Tome xv
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Il n'y a point de tableaux parfaits dans la disposition naturelle des choses : la nature, dans ses opérations, ne songe à rien moins qu'à se coni|)Oser et à se donner en spectacle ; et Ion doit s'attendre à trouver dans le moral autant et plus d'incorrections que dans le physique* La clémence d'Auguste envers Cinna est dégradée par le conseil de Livie : la gloire du conquérant du Mexique est ternie par une lâche trahison : César a quelquefois été cruel jusqu^à Tatrocité : le vieux Caton était avare* L'his' toire a peu de caractères dans lesquels la poésie ne soit obligée de dissimuler et de corriger quelque chose : c'est comme une statue de bronze qui sort raboteuse du moule, et qui demande encore la lime ; mais il faut bien prendre garde , en la polissant , de n'en pas affaiblir les traits. Il est arrivé souvent de détruire l'homme en faisant le héros.
Quel est donc le guide du poète dans ce genre de fie* tion? Je Tai dit : le sentiment du beau moral que la nature a mis en nous. Il a pu recevoir quelque altération de l'habitude et du préjugé ; mais l'une et l'autre cèdent aisément au goût naturel qui n'est qu'assoupi , et que l'impression du beau réveille. Quel est le lâche voluptueux qui n'est pas saisi d'un saint respect en voyant Aégnlus retourner à Carlhage? Ce qui peut se mêler d'opinions et d'habitude dans nos idées sur le beau moral , ne tire donc pas à conséquence et ne doit se compter pour rien.
Mais le poète qui conçoit l'idée du beau , et qui est en état de le peindre en altérant la vérité, le peut -il à son gré sans manquer à la praisemblance ?
Horace nous donne le choix , ou de suivre la renommée, ou d'observer les convenances. Mais ce choix cst-il libre ? Non; et si les caractères et les faits sont connus, lallcra-
lîon n'en est permise qu'autaiil qu'elle n'est pas sensible. On peut bien ajouter aux vertus et aux vices quelques coups de pinceau plus hardis cl plus forts; on peut bien adoucir, déguiser, effacer quelques traits qui dégraderaient ou qui noirciraient le tableau ; mais on ne peut pas insulter en face à la vérité, en changeant les événemens et en dénaturant les hommes : ce n'est qu'à la faveur de Tobscurité ou du silence de Thistoire, que la poésie, n'étant plus gênée par la notoriété des faits , peut en disposer à son gré, en observant les convenances; car alors la vérité muette laisse régner Tillusion.
L'abbé Du Bos , après avoir dît que ce serait une pédanterie que de reprocher à Racine d'avoir changé^ dans Britannicus^ la circonstance de l'essai du poison préparé par Locuste , n'en fait pas moins le procès au même poè'te, pour avoir employé le personnage de Narcisse, qui ne vivait plus ; pour avoir supposé que Junie était à Bonie lorsqu'elle en étiît exilée ; et poiir avoir changé le caractère de cette princesse , afin de l'ennoblir et de le rendre intéressant. N'est-ce pas encore là de la pédanterie? Je conviens avec l'abbé Du Bos que les faits liistori(|ties de quelque importance ne doivent pas être chîiDgéè , encore moins les faits célèbres et connus de tout le monde ; et qu'il serait absurde ào faire tuer Brutiis par César. Mais la mort de Narcisse et le caractère de Junie sont - ils du nombre de ces faits? La règle , en pareil cas , est de savoir jusqu'où s'étendent les connaissances familières du monde cultivé pour lequel on écrit. Or , quel est le siècle où les petits détails de l'histoire romaine soient assez présens aui 8|9ectateurs et aux lecteurs , pour que de si légères altérations les blessent? Un homme versé dans l'étude de l'àh-
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iiquili; sait ce que Tacite et Sénèque ont dit des mœurs de Juiiia Calvina; mais ni la ville ni la cour nVn sait rien, Virgile a donne dans Uidon Texempie des licences heureuses que Ton peut prendre en pareil cas. Tout ce qu'on a droit d'exiger pour prix de ces licences, c'est qu'elles contribuent à la beautd de la composition. 11 s^agit donc , non d'aller chercher dans l'histoire si Narcisse était vivant et si Junie l'était à llome, mais de voir dans la tragédie s'il était bon défaire vivre Narcisse et d'oublier l'exil de Junie. Que Tacite et Sénèque aient dit qu elle était une effrontée^ ou qu'elle était une f^énus pour tout le monde ^ et /}our son frère une Junon » ces anecdoles ne sont pas du nombre des faits importnns et célèbres qu'un poète doit respecter. Kt sur quoi porterait la licence que l'uhbé Du Bos lui-m£me accorde aux poètes d'altérer la vérité, si des circonstances aussi peu marquées étaient des traits dliistoire inaltérables ?
