‹ Esprit de l'encycloped́ie, ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l'encycloped́ie en ce qui concerne l'histoire, la morale, la literature et la philosophieChapitre 44 sur 62 · E5PRIT · texte numérisé non relu

E5PRIT

mais comment auraicnt-rlle» pu se. former , se maintenir, ai la sainte loi de la nature n'eût présida , comme un heureui gfSnie, k leur iustitution et à leur maintien , si la justice neùt couvert Tëtat naissant de son ombre? Par quel accord singulier presque toutes les lois civiles se fondent -elles sur cette justice f et tendent -elles à enchaîner les passions qui nous en écartent , si ces lois, pour atteindre leur but, n'avaient pas dû encore une fois suivre ces principes naturels, qui , quoi qu'on en dise, existaient avant elles?

«La force du souverain, dites- vous, la constitution du gouvernement , l'encbainement des intérêts ; voilà qui suffit pour unir les particuliers et les faire heureusement concourir au bien général , etc. »

Pour réfuter ce sentiment , essayons en peu de mots de montrer TinsufEsance des lois pour le bonheur de la société , ou , ce qui est la même chose , de prouver que la vertu est également essentielle aux États et aux particuliers. On nous pardonnera cette digression ; si c'en est ime , elle n'est pas du moins étrangère à notre sujet. Bien loin que les lois suffisent sans les mœurs et sans la vertu, c'est de celles - ci , au contraire , qu'elles tirent toute leur force et tout leur pouvoir. Un peuple qui & des mœurs , subsisterait plutôt sans lois, qu'un peuple sans mœurs avec les lois les plus admirables. La verlu supplée à tout; mais rien ne peut la suppléer : ce u^est pas l'homme qn'il faut enchaîner , c'est sa volonté ; on ne fait bien que ce qu'on fait de bon cœur; on n'obéit aux lois qu'autant qu'on les aime ; car l'obéissance forcée que leur rendent les mauvais citoyens , loin de sui&re , selon vos principes, est le plus grand vice de l'État; quand on n'est juste

DE l'encyclopédie. Sgi

qu^avcc des lois , on ne l'est pas même avec elles : voulezvous donc leur assurer un empire aussi respectable que sûr? faites-les régner sur les cœurs ^ ou^ ce qui est la même chose ^ rendez les particuliers vertueux. On peut dire avec Platon, qu'un individu représente FÉtat^ comme l'Etat chacun de ses membres; or, il serait absurde de dire que ce qui fait la perfection et le bonheur de l'homme, fût inutile à TEtat, puisque celui-ci n'est antre chose que la collection des citoyens; et qu'il est impossible qu'il y ait dans le tout un ordre et une harmonie qu^il n'y a pas dans les parties qui le composent. N'allez donc pas imaginer que les lois puissent avoir de force autrement que par la vertu de ceux qui leur sont soumis ; elles pourront bien retrancher des coupables ^ prévenir quelques crimes par la terreur des supplices ^ remédier avec violence à quelques maux présens 5 elles pourront bien maintenir quelque tems la même forme et le même gouvernement; une machine montée marche encore , malgré le désordre et l'imperfection de ses res- » 'sorts; mais cette existence précaire aura plus d'éclat que de solidité; le vice intérieur percera partout; les lois tonneraient en vain; tout est perdu. Quid vanœ projiciuni leges aine moribus? Quand une fois, le bien public n'est plus celui des particuliers, quand il n'y a plus de patrie et de citoyens, mais seulement des hommes rassembléis^ qui ne cherchent mutuellement qu'à se nuire , lorsqu'il n'y a plus d'amour pour la modération , la tempérance, la simplicité , la frugalité , en un mot ^ lorsqu'il n'y a plus de perla , alors les lois les plus sages sont impuissantes contre la corruption générale; il ne leur reste qu'une force nulle et sans réactions ; elles sont violées par les uns , éludées

393 ICAPIUT

piir lv% l'iiitrc;» ; voim Im mtilt)|»li(v. vu viiiti ; In ir multitude ii(! proiivr i|iH! Irnr impiiiK^fitin; : r.Vht Im rtinuM; ipiM Uu* «Irait piirtfirr : cr miiiI Ii'm iiirifiirii i|ii'il fiiUflniit rirtablir; clli'4 MrulrM font (liiiirr i:t nrK|MTli;r Ifn loi»; rllc» fteulei font r^ncourir I011I1;» \vn volorilc'n |»arliculi«:rct «u và> tiil>l<r bien (lu ri'ital : «:i! Aont Ica miKurn ih:n cito^enf qui le; rffnontrnt cl Iv. vivitîrnt , irn iriKpirHnl ramour pliu que In crainte* flen loi». Cycnt par lir<i inaïuriiiji/Atli(;neii^ Kotue, Iin(;4'(li'nione ont rtoniK: Tiinivcn. (j(;« prodige» de Tcrtu ipic noti.«i admiron» Aan» Im Acntir, »M cAt vrai que nom IvA a(lniirtou«i encore, cca prodigci ilUiirnt Touvriige de» DKiMirii. Vojrx nuHAi , je voua prie , quel %i;le^ quel fmtrio' ii.inic cnilammuit Ica parliculicrA; chaque membre de k patrie la pcMail clan» Mm Cfi;ur* Voyez ipielle v^né^ratkm le» A^nateurA de Homn et AeA AimpleA citoyens iriApiraient k rainbaA%adeur d*l'!pire^ avec! quel empre^Aement les au* trcA peupIcA venaient rendre hommage h \a vertu romaine, rt Ac Aoumettre ^'i aca loi a, OndircA illuAtreA des Camille et dcA FabriciuA, j*en ap|>i'lle h votre lémoignagip; diten-'fiOOA par quel art heureux voua rendtteA liome maltreAAe dn monde y et (loriAsante pendant tant de Aiecles : eM-ceMOlenient par la terreur deA IoIa ou par la vertu de vos OQDcitoyenA? IHiiHlre (lineinnatui, revole triomphant ven U'H ioyerA ruAliqiieA, aoîh Texi-niple de ta patrie cl Teffra de ACA ennemlA; laisMc Tor aux .SnnuiitcA, et garde pour toi la fv.7'///. C) llonie! tant que tcA dictateura ne deman* deront |K)ur fruit de leurA pcineA «pie dcA inAtrumena dV» fçricultnre , tu ré^neraA Aur tout TuniverA. Je m*<%are peut-4*lre; l;i trie tourtn; Aur Ica liautetirA. CcmcluonA que la vertu est «'{sdcinent eA.Henlielle en polilicpie et en mo« raie y que la AyAlêmc dans lequel ou fait dflpeodre des lou

DE el'ncyclopédie. dqS

tons les senlimens du juste et de Tiujuste, est le plu3 dangereux qu^on puisse admettre , puisqu'enfin si vous 6tez le frein de la conscience et de la religion pour n'établir qa'un droit de force ^ vous sappez tous les Etats par leurs fondemens , vous donnez une libre entrée à tous les désordres , vous favorisez merveilleusement tous les moyens d'éluder les lois , et d'être méchant sans se compromettre avec elles; or^un État est bien près de sa ruine^ quand les particuliers qui le composent, ne craignent que la rigueur des lois.

