Tome xv
On nous (ait une objccllon plus grave ; c'est, dMent-ib, uniquement parce que la vertu est avantageuse , qn'dle est si universellement admirte : eh ! cela seul ne prouverait-il pas que nous sommes formés pour elle ? Puisque TAuteur de notre être, qui veut sans doute nous rendre heureux y a mis entre le bonheur et la vertu une liaison si évidente et si intime j n'est-ce pas la plus forte preuve que celle-ci est dans la nature, f|uVlle entre essentiellement dans notre constitution? Mais quels fjne soient les avantages qui l'accompagnent , ce nVst pas cc*pcndant la seule cause de Tadmiration qu^on a pour elle* Peut- on croire en cflct 9 que tant de peuples dans tous les teins et dans tous les lieux • se soient accordés à lui rendre les hommages qu'elle mérite, par des motiCs entièrement intéressés, en sorte qu'ils se soient crus en droit de mal faire^ dès qu'ils l'ont pu faire sans danger? N'est-on pas pias fondé & dire qu'indépendamment d'aucun avantage immédiat , il y a dans la i^erlu je ne sais quoi de grand, de digne de lliomme, qui se fait d'autant mieux sentir , qu'on médite plus profondément ce sujet? le devoir et l'vtile sont deux idées très-distinctes pour quiconque veutréfl^ chir, et le sentiment naturel suffit même & cet égard. Quand Thémistocle eut annoncé à ses concitoyens que k projet qu'il avait formé leur asservirait dans un instant la Grèce entière , on sait l'ordre qui lui fut donné de le communiquer à Aristide, dont la sagesse et la vertu étaient reconnues. Celui-ci ayant déclaré au peuple que le projet en question était véritablement utile, mais aussi extrêmement injuste ; à l'instant les Athéniens , par la bouche desquels Thumanité s'expliquait alors, défendirent A Thémis' tocle d'aller plus loin. Tel est IVmpire de la vertu : tout
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tin peuple de concert rejette sans autre examen un avantage infini , par cela seul qu'il ne peut l'obtenir sans injus-* lice. Qu'on ne dise donc pas que la vertu n'est aimable 9 qu'autant qu'elle concourt à nos intérêts présens , puisqu'il n'est que trop vrai qu'elle est souvent, dans ce inonde, opposée à notre bien; et tandis que le vice adroit fleurit et prospère, la simple vertu succombe et gémit; et cependant en devient--elle alors moins aimable? ne semble-t-il pas, au contraire, que c'est dans les revers et les hasards qu'elle est plus belle , plus intéressante? Loin de rien perdre alors de sa gloire, jamais elle ne brille d'un plus pur éclat que dans la tempête et sous le nuage. Ob , qui peut résister à l'ascendant de la vertu malheureuse? quel cœur farouche n'est pas attendri par les soupirs d'un homme de bien? Le crime couronné fait^ltant d'impres- -sien sur nous? Oui, je t'adjure , homme sincère^ dis dans l'intégrité de ton cœur , si tu ne vois pas avec plus d'enthousiasme et de vénération , Régulus retournant à Carthage, que Sylla proscrivant sa patrie ; Gaton pleurant sur ses concitoyens , que César triomphant dans Rome ; Aristide priant les dieux pour les ingrats Athéniens ^ que le superbe Coriolan insensible aux gémissemens de ses compatriotes? Dans la vénération que Socrate mourant m'ins-* pire, quel intérêt puis -je prendre que l'intérêt même de la vertui Quel bien me revient-il à moi de l'hcfroïsme de Caton ou de la bonté de Titus? ou qu'ai-je à redouter des attentats d'un Catilina, de la barbarie, d'un Néron? Cependant je déteste les uns, tandis que j'admire les autres , que je sens mon âme enflammée s'étendre, s'agrandir , s'élever avec eux. Lecteur , j'en appelle à toimême , aux sentimens que tu éprouves, lorsrju ouvrant