C'est un supplice pour les artistes que les préceptes donnés par ceux qui ne «ont point de l'art.
A l'égard de la beauté ph^si(|uc, qui est l'objet capital de la peinture et de la sculpture , elle exerce peu les talcns du poëte : il l'indique , il ne la |)eint jamais ; et en l'indiquant j il fait plus que de la peindre.
Quant à l'exagération des forces , des grandeurs y des facultés de l'être physiciuc, coninie lorsqu'on £iît des héros d'une taille et d'une force prodigieuse^ des animaux d'une grandeur énorme , des arbres dont les racines touchent aux enfers et dont les branches percent les nue»; ce» peintures exagérées sont ce (|u'il y a de moins tlifficile : la justesse des proportions et des rapports en fait la vrai- Hf'înhlance ,
DE l'encyclopédie. Soi
Une autre sorte de prodige dont la poésie tire plus d'avantage, c'est la rencontre et le concours de c«!rtaines circonstances que le mouvement naturel des choses semble n'avoir jamais du combiner ainsi , à moins d'une expresse intention de la cause qui lés arrange. On annonce à Mérope la mort de sou fils ; on lui amène l'assassin y et l'as^ sassin est ce fils qu'elle pleure. OEdipecberche à découvrir le meurtrier de Laïus: il reconnaît que c'est lui v même , et qu'en fuyant le sort qui lui a été prédit, il a iuéson père et épousé sa mère. Qreste est conduit à l'àiitel de Diane pour y être immolé ; et la prêtresse qui va l'égorgec! se trouve être sa soeur Iphigénie, Hécube va laver dans les. <îaux de la mer le corps de sa fille Polyxène> tmmelée-^r. le tombeau d'Achille ; elle voit flotter un Gadavre:,/ca cadavre approche , Hécube reconnaît Polydoré \ «on £1^.;^ Voilà de ces coups de la destinée , si éloignés de l'ordre des choses , qu'ils semblent tous prémédités. /
Tout ce qui est possible n'est pas vraisenihlable ; et lorsque , dans la combinaison des événemens ou dans le jeu des passions , nous apercevons une singularité, trop étudiée; le poète nous devient suspect, l'iUusion cesse avec la confiance : en cela pèche , dans Inès , l'affectatiorn de donner pour juges à don Pèdre deux hommes dont Tnn doit le haïr et l'absout , l'autre doit l'ainiér et \% condamne : cette antithèse inutikî est évidemment com^ binée à plaisir. L'unique moyen de persuader est de pâ^ raltre de bonne foi; or, plus la rencontre des iuciidei^ ;0||: étrange , plus , eu la comparant avec la suite nat^reU^tides choses , nous sommes enclins à douter de la bonne foi de^ témoins : aussi cette espèce de fable exige-t-elle beauçpup de réserve et de précautioa.
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les l>orn(*fl lie nos pcrcrptîons , il n'en coûlc rien d*élcvcr le tr6ne «le Jupiter, dVpcsanlir le trident de Neptune, de donner aux coursiers du Soleil , à ceux de Mars et de Minerve, la vitesse de la pensée. Le P. Bouliours observe que, lorsr|ue, dans Homère, Polyplu^me arrache le sommet d*une montagne , Ton ne trouve point son action trop étrange, parce (pie le poëte a eu soin d'y proportionner la taille et la force de ce géant. De m6me lorsque Jupiter <3)ranle l'Olympe d'un mouvement de ses sourcils, et que le Dieu des mers , frappant la terre, fait craindre à celui des enfers cpic la lumière des cieux ne pénètre dans les royaumes sombres ; ces actions , mesurées sur Féchellc de la fiction , se trouvent dans Tordre de la nature par la justesse de leurs rapports. Voilà, dit -on, de grandes idées : oui ; mais c*est une grandeur géométrique , h laquelle, avec de la matière , du mouvement et de Tespace, on ajoute tant que Ton veut.