H s'offre encore à nous un problème moral à résoudre : les athées , demande-t-on , peuvent-ils avoir de la vertu, ou 9 ce qui est la même chose , la vertu peut - elle exister sans nul principe de religion ?

On a répondu à cette question par une autre : un chrétien peut -il être vicieux? Mais nous devons quelque éclaircissement à ce sujet ; abrégeons.

J'observe d'abord que le nombre des véritables athées n'est pas si grand qu'on le croit. Tout l'univers , tout ce qui existe, dépose avec tant de force à cet égard , qu'il est Incroyable qu'on puisse adopter un système réfléchi et Bontenu d'athéisme , et regarder ses principes comme évidens et démontrés. Mais en admettant cette triste sup- |X)fiition, on demande si des Épicure, des Lucrèce, des Valiini , des Spinosa peuvent être vertueux. Je ré- |ionds, qu'à parler dans une rigueur métaphysique, des bommes pareils ne pourraient être que des méchans ; car, |€ TOUS prie , quel fondement assez solide restera-t-il à la ^otn d'un homme qui méconnaît et viole les premiers de Kes devoirs , sa dépendance de son Créateur , sa reconnaissance envers lui ? Comment sera-l-il docile à la voix

5y4 IvSIm: ri-

de rcltr roiiM:it iirr ^ <|iril n-^anlr comme un iiistinrl trompeur, oiniinc Touvra^îe de» prrjugrs, de IVducalîoD? Si f|uc'l<|iic |Nis$ioii criminelle «'empare de son ame , qud Gontre|K>ids lui donneron«-nous , s'il croit pouvoir la«tiftfaîre impunément et en secret? Des considérations pnrenient humaines le retiendront i>ien extérieurement dini Tordre et la liienséance; mais hi ce motif lui manque, d qu*un intérêt pres&ant le porte au mal , en vérité , s'il ot conséf |uent , je ne vois pas ce qui |)eut TarrÊter.

Un athée pourra bien avoir certaines vertus relative! t son bien-être; il sera tempérant, par exemple; il évitera les exofs i|ui pourraient lui nuire ; il n'offensera point lei autres |)ar la crainte des représailles; il aura Pcxtérieur des M'nlimeiis et des vertus qui nous font aimer et coniidérer dans la société; il ne faut pour cela qu'un amonr de soi-même hien entendu* Tels étaient, dit-on ^ Rpicureet Spiiiosa, irréprochables dans leur conduite extérienre; mais encore une fois, des que la pertu exigera des sacrifices et des sacrifices secrets , croit-on qu'il y ait peu d'i* ' tliées qui succombassent? Hélas! si Hiomme le plus reH- ■ gi(;ux , le plus pénétré de l'idée importante de l'Etre : suprême, le mieux convaincu d'avoir pour témoin de Ml j actions son Créateur , son Juge : si , dis-jc, un tel homnM i résiste encore si souvent à de tels motifs, s'il se livre ft I facilement aux passions qui IVutralncnt, voudrait' oof nous persuader qu'un athée ne sera pas moins scrupuleux F encore? Je sais que les hommes, trop accoutumés A penitf d'une manière et à agir d'une autre , ne doivent point ttre jugés si rigoun;usenient sur I(*s maximes qu'ils professent; il se peut donc (|u'il y en ait dont la croyance en Diei soit fort suspecte, cl (|ui cependant ne soient passant

DE l'encyclopédie 5c)5

Tertus; J'accorde même que leur cœur soît sensible à l'hu- Biauité , à la bienfaisance , qu'ils aimcnl le bien public , et Toudraient voir les hommes heureux : que concluronsnous de là? C'est que leur cœur vaut mieux que leur esprit; c'est que les principes naturels, plus puissans que leurs principes menteurs, les dominent à leur insu; la conscience , le sentiment les presse , les fait agir en dépit d'eux 9 et les empêche d'aller jusqu'où les conduirait leur ténébreux système.

Cette question 9 assez simple en elle-même, est devenue ^ délicate , si compliquée par les sophismes de Bayle et ies raisonnemens artificieux , qu'il faudrait , pour Tapprofondir , passer les bornes prescrites*

Bayle aflSrme que les athées peuvent connaître la différence du bien et du mal moral , et agir en conséquence. Il y a trois principes de vertu, i® la conscience, 2<^ la différence spécifique des actions humaines que la raison nous &it connaître , 5<* la volonté de Dieu. C'est ce dernier principe qui donne aux préceptes moraux le caractère de devoir, d'obligation stricte et positive; d'où il résulte qa'un athée ne saurait avoir une connaissance complète |la bien et du mal moral , puisque cette connaissance est postérieure à celle d'un Dieu législateur, que la conscience £t le raisonnement, deux principes dont on ne croit pas Tathée incapable , ne concluent rien cependant en faveur de Bayle, parce qu'ils ne suffisent pas pour déterminer .efficacement un athée à la vertu, comme il importe estentiellement à la société. On peut connaître en effet la diffërence du bien et du mal moral , sans que cette conludissance influe d'une manière obligatoire sur nos déterk&iaations ; car l'idée d'obligation suppose nécessairement

