (pril ne Tcrst pas ailleurs. Quoi quilet soit y il est (-ritain que partout riiomme dcrsintércift veut c:ssentiellement le hit 11 ; il peut sVgarcr dans latCM cpi'il choisit : mais sa raison est au moins infaillible , ce c|u il n'adopte jamais le mal comme mal, le vice comiD0 vicx', mnis Tun et Tiiutre souvent ccimme revêtus desap* pan^necs du hic^n et de la varia, (k*s sauvagc^s, |iar exemple , cpii tuent leurs maladr.s, qui tranchent lc!S jours ilt leurs pères l<>rs(pi'ilH hunt infirmes «t languissans, oe k
DE l'encyclopédie. 583
font que par un principe d'humanité mal entendu ; la pitié est dans leur intention, et la cruauté dans leurs moyens. Quelle que soit la corruption de l'homme ^ il n'en est point d'assez affreux pour se dire intrépidement à lui-même : (( je m'abandonne au crime , à l'inhumanité , oomme à la perfection de ma nature ; il est beau d'aimer le Vice et de haïr la vertu ; il est plus noble d'être ingrat que reconnaissant. » Non ^ le vice en lui-même est odieux à tous les hommes ; mais il en coûte encore au méchant le plus résolu , pour consommer ses attentats , et s'il K. pouvait obtenir les mêmes succès sans crime , ne doutons ^^ pas qu'il hésitât un instant. Je ne prétends point justik fier les illusions \ les fausses idées que les hommes se font p- sur la vertu; mais je dis que^ malgré ces écarts et ces ^ apparentes contradictions, il est des principes communs qui les réunissent tous. Que la pertu soit aimable et digne de récompense , que le vice soit odieux et digne de punition, c'est une vérité de sentiment à laquelle tout homme est obligé de sourcrire. On a beau nous opposer des philosophes , des peuples entiers, rejetant presque tous les principes moraux : que prouverait-on par-là ? que l^abus ou la négligence de la raison , à moins qu'on ne nie ces principes parce qu'ils ne sont pas innés , ou tellement empreints dans notre esprit, qu'il soit impossible de les ignorer, de les envisager sous des aspects dî- Yers* D'ailleurs ces peuples , qui n'ont eu aucune idée; de la vertu , sont aussi obscurs que peu nombreux , de l'aveu d'un auteur fort impartial ( Bayle ). Les règles des mœurs se sont toujours conservées par-tout où l'on a fait usage de la raison : « Y a-t-il quelque nation , disait le plus bloquent de tous les philosophes , où l'on n'aime pas la
doumir , la boiitt-, la rcconiiai.s8ance , où Ton neToie pai avec imlipiatioii les orgueilleux , 1rs malfaiteurs^ Icthommes in{*rat.s uu iiiliumains? » Empruntons encore un instant Irs expressions d'un auteur moderne , qa^il n'est pas besoin de nonmirr : n Jetez les yeux sur toutes les nations du niniifli*, pareounz toutes les histoires : parmi tant de mîtes inliiiin.-iins vi 1ii7..irres, parmi cette prodigieuse di' ver^ilr de nururs, ilr rarartères, vous trouverez partout les nirnies idées di* justiee et d*lionncHelc , partout les mOni<-s notions du Mcii et du mal. Le paganisme enfanta des dieux .dunnin.dtjes, qu'on eût punis ici-bas comme des «eelerats, et i|ui n'odraient, pour tableau suprême; i|ue des l'ort.iits à eommettre et des passions h contenter; niai« le viee, armé d'une autorité sacrée , descendait en vaiu du s<-iiMir éternel, Tin^ttinct moral le repoussait da oiMir de« humains, F.n eélrbrant les débauches de Jupiter; oii admirait I.i l'tnitinenee de Xénocratc ; la chaste LlX' envr adi'tait rinipuili<|iie Vénus: l'intrépide Romainsarriliait à la True: il invotpiait le Dieu qui mutila son pi're . rt il nuMirall <ans murmure de la main du sien; Irs pIiK iuépri<aM«\s divinités furent servies par les plas crautN honmu'^ ; la «aiiito voix de la nature, plus forte que «'rlli' dr< dieux , sr laisiit respecter sur la terre ^ et srndtlait reKi:ucr t\M\5 les ci eux le crime avec les goih paMes. »»
<a-prn«1ant, si la vertu était si facile à connattre, d'où viennent. dit-4Hi ces ditUrultés en certains points de mo" raie !" t^ne Ac travaux pour tîxer les limites qui séparent le ju'ite el rinJM-le, \r vire et la vertu 1 Considérez la forme de celle ju^lice ipii luius gouverne, c'est un vrai témoignage de nolie t'aiMc:«âC • tant il y a de contradictions et
DE l'encyclopédie. 585
* tl'err^qrs. !<> L'intérêt , les préjugés, les passions , jettent * souvent d'épais nuages sur les vérités les plus claires ; mais Toyez l'homme le plus inJQSte lorsqu'il s'agit de son intérêt, avec quelle équité, quelle justesse il décide, s'il s'agît d'une affaire étrangère ! Transportons-nous donc dans le vrai point de Tue , pour cRscerner les objets ; recueillons-nous avec nous-mêmes, ne confondons pas l'œuvre de rhomme avec celle du Créateur , et nous verrons bientôt les nuages se dissiper , et la lumière éclater de sein des ténèbres. 2® Toutes les subtilités des casuistes, leurs vaines distinctions , leurs fausses maximes , ne portent pas plus d'atteinte à la simplicité de la vertu , que tous les excès
de l'idolâtrie à la simplicité de l'Etre éternel. 5® Les difficultés qui se présentent dans la morale ou le droit naturel, ne regardent pas les principes généraux, ni même leurs conséquences prochaines , mais seulement certaines conséquences éloignées , et peu intéressantes en comparaison des autres ; des circonstances particulières , la nature des gouvernemens , l'obscurité , les contradictions des lois pjositives , rendent souvent compliquées les questions claires en elles-mêmes ; ce qui démontre seulement que la faiblesse des hommes est toujours empreinte dans leurs ouvrages. Enfin la difficulté de résoudre quelques ques* tions de morale, suffira-t-elle pour ébranler la certitude des principes et des conséquences les plus immédiates? C'est mal raisonner contre des maximes évidentes, et surtout contre le sentiment , que d'entasser à grands frais des difficultés; l'impuissance même de les résoudre ne prouverait au fond que les bornes de notre intelligence. Que de faits démontrés en physique, contre lesquels on forme des difficultc's insolubles.