Mais lorsqu'on en vient au moral , la difficulté est plus grande. Avec mes yeux je mesure le firmament ; avec ma })ensée je ne mesure (|ue ma pensée. Que j'essaie d'imaginer un Dieu : quelque effort que j'emploie à lui donner une niiture excellente, la sagesse , la sensibilité , l'élëvation de son Ame, ne seront jamais que le dernier degré dcsa- {^csse, de s^msibilité, (félévation de la mienne. Je lui accorderai des sens que je n'ai pus , un sens, par exemple, pour entendre couler le tems, un sens pour lire dans la pensée, un sens pour prévoir l'avenir, parce qu'on ne m'oblige pas au détail du méeanisme de ces nouveaux orf;ane.s; je le douerai d'une iFitelligenee à laquelle je supposerai vaguement (jue rien n'est caclié, d'une force cl «I'uih; fécoudité d'action à laquelle 11 m'ciît bien aisé de
DE l'encyclopédie. ' 5o5
feindre que rien ne résiste ; je l'exempterai des faiblesses de ma nature , de la douleur et de la mort , parce que les idées privatives sont comme la couleur noire , qui n'a besoin d'aucune clarté ; mais s'il en faut venir à des qualités positives, par exemple , le faire penser ou sentir , il ne sera clairvoyant ou sensible , éloquent et passionné , qu'autant que je le suis moi-même. On a dit que Jupiter était descendu sur la terre pour se faire voir à Phidias, ou que Phidias était monté au ciel pour voir Jupiter. Cette hyperbole a sa vérité 5 l'on conçoit comment l'artiste, par le caractère majestueux qu'il avait donné à sa statue , pouvait avoir obtenu cet éloge : mais le physique est tout pour le statuaire et rien pour le poêle , s'il n'est d'accord avec le moral. Cet accord^ s'il était parfait , serait la merveille du génie; mais il est inutile d'y prétendre : l'homme n'a que des moyens humains.
Il faut même avouer, et je l'ai déjà fait entendre, que si, par impossible, il y avait un génie capable d'élever les Dieux au-dessus des hommes^ il les peindrait pour lui seul. Si, par exemple, Homère eût rempli le vœu de Cicéron , Humana ad deos transtidit^ divina Tnallem ad nos y le tableau de ï Iliade serait sublime 5 mais il manquerait de spectateurs. Nous ne nous attachons aux êtres surnaturels que par les mêmes rapports qui les attachent à notre nature. Des Dieux, d'une sagesse inaltérable, d'une constante égalité, d'une impassibilité parfaite, nous toucheraient aussi peu que des statues de marbre. Il faut, pour nous intéresser , que Neptune s'irrite , que Vénus se plaigne , que Mars , Minerve , Junon , se mêlent de nos querelles et se passionnent comme nous. Il est donc impossible, à tous égards , d'imaginer des Dieux qui ne soient pas hommes 5 mais ce qui n'est pas impossible, c'est de leur
(loiiii(T])lu4(1Vlt'vatioii(1iiiis lf*HHciilinirn»9 pins diMlif^nitc (laiiH l<! Iiiii^:i{i;r (|iir ii^oiil iail la plupart des portcA. Ccf|uc dit Satan nu mi Ici 1 dans le |K)rriie de Milton , ce que Nrptuiie dit aux vciitA dans VïinviJti^ votli lc« modèles du merveilleux. La Loiiiie f'iruii d'employer cc« pcrftonnages est de les faire a^ir Ix-aueoup et de li.'s faire porter |)eu. Le druiiiatiipie e.st leur rcueil : auHsi les a-t-oii presc]uc kannif delà tragédie; le merveilleux ti*y oaI (;uère admis qu'en idée et lior.s de la .scrne visible. Si 4|uclquefois on y a fait Toir Av.ii Hpeetrcs , il» ne di-sent (pu* cpu^lqups mots et disparaissent à Tin.stant. Dans la trn<;édie de Macbeth^ apris <|ue ce hcélérut a awassiiié hou rcii , un spectre ac présente vi lui dit : Tu fie dormirtin plun. Quoi de plue simple et de ]ilu.H terrible ? I^a grande dillicultéest dVm ployer BTCC décence un ni«Tvcillenx ipril nVst pas pcrmia d'altérer ^ <:unune ci^lui de la reli};i()n. Il est absurde et scaTidalcul de doiuier aux êtres nurnaturels (pi\m révère^ les vices <lc riiunianitc. Si donc , par exemple , Ton introduit dans un |)orme 1(\h arigrs, les saints , les personnes divines, ce ne doit iUv i\\\v\\ passant et avec unecxtr/\nic réserve : on ne peut tirer de leur entremise aucune action pa.H.sioniire. Le waint Alichcl de Kaplinel est l'exemple de <:e que je viens d<' dire; : il terrasse le dragcm, mais avec un front inaltérable; et la sérénité de ce visage céleste est Timage des mteurs (pi'on doit suivre dans cette cs' ]>èee de merveilleux : aussi , dès que la scène du [M)ëinc de Milton est dans le ciel , sa fiction devient absurde et n<; fait plus rrillusion. Des r.sprits inq)assibl<rs et purs ne peuvent avoir ri<'u fie palbétique. Le rlianq» libre et vaste de la fiction i-st donc, la mytlndogie, la magie, la irei'ie , dont on peut se jouirr à .son gré.