5t)f) I.SPHIT

un rtrc qui (>l)lii;r : or (|ii(*l .«mtii rct ^trc pour rutliA*? La ruiM>ti ; iiiiii.s la raiAon nVal qu*uii at1ril>ut de la |M!rM)nnc oliligrc , ci \\m ne peut contracter avec loi- 1 in^nic. La raÎMin en ^rncral; mais cette raisou q/énénie I n*c8i cpfuue iilc'e abstraite et arbitraire : comment la consulter? oti trouver le ilrp^t de svn firnclcs? Elle n'a point dVxîstence rcrile, et comment ce qui n existe pas peut-il obliger ce qui existe? l/idre de momie, pour Être oompirle , renfcTme donc néressairement les idJes d*obligition f de loi , de législateur et de juge. 11 est évident que lu eonnais.sance et le sentiment de la moralité des acUoDf ne sufriraient pas, comme il importe, surtout pour porter la multitude ù lu t*ertiu Le sentiment moral est sottveot trop faible, trop délicat; tant de passions, de pr^jngéi conspirent h IVuerver, à intereepter ses impressions, quH est facile de sVn impober à cet égard. La raison même ne Auflit pus encore ; car on peut bien reconnaître quie b vertu est le souverain bien , sans ttlrv. porté h la pratiquer; il faut (pi'on s'en fasse une application personnelle , qu'on Tenvisage comme partie essentielle de son Lonbeur;et surtout , si (pieKpie intérêt actif et présent nous sollicite contre elle, on voit de (pjelle importance est alors là , croyance d'un Diru Irgi.slateur et juge, pour nous aflEermir contre les obstacles. L<: désir de lu gloire, de Pap- ; probation des bonum.'s , reti<.>ndru , ditcs«vous j un ath&y , mais n'est-il pas aussi facile , pour ne rien dire de ploif d ac({uérir celte gloire et cette approbation par une bypocrisi<; bini ménagée et bien soutenue , que par une vertu solide et constante? Le vice ingénieux et prudent ii'uurait-il pas TavanUige sur une vertu qui doit marcber . dans un sentier étroit , dont elle ne |>eut s'écarter sanA

DE l'encyclopédie. O97

cesser d'être? Un athée ainsi convaincu qu'il peut être estimé à moins de frais, content de ménager ses démarches extérieures , se livrera en secret à ses penchans favoris ; il 86 dédommagera dans les ténèbres de la contrainte qu'il «'impose en public , et ses vertus de théâtre expireront dans la solitude.

Qu'on ne nous dise donc pas que les principes sont indifférens 9 pourvu qu'on se conduise bien 9 puisqu'il est manifeste que les mauvais principes entraînent tôt ou tard au mal. On l'a déjà remarqué, les fausses maximes sont plus dangereuses que les mauvaises actions^ parce qpi'elles corrompent la raison même, et ne laissent point d'espoir de retour.

Lies systèmes les plus odieux ne sont pas toujours les plus nuisibles ; on se laisse plus aisément séduire , lorsque le mal est coloré par les apparences du bien ; s'il se montre tel qu'il est , il révolte , il indigne , et son remède est dans son atrocité même ; les méchans seraient moins dangereux, s'ils ne jetaient sur leur difformité un voile d'hypocrisie; les mauvais principes se répandraient moins, •'ils ne s'offraient sous l'appât trompeur d'une excellence particulière, d'une apparente sublimité. U faut espérer cjae ^athéisme décidé n'aura pas beaucoup de prosélytes ; il est plus à craindre qu'on ne s'en laisse imposer par les brillantes mais fausses idées , que certains philosophes KioUs donnent sur la vertu , et qui ne tendent au fond oa'à un athéisme plus raffiné, plus spécieux. « La vertu^ Sx>as disent-ils , n'est autre chose que l'amour de l'ordre et du beau moral, que le désir constant de maintenir âuis le système des êtres ce concert merveilleux , cette V>nvenance, cette harmonie^ qui en fait toute la beauté :

59}t KHFKIT

elle est donc dans la nature bien ordonn^^ , cVst le Tioe qui en trouble les rapports, et cela seul doit déddcr notre choix; car sachez ^ a joutent - ils ^ que tout motif d'intér&t, quel qu*il soit, di^'gradc et avilit la Tertopl faut Taimer , Tadorer girnéreusement et sans espoir ; des amans purs, désint<:rcsscs, sont les seuls qu'elle ayoue; tous les autres sont indignes d elle. »

Projicit ampulias et sesquiptdalia verba.

Tout cela est et n est pas. Nous avons déjà dit, apro

mille autres , que la \fertu par clle-m£me était digne de

ladmiration et de Tamour de tout âtrc qui pense, mais il

faut nous expliquer; nous n'avons point voulu la frustrer

des récompenses qu'elle mérite , ni enlever aux hommn

les autres motifs d attachement pour elle ; craignons de

donner dans les pièges d'une philosophie mensongire,

d'abonder en notre sens, d'Être plus sages qu^il ne isot<

Ces maximes qu'on nous étale avec pompe sont dautant

plus dangcn^uses , qu'elles surprennent plus subtilement

l'amour* propre : on s'applaudit en cfict de n'aimer b

vertu que pour clic; on rougirait d avoir dans ses action*

des motifs d espoir ou de crainte ; faire le bien dans ce»

<|)rincipes , avoir Dieu rémunérateur présent à son esprit^

lorsqu'on exerce la bienfaisance et l'humanité , on trooff .^

là je ne sais quoi d'intéressé, de peu délicat : c'est ainii

qu'on embrasse le fantôme abstrait qu'on se forge, c^est

ainsi qu'on se dénature à force de se diviniser.

Je suppose d'abord, gratuitement peut-être, que de» philosophes distingués , uu Socrate , un Platon , par exemple y puissent par des méditations profondes s'élevtf à c<>s grands piiiicipcs, cl surlout y conformer leur \ky

DE l'encyclopédie. OQQ

qu^Ils ne soient animés que par le désîr pur de s'ordonner le mieux possible, relativement à tous les êtres, et de conspirer pour leur part à cette harmonie morale dont ils sont enchantes ; j'applaudirai , si l'on veut , à ces nobles écarts, à ces généreux délires, et je ne désavouerai point le disciple de Socrate, lorsqu'il s'écrie que la vertu visible et personnifiée exciterait chez les hommes des transports d'amour et d'admiration ; mais tous les hommes ne sont pas des Socrate et des Platon , et cependant il importe de les rendre tous vertueux : or , ce n'est pas sur des idées abstraites et métaphysiques qu'ils se gouvernent ; tous ces beaux systèmes sont inconnus et inaccessibles à la plupart^ et s'il n'y avait de gens de bien que ceux qu'ils ont produits, il y aurait assurément enedre moins de vertu sur la terre. Il ne faut pas avoir fait une étude profonde du cœur humain, pour savoir que l'es- |>oir et la crainte sont les plus puissans de ses mobiles , les plus actifs, les plus universels de ses sentimens, ceux dans lesquels se résolvent tous les autres. L'amour de soimême , ou le désir du bonheur, l'aversion pour la peine ^ est donc aussi essentielle à tout être raisonnable , que l'étendue l'est à la matière; car, je vous prie , quel autre motif le ferait agir ? Par quel ressort serait-il remué ? Comment s'intéresserait pour les autres celui qui ne s'iu- ^resserait pas pour lui-même.