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leê fiisiei de lliUloire , tu voU paner derani toi let grai de liien et les in<k;baoi; janiaU at-tu enviii^ Tapparent bonheur des coupalilea , ou plutôt Icrur triomphe nVxci' ta*t-il pas ton indignation? Dans !e» divera (leraonnagei f[ue notre imagination noua fait revêtir , aa-tu déair^ on înatant d'être Tihêre dana toute aa gloire , et n*auraia-Ui paa voulu mille (oia e&pirer comme Germanieua, avee lo regrets de tout Tempire , plutôt que de régner comme um meurtrier sur tout Tunivers? On va plus loin : ( Tesprit humain sait-il aWréter?) nLuverlu est, dit-on, purement arbitraire et conventionnelle f les loia civiles sont la seule régie du juste et de l'injuste , du bien et du mal ; les souverains, les législateurs , sont les seuls juges k cet égard; avant rétablissement des sociétés , toute action était indif» férente par sa nature* i» Jlép» On voit que ce noir système de Ilobbes et de ses sectateurs ne va (>as k moins qu^ji ren* verser tous les princi[>es moraux f sur lesquels cependant repose , comme sur une base in/rbranlable , tout Tédifice de la société; mais nesUil fias aussi absurde d avancer qu'il n'y a point de lois naturelles antérieures aux lois po* sitivcs, que de prétendre que la vérilé déjiend du caprice des hommes et non {las de l'esprit m&me des êtres; ipCê' vaut qu'on eût tracé de cercle , tous les rayons n'étaient pas égaux ? Uien loin que la loi {iositive ait donné Têtre i la 'vertu , elle n*est elle-m/rme que 1 application plus 00 moiru» directe de la raison ou de la loi naturelle ^ aux di* verses cirainAtances où Thomme se trouve dans la sociétés les devoirs du l>ou citoyen existaient donc avant qi^ y eût de cité , iU étaient en germe dans le cofur de HiommCf ils n'ont iâit que m; développer. I^ reconnaissance était une vertu avant qu'il y eutdesbieniaileurs ; le seotimeot
DE l'encyclopédie." SSg
sans aucune loi Pinspira d'abord à tout homme qui reçut des grâces d'un autre. Transportons-nous chez les sauvages les plus près de l'état de nature et d'indépendance , que nul commerce , nulle société ne lie ; supposons l'un d'entre eux qu'un autre vient arracher à une bète féroce prête à le dévorer , dira-t-on que le premier soit insensible à ce bienfait j qu'il regarde son libérateur avec indifférence, qu'il puisse l'outrager sans remords? Qui l'oserait affirmer serait digne d'en donner l'exemple. Il est prouvé que la pitié est naturelle à l'homme ^ puisque les animaux même semblent en donner des signes ; or , ce sentiment seul est la source de presque toutes les vertus sociales, puisqu'il n'est autre chose qu'une identification de nous-mêmes avec nos semblables , et que la vertu consiste surtout à réprimer le bas int érêt , à se mettre à la place des autres.
n est donc vrai que nous avons en nous-mêmes le principe de toute vertu ^ et que c'est d'après ce principe que les législateurs ont dû partir , s'ils ont voulu fonder un établissement durable. Quelle force , en effet , resterait-il à leurs lois , si vous supposez que la eonscienee , le sentiment du juste et de l'injuste ne sont que de pieuses chimères , qui n'ont d'efficace que par la volonté du souverain? Voyez que d'absurdités il faut digérer dans vos suppositions ; il s'ensuivrait que les rois , qui sont entre eux en état de nature, et supérieurs aux lois civiles^ ne pourraient commettre d'injustice, que les notions du juste et de l'injuste seraient dans un flux continuel, comme les caprices des princes , et que l'Etat , une fois dissous, ces notions seraient ensevelies sous ses ruines, hàveriu n'existait pas avant l'établissement des. sociétés^;,