.rai dit que rinqM;.«)àibililé d'expliquer uutui'cUcmcut
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les pLéoomènes physiques avait réduit Tesprlt liumaiu à fin veut ion du merveilleux ; et c'est ainsi qu'où a fait de toutes les causes secondes des intelligences actives , et pins ou moins puissantes, selon leurs grades et leurs em- |ilois : les élémens en ont été peuplés ; la lumière j le Im , 1 air et l'eau ; les vents , les orages^ tous les météo- Dec ;. les bois , les fleuves , les campagnes , les moissons , les fiburs et les fruits > ont leurs divinités particulières. Au ieu de chercher , par exemple , comment la foudre s'alumait dans la nue , et d'où venaient les vagues d'air dont impulsion bouleverse les flots ; on a dit qu'il y avait un ]^ieu qui lançait le tonnerre^ un Dieu qui déchaînait les ents; un Dieu qui soulevait les mers. Cette physique, peu ^tjlA&isante pour la raison, flattait le peuple, amoureux les prodiges ; aussi fut-elle érigée eu culte ; et , après avoir icrdason autorité, elle conserve encore tous ses charmes. La morale eut son merveilleux comme la physique ; et 2^ seul dogme des peines et des récompenses dans l'autre ^ie, donna naissance à une foule de nouvelles divinités. ;. avait déjà fallu construire au-delà des limites de la ftture, un palais pour les Dieux des vivans; on assigna de^ ^me un empire aux Dieux des morts ^ et des demeures ixx mânes. Les Dieux du ciel et les Dieux des enfers ^^taient que des hommes plus grands que nature 5 leur Sjour ne pouvait être aussi qu'une image des lieux que ous habitons. On eut beau vouloir varier, le ciel et ^nfer n'offrirent jamais que ce qu'on voyait sur la terre. •""Olympe fut un palais radieux; le Tartare, un cachot ^«rofond ; l'Elysée , une campagne riante.
Largior hic campos œiher et lumine vestît Purpureo ; solem(]ue suum , sua sidéra nârunt,
{JEn. VZ, G4o.)
5oB r.HfiiiT
lie ciel fui cmtielU par une volupté pure et par paix inaltérable. Dca concerta , dea featina , dea amc tout ce qui flatte lea aena de riiomnie , fut ]e partage immortela. Le calme et Tinnocence habitèrent YaêiV ombrca beureuaea ; lea aupplieea de toute eapéee fi infligea aux mânca criminela f maia avec peu d^équit^ HIC aemble, par lea poctea niènie lea plua judiciem fiction n'en fot poa moina reçue et révérée ; et le Ta fut Tefiroi dea mécliana, comme FEljraée était Teapoi )uatea«
Un avantage moina aériens (]ue la poéaie tira i
nouveau aystéme 9 fut de rendre acnaiblea lea idéea
tmitea, dont elle fit encore dea légiona de divinité
métapbysic|ue ae jeta dana la fiction ^ comme la phy
et la morale. Ia^b vicea^ lea vertua, lea |>aaaiona bunui
lie furent plua dea notiona vaguea, I^u aageaae f la )ai
la vérité, Tamitié, la |Kiix , la concorde, toua cea bic
Icfii maux opposé» ; la Inrauté « cette collection de ta
traita et (h; nunnccA; lea grAcea, a:n |)erceptîoiia ai
catea, ai fugitive»; le tema même, celte abstractior
1 rtprit ae fatigue vainement à concevoir, et quil ne
ac résoudre à ne pas comprendre ; toutes cea idéea fai
el cotnpc>sé<!s de notions priiniliv<M(, qu^on a tant de
à réunir dans une Hcule perception; tout cela, di9-j<
perHonnifié. Un merveilleux c|ui faisait tomber soi
êv.nn ce qui même eût échappé à rintelligence la plui
til(;, ne [)OUvait manquer de saisir , de captiver l<
liuiiiain : on ne connut bi<;nl(M |)lus d'autres idée
vr.s inif'if^cs aIlégori([ues. 'Joutes lc;s aircctions de 1
))n,'.s([ue tontes m:h perceptions prirent une formf!