Mais s'il est vrai que l'intérêt , pris dans un bon sens , doive être le principe de nos déterminations , l'idée d'un Dieu rémunérateur est donc absolument nécessaire pour donner une base à la vertu, et engager les hommes à la pratiquer. Retrancher cette idée, c'est se jeter, comme ^ous l'avons dit, dans une sorte d^athéisme, qui pour

4oo ICM'HIT

/-Irf moi Mil illrf><i, nVri t^i pa^ moins f1anç^«*n*uv. AtRmm r|ii«r llirii , li; |iliu jlistir et K' |iiiift Ml lit de Uiiu le« 4'lr»^, i'»i inilitrf^rcriit feiir lu 1:0ml uitcf et hur U* ht}ri fie «i?« cré^' turi'«, <|ii'il voit «1*1111 ittil «-^.il !«• juite et le itiéclisiil , <|iiV«t-<:i; uiitn; rljov f|m; raiit^aiitir, AU moins pur TMMMi îi miiii», «jiH* i'om|ire loutre fio« relations avec lui? C'est ttflmettre le (lieu iïl\^»ii:urv. , c'thi ii*eii pas lultiii.'tlfe du toiil.

Si i;i 'jV'/7// l't le lioiilieur tf^luieiit toujouri ifisépanbk'i ic:i liiis y ou mirait un pnttfxte plus spacieux pour nier 1» nf-i:«'ssiti' «fune autre écononiii: et iVunc UimpensalioM uhrrleure, et le système cpiir nous i:oniliattous oflTrirsil moins <rahiiurdit^s ; mnis le Uiutraire n'est f|ue tro|> |)ronv<:. C^imlnen «le loii» la vi-rlu ^émit dans Topprobrc et la houilrance! ipn* de comlialA â livrer! que île sacfi^ fiées là (aire! ipie il épreuves û soutenir! tandis que le vire adroit obtient ler» prix qui lui sont duSf en sefraysut un rlii'iniii plu») l'H^e, en rerlierrliant avant tout sot iiv.iiitiif.'e pir.-.eiil < t piirtii ulier. l.a eonscienee, dira-Uoiif le l>oii lriiioi}/iiitf'e tir boi ! ^e ^l'ofioifesons point les okjet*: J bi flaiir» tU'ii fireoiiMaiif:e^ ef^aicii, le juste est inoifu» li«U- I reuk , ou I il II.*! a plaindie ipie le nn'eliant, la iUàUheitoci j fait pf'iiilici' aloi'.'» la haliiiiii' rti Ma laveur; sM e^t en\trwt l à raflliilioii, elle en triii|M-i'c Lien letii amertumes. M»iê l enfin itle ne rend point in-ien'tihli; , elkf ireinpéelie point qu'il ne .soit l'ii eilel malliifureux ; elle ne suflit dunt* [loiot pour le (Irilonimaf^er, il a droit de prétendre à quiftqae eliov t\v pliiM, la veitu n'e.il ptiiiit (|uitte envers lui; 00 liilleiail f-ii v.iiii eoiilirle MMititiunt, la douleur e»l toUr joui •*) un iii'd , la I oiipe de 1 i^ljoiuiiiie eat toujours Ullîî'f^i f-l le.-) do.;mi:-} poijijii.ux du l'uilique, renouveler» lu (i^:

DE l'encyclopédie. 401

lie par quelques modernes , ne sont au fond que d'&latantes absurdités. Cet homme est tyrannisé par une pasnon violente 9 son bonheur actuel en dépend; vainement la raison combat , sa faible voix est étouffée par les éclats de la passion. Dans les principes que vous admettez^ par quel frein plus puissant pouvez-vous la réprimer? Ce malheureux , tenté de sortir de la misère par des moyens coupables , m^is sûrs ^ séduit, entraîné par des tentations dâîcates , sera-t-il bien retenu par la crainte de troubler je ne sais quel concert général^ dont il n^a pas même ridée? Que d'occasions dans la société de faire son bonheur aux dépens des autres, de sacrifier ses devoirs à ses penchans , sans s'exposer à aucun danger , sans perdre même J'estime et la bienveillance de ses semblables, intéressés à cette indulgence par des raisons faciles à voir ! Dites-nous donc, philosophes, comment soutiendrez-vous l'homme dans les pas les plus glissans? Hélas! avons-nous trop de moti£i pour ôtre vertueux , que vous vouliez nous enlever les pluspuissans et les plus doux? Voyez d'ailleurs quelle est votre inconséquence : vous prétendez nous rendre insensibles à nos propres avantages , vous exigez que nous suivions la vertu sans nul retour sur nousmêmes, sans nul espoir de récompense, et après nous avoir ainsi dépouillés de tout sentiment personnel , vous Youlez nous intéresser dans nos actions au maintien d'un oertain ordre moral, d'une harmonie universelle, qui nous est assurément plus étrangère que nous-mêmes ? Car enfin les grands mots n'offrent pas toujours des idées iustes et précises. Si la vertu est aimable , c'est sans doute |Mffce qu'elle conspire à notre bonheur ^ à notre perfeC'-

tiou qui en est inséparable i sans cela , je ne conçois pas Tome xv. 26

4<>3 KUPtlIT

r« qui non» porteraii à Tuinirr, k la cnhWer* Qoe m^iiH |icirt« il moi cri ordre n\éri\ei 'P'^ m'imporli; la Tcrtii ni^tfir , ni Turi id Tautrc nr font iamaiii rien à tria féVicitil I/amoar fie Tordre au fond « n cU qu*un mot irirle de «eiM» ft^îl ne «*explif|ue dan« non prinrifieA; la rertn n'eat qu'un vain nom, m tM ou tard elle ne fait paa compMtemaiit notre )»onhrur : telle eut la aariction dca loiJi morale», elkii ne iont riffi mtnn rela. Pourquoi dîte»-irou« que les mérhana, le» NMm, lea (jali^nla, aont le» deatmcteur» de IWdre ï lU le «uivent à leur maniAre. Si cette rie eti le terme de noa rA|»<^rance« , toute la difli^rence qu'il y a entre le jnste et le m/?eliant , r/eat rpie le dernier ^ eonmoe on Ta dit , ordonne le tout par rapport k lui , tandia que Tautre aWdonne relativement au tout. Maia quel m^itc y «-t-îl de n'aimer la prrtié que pour le Inen qu^Odcn eap/re? I^ mérite aaaer. rare de reconnaître $e9 rraiiiii' t^Mii 9 de sacrifier sans re^çret tous lea penchana qui lear •«•raient r/inlrnircs j de remplir la carrière que le Crâiteof noua a presfTite , d immoler , s^il le faut f a« irîe i sef da- ▼oirA. NVst-ce donc rirn rpie de rMiner le juate imaginaire qiM* IM/iton iioiM offre pour modèle f et dont il Oioiitrc la Ycrtii couroi»n<:r dans une autre fie? Faut-il doflCf J pour Atre vertueux , exiger comme vous un aacrificse aoiM cimtrailictoirc que le serait celui de tous nos avaulafel pr^Wns , de notre vie mhne f si nous nVtiona enflamma par nul es|)oir de r<reom[ien9e ? Aussi les hommes detofli les trins, et de tous les lieux , se sont'-ils accordés i cet ^gfird ; Mil milieu même des ténèlYre^ de TidolAtriey notil voyons hrillrr cette vf'Tilc que la raison plus que la poli" ticpu; a IWil M(lrrii*itre t Soi/iJuiiUi^ r.t iu MeruM IwurèUSi H*'. 19 pretiêc lifnnt (t*(Kvfé^er la imia^ do calumnier kn

DE L'ENCYCLOPÉDIE. 4o5

Auteur ; tes travaux que ta croyais perdus , w>nt re^ cevoir leur récompense ; tu crois mourir et tu vas renaU tre : la 'vertu ne Vaura point m^nti.

Distinguez donc avec soin deux sortes d'intérêts, Tua bas et mal entendu , que la raison réprouve et condamne; l'autre noble et prudent, que la raison avoue et commande. Le premier, toujours trop actif, est la source de tous nos écarts ; celui-ci ne peut être trop vif, il est la source de tout ce qu'il y a de beau, d'honnête et de glorieux. Ne craignez point de vous déshonorer, en désirant avec excès votre bonheur ; mais sachez le voir où il est : c'est le sommaire de la vertu. Non , Dieu de mon coeur, je ne croirai point m'avilir , en mettant ma confiance en toi ; dans mes efforts pour te plaii'e , je ne rougirai point d'ambitionner cette palme d'immortelle gloire que tu daignes fious proposer 5 loin de me dégrader, un si noble intérêt m'enflamme et m'agrandit à mes yeux ; mes sentimens ^ mes afiections me semblent répondre à la sublimité de mes espérances; mon enthousiasme pour la vertu n'en devient que plus véhément ; je m'honore , je m'applaudis des sacrifices que je fais pour elle , quoique certain qu'un par elle saura m'en dédommager. O pertu ! tu n'es plus nn vain nom , tu dois faire essentiellement le bonheur de eeux qû t'aiment; tout ce qu'il y a de félicité, de per* fection et de gloire est compris dans ta nature , en toi se trouve la plénitude des êtres. Qu'importe si ton triomphe est retardé sur la terre ? Le tems n'est pas digne de toi ; Fêtemité t'appartient comme à son auteur. C'est ainsi que j'embrasse le système le plus consolant, le plus vrai, le plus digne du Créateur et de son ouvrage ; c'est ainsi que j^Q^rai m'avouei; chrétien jusque dans ce siècle , et

4a4 Esprit

la prétendue folie de llrlTangile sera plus pn^cieuie poitf moi , que toute la aagesse humaine.

Après avoir pressé cette dernière observation, qui nous a paru très- importante ^ rentrons encore un moment dans la gën<Sralitc^ de notre sujet, i* G*est souvent dans Fobs* curité que brillent les plus solides vertus , et rinnocence babite moins sous le dais que sous le chaume ; c^est dans ces rcSduits que vous méprisez, que des âmes vulgaires exercent les devoirs les plus |>énibles avec autant de aîmpliciié que de grandeur ; c'est là que vous trouverez avec étonnemcnt les plus beaux modèles pour connaître la vertu : il faut descendre plutôt que monter; mais nous avons la plupart des yeux si imbëcilles, que nous ne voyons llidroïsme que sous la dorure.

2.° Nous Ta vous dé\h dit , la vertu n'est qu'un grand aentimenl qui doit remplir toute notre âme, dominer sur nos aifections , sur nos mouvemens , sur notre être* On n'est pas digne du nom de rertueux pour possikler telle ou telle vertu facile, que nous devons i la nature plus qu'à la raison j et qui d'ailleurs ne gène point nos penchans secrets. Les vertus sont sccurs ; en rejeter une volontairement, c'est en effet les rejeter toutes, c'est prouver que notre amour pour elles est conditionnel et subordonné , que nous sommes trop lâches pour leur faire des sacriûces; on peut dire que c'est précisément la vertu que nous négligeons qui eût fait toute notre gloire , qui nous eût le plus honorés à nos propres yeux , qui nous eût mérité ce ,titre de vertueux dont nous sommes indignes, malgré rcxercicc de toutes les autres vertus.

3° Aspirez donc sans réserve à tout ce qui est honnête; que vos progrès , s'il est possible , s'étendent en tout sens;

DE l'encyclopédie. 4o5r

ne capituler point avec la vertu; suivez la nature dans ses ouvrages , ils sont tout entiers en proportion dans leur germe, elle ne fait que les développer; vous de même n'oubliez rien pour mettre en vous l'heureux germe de la vertu , afin que votre existence n'en soit qu'un développement continuel.

4? Au lieu de charger vos enfans de cette multitude de devoirs arbitraires et minutieux , de les fatiguer par vos triviales maximes, formez-lez à la vertu : ils seront toujours assez polis , s'ils sont humains ; assez nobles , s'ils sont Tertueux ; assez, riches , s'ils ont appris, à modérer leurs désirs.

5* Une vertu de parade > çii ne jette que des écbts passagers, qui cherche le grand jour, les acclamations, qui ne brille un instant que pour éblouir et pour s'éteindre , n'est pas celle qu'il faut admirer. La véritable vertuse soutient avee dignité dans la vie la plus retirée, dans les plus simples détails, comme dans les postes les plus éminens ; elle ne dédaigne aucun devoir, aucune obligation, quelque légère qu'elle puisse paraître; elle remplit tout avec exactitude , rien n'est petit à ses yeux. On dit cpte les héros cessent de l'être pour ceux qui les environnent : s'ils étaient vraiment vertueux , ils seraient à labrl dé ce reproche.

6® La 'oeriu n'est qu'une heureuse habitude qu'il faut contracter, comme toute autre, par des actes réitérés. Le pkisir d'avoir bien fait , augmente et fortifie en nous le désir de bien faire; la vue de nos bonnes actions en-^ flamme notre courage , elles sont autant d'engagemenscontractés avec nous-môme , avec nos semblables ; et c'est ici plus que jamais que se vérifie la maxime, ilfautavanr cer san& cesse , si F on ne veut rétrograde i\

4o6 ESPRIT

1^ La vertu a ses hypocrites comme la rdipon ; sacbes vom en ddCer : surtout soyec sincère avec ▼oomème f indulgent pour les autres , et M^vère pour tous. La plus belle des qualités est de connaître celles qui nous manquent ; on TOUS estimera souvent par ce qui doit fiire en secret votre honte, tandis qu'on vous reprochera ce qui fait peut-Atre votre gloire. Sans mépriser l'approbation des hommes , ne vous mesurez point sur elle ; votre conscience est le seul juge compétent, c'est à son tribunal intérieur que vous devez être absous ou condamné.

8® Ne troublez point dans vos vertus l'ordre moral qui doit y rt^gner. Le bien général est un point fixe dont il faut partir pour les apprécier avec justesse : on peut être bon soldat, bon prôtre, et mauvais citoyen. Telles vertus particulières , concentrées dans un corps, deviennent des crimes pour la patrie ! les brigands , pour être justes entre eux, en sont-ils moins brigands? Clonsultez donc avant tout la volonté générale, le plus grand bien de l'hums- Tiité : plus vous en approcherez, plus votre vertu sera sublime , et réciproquement , etc.

O vous enfin qui aspirez à bien faire, qui osez prétendre à la vertu, cultivez avec empressement ces hommes respectables qui marchent devant vous dans cette bril- Innte carrière ; c'est à Taspcct des chefs-d'œuvre des Baphaël et des Michel-Ânge , que les jeunes peintres s'eDilamment et tressaillent d'admiration ; c'est de même en contemplant les modèles que riiistoire ou la société voiu préfiente , £jue vous sentirez votre cœur s'attendrir el brûler du désir de les imiter!

Terminons cet article , trop long sans doute pour ce qu'il est, mais trop court pour ce (]u il devrait être.

M. UoMiLLvy//f.

DE l'encyclopédie. éùj

^^^^M^i^^^^^^lM»

Vertu. ( Morale. ) Tout ce qui e^t conformé à Tordre, aux lois éternelles que le Créateur a prescrites à tous les êtres de l'univers 9 relativement à la société; c'est le désir du bonheur des hommes ; c'est la pratique constante et affectueuse de nos devoirs; .c'est la préférence du bien public à l'intérêt personnel. U y a une vertu indépendante de la coutume, et fondée sur cette lumière que nous avons reçue de l'Être suprême; c'est la véritable i celle qui n'est établie que sur l'opinion des hommes , ne mérite pas ce nom.

C'est l'amour de Dieu qui est la source des vertus chrétiennes ; c'est l'amour des hommes qui est le principe des vertus morales. On appelle aussi de ce nom les bonnes qualités de l'esprit.

La vertu renfçrme nos devoirs.

C'est la connaissance de ce que nous devons faire et éviter qui nous la donne; ainsi c'est ^ignorance qui produit les vices : d'où il s'ensuit que nous ne faisons le mal que faute de le connaître pour tel.

La science nous vient de Dieu : les hommes ne peuvent Wius la donner qu'autant que Dieu fera taire les passions , et rendra la conscience attentive aux préceptes des sages.

La vertu est dans le cœur, dit Duclos ; c'est un sentiment , une inclination au bien , un amour pour l'humanité. La probité défend , et la vertu commande. N^e faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait i l'observation exacte et précise de cette maxime fait la probité. Faites à autrui ce que vous voudriez qui vous. Jùtfiiit : voilà la vertu..

4o? ESPRIT

On appelle aussi ^terhi toute bonne action qui nous co&te <lcs efforts. Sa n^compcnse est dans notre cœur et dans Icstime des lionn(tcs gens, « Ça été une belle invention, dit Montaigne, et re^^ue en la plupart des polices du nionde , dVtablir certaines marques raines et sans prix , pour en honorer et rëcompenser la vertu ; comme •ont les couronnes de laurier,. de chêne, la forme de certains vMemens, la prérogative d'aucun surnom et titre, certaines marques aux armoiries , et choses semblables , de quoi Tusage a éié diversement reçu , selon Topinion des nations. C*est à la vdrit(S une bien bonne et profitable coutume de trouver moyen de reconnaître la valeur des hommes rares et excellens, et de les contenter et satisfaire par des )ugemens et paieroens qui ne chargent aucunement le public , et qui ne coûtent rien au prinoe. )i Âa reste, je Fal déjà dit^ sans toutes ces distinctions , qui ne servent (ju à nous inspirer un faux motif, la vertu se suffit à elle-mc^me, et trouve sa rdconipcuse dans le tdmoignage d*unc bonne conscience.

Chaque vertu est voisine d'un défaut, opposdc & on vice.

Klle est entre deux extr<^mit('s; ainsi il y a deux vices pour une vertu. Lu piété est entre le relâchement et le fanatisme.

L'état de la vertu ^ dit Saint-Kvremont , n'est pas un' état sans peine : celui de la sagesse est doux et tranquille» La sagesse n^gnc en paix sur nos mouvemens, et n'a qui bien gouverner des suj(;ls; au lieu que la vertu a à combattre des ennemis. D'où il paraît que lu vertu consiste dans Teflort , et est plus méritoire que la sagesse , qui est ordinairement un don de la nature.

DE l'encyclopêdib* 4oq

« Les âmes réglées d'elles-mêmes et bîen nëes , dît Montaigne , suivent même train , et représentent en leurs ac-* lions même visage que les vertueuses; mais la vertu donne je ne sais quoi de plus grand et de plus actif que de se laisser vaincre par une heureuse complexion , doucement et paisiblement conduire à la suite de la raison. Celui qui, d'une douceur et facilité naturelle , mépriserait les offenses reçues^ ferait choses très -belles et très -dignes de louange. Mais celui qui , piqué et outré jusqu'au vif d'une offense , s'armerait des armes de la raison contre ce fttrieux appétit de vengeance , et après un grand conflit s'en rendrait enfin maître, ferait sans doute beaucoup plus. Celui-là ferait bien , celui-ci vertueusement : l'une de ces actions se pourrait dire bonté , et l'autre vertu ; car il semble que le nom de la vertu présuppose de la diiEculté et du contraste , et qu'elle ne peut s'exercer sans partie* C'est f à l'aventure , pourquoi nous nommons Dieu fort , bon , libéral et juste : mais nous ne le nommons pas vertueux. »

Le vice est ce qui est opposé à la vertu. Il prend sa source dans l'amour-propre mal entendu. C'est la préféroice de l'intérêt personnel au bien public : c'est ce qu'on appelle mal moral.

On ent'end aussi par vice, les mauvaises qualités du cœur et de l'esprit ; et on les distingue des défauts et des ridicules. Les vices prennent leur source dans l'âme , les défauts dans le tempérament , et les ridicules dans l'esprit* On peut se corriger des vices et des ridicules ; on ne détruit pas aisément les défauts du corps.

Le vice ne nuit point à l'harmonie de l'univers ; il n'offense que son auteur : excepté le vice de séduction , qui

4lO ESPRIT

nuit également « soi-même et aux antres , et qui , par cette raison» mdrite d'être doublement puni.

Les vices, dit M. de La lloclicfoucault» entrent duu la composition des vertus , comme les poisons entrait dans la composition des remèdes. La prudence les assemlie et les tempère , et elle s'en sert utilement contre les maux de la vie.

L'esprit du monde ne juge des hommes que par le rap* port que leurs qualités ont avec leur avantage personnel; et souvent il préfère un vice amusant ou un ridicule brillant, à une vertu sérieuse et chagrine. . (Cet article est tiré des éditions étrangèrers de Y Encyclopédie.)

Vertu. Influence de la vertu dans l'éloquence.

L'élégance da goût , l'audace du génie ,

Ne prodairoat jamaii le preitige enchante or ,

Que prête i tes écriti la vertu de l'auteur.

Tel est rasccndaiit de la vertu. Les vices ne peuvent plaire qu'en paraissant sous ses traits ; et cet aveu de letir difformité est le plus bel éloge de ses charmes. Les voluptueux, les pervers même ont des momens de réflexion ^ et leur retour est toujours pour la vertu ; elle se ménage dans les cœurs les plus corrompus , un négociateur seeret qui plaide sa cause et les préparc à se réconcilier avee elle*

Il est pour les écrivains un objet pltis flatteiur que les applaudissemcns. Ou peut admirer l'ouvrage sans estimer l'auteur ; mais lorsque l'honnêteté respire en ses discours^ on sent pour lui une espèce d affection y qui est la plus douce récompense de ses travaux , et qui devrait en être le premier objet; et en effet, quoiqu'il soit doux d'exer-

DE l'encyclopédie. . 4ll

»!r ua empire volontaire sur les esprits j d'obtenir sur les X£urs une autorité qui les maîtrise* sans tyrannie, il l'est t>ien davantage de pouvoir se dire : je suis chëri de ceux pii m'admirent , et ils fopt encore plus de cas de mon âme ]ue de mon génie.

Le plus pur , comme le plus délicieux des plaisirs , est le témoignage d'avoir rendu les hommes meilleurs ; et ce suffi^ge de notre propre coeur, est la source la plus fécçnde du sublime qui étonne, et de l'activité qui en* traîne. A ce suffrage intérieur , se joint celui de tous les lecteurs : ils s'intéressent à la gloire de l'écrivain que l'honnêteté inspire. Cette honnêteté , qui embellit toujours l'éloquence , la supplée même quelquefois. Le zèle patriotique qui anime Caton, la magnanimité républicaine qui l'inspire , empêchent les Romains d'apercevoir la rudesse de son style ; et César , cet écrivain él^ant qui aurait été sans doute le rival de Cicéron , s'il n'eût été celui de Pompée ; César , qui employait avec supériorité toutes les ressources de l'éloquence , César voit son génie obligé de céder à la vertu de Caton : tant il est vrai qu'elle a sur nos cœurs un ascendant irrésistible, et que le moyen la plus sûr de nous plaire , est de nous l'inspirer.

Pour ff^re aimer la periu , il faut l'aimer soi - même. L'élévation de l'âme est la source du sublime, et cette âévatîon suppose la conscience de nos forces et de notre droiture. Un honnne énervé par les plaisirs , ou avili par la bassesse , sera-t-'il capable des élans et de la hardiesse qm sont le caractère de la grande éloquence ?

Que penserez - vous d'un orateur dont les discours seront en contradiction avec les mœurs ? Qu'un avare prêche le mépris des richesses, fera -t- il impression sur

4r9 r.APnfT

Btm iwi'n't Koirr nmotir- |infpri', r^volU'? quoii mH vmilu IIIIU4 fuiri: illiuiffii « m* roiillrti Mirilrr Ir» Mriçufiirfi» itn pliM forUy it rioiM /|fiofiviTon% ronlri* l'oruir.nr uiir |ir^vefilion f|iii IffiirrifiM nu lirlrifiiinil ili'% vi^rit^» iliiril il Msd^ rlnrr lir tU'ft-ttnt'ur, Miil^ , fliru-l-oii , il «ntira «r c^rtirTf «t ftifii lij|ioi:ruiir Ir ftdiivrrii fl«; rcrllr r4|f/'i:ir Hi; c«intf«4ittioii. Ali ! VUyin»rri%'n: t-ni li: |ilii4 flîtticîli;, <:#irfiffii; la ^Am iiorilf'iix ilr4 f/fli'4« Il f'iit pi^riililr ili? Iifiir un liirif;ii|{K n^ l^mA li «f'% o|iiiiiori% , ri il mt Iroiivf? ili* iriimtrn» oit fHÂn AtiMT tiifiH 4^rliii|f|fr , «Ml no% |iiiMiritiik Iffiiifrfif Ir* iligui*» qM kriir o|f|>o%iTiit iio« ifiliV/'Ut l/liy|Hirri*ic rrMf*rfil;U « m l'.iipi«"« flr« f:lM'r4-ir«iMivri: ilii Tilirrii fliiiii Ui di*iM$i Ml trii|i |;^'Im' rt iliiiit Ir» uiiilmir» Mnit liop irivr» t rlkr le Iruhit riiAifM; pur le:» i-ilort» i|U*(rlb' crMuii; |i«jur rirMcinlikl M lu vtirlii^

létk i:i;iitriiiiil«« |trufliiil fl«ri« no« ^crîU li; mAfiM; dTrt i|iii flati« riiMi mMiii<'rf?'i; i:lli' Inir i«iilf'«vi; vm\ mit JCuna^mS/tt^tÊ imlurrl (|ui r%t Va |iifmi<'f«' nniiru: ilir In |»cr«uiMi4;fs*

Mmîci i|iiiifiil il (ttrifiit |foi»iiilili; ilVri fii4|firc?r unx «nffMi Ih ili«M»fiMii<;r fif 11(14 m*v\\t% ri «li* rio« M«fitiriirri<i nrrftti^Mit !<*« «'liifM ilr rtolrr iiiMt/iiiiition. IViiii» ni; |K>itrrion» cofi' fronlrr nolri! loiifliiiti* iivrr noi | tri 111:1 1 H^4 , Min« <|tltttt rf'|ir<M:lM7 iiiliiiir irnHliililU IVurr^fif ili« non imn^^; Mrtli îii«n<|Ucrrion% ilr crtli: cliiilnir du nf'iitimrnt ^ «lont le <!tfif iMïul <?aI le ïttyvr\ 110» iiuvrii(^i'<i rir^nriiiMiTriifrnt & r^t* pif- »oinii*4 y M''' V "^''*' *'" «olori» lirilliint ri «lim wnMkm iUVf*H\v%^ t/oiil rirn ri'|M'fifliiiit i|ui iioud nttirr ri noiM iiilrnrni}!:, painr f|uVllrii riiiirM|U«'iil de pli^Monoinift ; il ir»ppiii lient i\\\\% lii viri'lii di' piAlrr ntix proilui'lion^ du |M-tiir m» rniK-rrc) dr Imiff;, <|ui , «ii d<'(/'lfiiil iiolrr 4nif« lont impriroftioii ^ui (rllc^« Avn .lUlM:'), «'L le» prrotwiit 'U

DE l'encyclopédie. 4i5

JIOU5 accorder leur affection enmême tems q«e leur estiioie.

Comparez nos idées aux eaux qui prennent la saveur au terrain qui leur sert de canal ; notre âme se réfléchit dans nos écrits , comme noa traits dans une glace fidèle. Je vois percer dans les odes d'Anacréon son amour pour les j)laisirs ; dans les chants de Tyrtée , l'héroïsme qui caractérisait son âme ; dans les harangues de Démosthène , sa haine pour Philippe ; dans Gicéron , la bonne idée qu'il avait de lui-même : le tendre Racine veut en vain resseml>ler au sublime Corneille; l'affectueux Massillon ne copiera jamais le nerveux Bourdaloue. Je connais mieux l'ibne de Fénélon en lisant ses ouvrages , qu'en relisant ses ipanégyristes. Or^ si les nuances de nos caractères se dis-- €iiigiient jusque dans les productions de nos esprits , s'il est des tours ^ des expressions , des figures ( passez-moi le terme), des attitudes de mots qui décèlent nos âmes, comment un honune vicieux fera-t-il naître l'intérêt que produit la vertu!

L'orateur a une ressource de moins que les autres

iécrivains ; son geste peut le trahir ainsi que son style : il

^.deux efforts à soutenir en même tems. L'acteur débite

^ ne compose pas 5 le dissertateur compose et ne débite

"^as. Pour l'orateur , il doit , au même moment , se mettre

«B garde contre la sincérité qui pourrait lui échapper dans

le débit et dans la composition , prévoir les trahisons que

lid feraient ses gestes et son style , et par un effort presque

impossible, surtout s'il est long-tems soutenu, donner à

4ia déclamation , comme à son élocution , l'activité qu'il

•aSecle d'avoir dans lame.

Si vous supposez qu'il ne croie pas à la vertu , pourra- %-il en plaider la cause avec succès? lorsque les preuves

4l4 ESPRIT

qu'il emploiera, rondoiront k rcvûlrncffr, il se ronrlamncra intërieuremcnl de lutter contre elles ; et ce reproche intime ^moussera les traits qu*il lance contre le yice. Si CCS preuves ne sont pas convaincantes , comment ferontelles sur son auditoire une forte impression ? Ainsi , même en supposant qu'il rfhissU h faire illusion , et que son hypocrisie ne fût point soupronnde , il ne ferait jamais naître la persuasion, l/on opposera peut-être & mes réflexions, qi]*Ovi(le, toujours persécuté par ses passions, ou k cause dalles , a cliantd les douceurs de Tinnocence; que Sénèque a écrit sur une table d'or Féloge de la m^ diocrité; que des écrivains connus par la bassesse delenr jalousie^ se sont élevés avec force contre cette posnoa ténélireuse. Clommcnt donc juger des coeurs par les écriti^ et conclure de la morale aux mœurs?

Ovide a fait Téloge de Fâgc d'or : mais FAge d'or ne fut*il pas celui des plaisirs? L'innocence les rend pins piquans encore. Scra-t-on surpris qu'un auteur voloptucux ait peint avec intérêt la plus touchante des volnptés? Sénèque aimait les richesses, et écrivait contre ellei; m«iis écrivait-il en orateur? Son style, trop subtil ponr être aflectueux , ne porta jamais l'empreinte du sentiment l)c^ écrivains mvieiix ont déclamé contre l'envie; eh! qni pouvait mieux qu'eux en connaître les détours et en démasquer les artifices?

Au reste , est-il surprenant qu'en s'élevant contre Itf vices, on nous en inspire Thorreur? Ils sont faits ponr être d«':1c«lés. Mais il serait étonnant qu'un écrivain vicieux fil autant d*imprcJision que l'honnête homme à (pi la nature a acxordé 1rs mêmes talens.

Je vois paraître un orateur vertueux. La modeste sécn-

DB L'ENCYCIiOPÉDIE. 4lÔ

lié qui perce à travers ses traits , la décence qui ennoblit es manières , une certaine ardeur pour le bien , qui lui chappe dans son silence même , le ton touchant que lui tonne son zèle ^ tout me presse de l'écouter , tout me ^cbe ou me fait pardonner ses fautes. S'il hésite, je xemble ; s'il est applaudi , il me semble que je partage ses luccès ; et en les partageant ^ je voudrais les accroître* Il i^avait pas encore parlé , et j'étais persuadé par le désir ie l'être. Ma confiance donne à ses preuves toute la force le l'évidence^ et l'idée que j^ai de sa vertu, tourne au profit des vérités qu'il enseigne.

Teb sont les avantages de la vertu. Elle est dansj'élo* cpience , comme dans les mceurs , la recommandation la plus puissante et le charme le plus séduisant. Si Torateur qu'elle n'inspire pas est connu , comme il ne fait point naître la confiance , il produira difficilement la persua-^ sioD. S'il n'est point connu , la conscience de son hypo^ crisie lui ôtera la sécurité qui est la source du sublime , et k naturel qui est la source de l'intérêt. Né avec des talens sapérieurs, parvient -il à faire impression? cette impres-^ sion , quelque vive qu'on la suppose , l'aurait été davan-* iage , si à la force du génie il eut joint l'ascendant de la vcriu.

Si l'on nous objecte que plusieurs écrivains ont eu l'art de nous inspirer son amour, sans l'avoir eux-mêmes, D'Âlembert répondra pour nous que le sentiment qui fait aimer la vertu , les remplissait alors ; c'était en eux , dans ee moment , un sentiment trés-pénétrant et très-vif, mais lualheureusement passager.

( Cet article est tiré des notes du poème sur VÉUh' quence. )

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