NihK: : 1 lioumic fil des boinnics <lc tout -, ou diâlln;;i
DE l'encyclopédie. Sog
àées métaphysiques aux traits du visage; chacune d'elles sut un symbole , au lieu d'une définition ; et ce fut sur la convenance de l'image avec son objet que fut fondée la ^imiisemblance.
On vient de voir toute la philosophie animée par la fiction 9 et l^univers peuplé d'une multitude innombrable a ôtres d'une nature analogue à celle de l'homme. Rien de lus favorable aux arts , et surtout à la poésie. La my tlio* lie, sous ce point de vue, est l'invention la plus ingciieuse de l'esprit humain.
Mais il eût fallu que le système en fût composé par un il hopime , ou du moins sur un plan suivi. Formé de prises çà et là , et qu'on n'a pas même eu soin d'àer l'une à l'autre, il ne pouvait manquer d'être rempli disparates et d'inconséquences; et cela n'a pas empélé qu'il n'ait fait les délices des peuples, et long-tems l'obde leur adoration : Quodjinxére liment (Lucrèce): t la raison est esclave des sens! Mais aujourd'hui que b fable n'est plus qu'un jeu, nous lui passons, hors du H>eme, toutes ses irrégularités, pourvu qu'au dedans tout ^ qu'on nous présente se concilie et soit d'accord. , 3'ai distingué ailleurs la fiction simple et l'allégorie. Je ie ferai que rappeler ici en peu de mots leur différence et ieur emploi. L'une embrasse tous les Êtres fantastiques llii ont pris la place des causes naturelles, ou qui sont i^enus à l'appui des vérités morales. Jupiter, Neptune, ^luton , ne sont pas donnés pour des symboles , mais ^tous des personnages aussi réels qu'Achille , Hector , et E^xîam ; ils ne doivent donc être employés que dans les vîljets où ils ont leur vérité relative aux lieux , aux tems , i^* l'opinion. Les tems fabuleux de l'Egypte, de la Grèce,
ftlO i:.Sl»KIT
et (le rilalio, ont In mytliologic pour liiMoirr; VuV'c ria Miii.iiitnrc est lire nvcr celle de IMiiios; et lorsque vous vo^i-z Pliiloclète , vous n'êtes point surpris (Venlendrc parler de Papotliéose d'Hercule, roni nie d'un fait simple et connu. Les sujets pris dans rrs tmis-Ià rcroivent donc In ni}'tlic)Io£;ie: mais il n'est pas primis de la transplanter, et s'il .s'af;it de Hiéniistocle ou de Socrate^ elle n'a plus lieu. Il en est de même des sujets pris dans riiisloireda jMiliini : l'jK'c , Iule , Roniulus lui-même est dans k système du merveilleux; après cette époque, riiistoirerst plus scvÏTc , et n'admet rpie la vérité.
Ce que jf! dis de la fahle doit s'appliquer à la magie^il n'y a que les sujets pris dans les tcnis où l'on croyait aot enc1ianteurs« (|ui s*aceommodent de ce système : il coii- Tcnait ù In JéruHalem dvUvrcc; il nVûl pas convenu a h llenrtade.
Lucain s'est conduit en lionime consommé, lorsqu'il a hanni de son poème le merveilleux de la faldc*. Si ronciit vu rolympe divisé entre Pompu' cl C/sar, comme entre lesCirecsel les Trovens , cela n'eût fait aucune illusion* Il serait eneore [dus al)surde anjourd'liui de mettre en scùnc les dieux d'Ilranère dans les révolutions d'Angleterre oo de Suède. -Niais r()n)l)ieii |)lus elioqunnt est le mélange (1p5 deux systèmes, tel cju'on le voit dans quelques-uns de* poètes italiens! Tl n'y a jdiis i\v. merveilleux absolu pouf les sujets modernes cpie celui de la religion, et je crois «nvoir fait sentir eond)ien l'usaf^e en est difficile.
(^.(imnie la féerie n'a j:im;ns été reeue, elle ne pnit jamais èlre sérieiisenieïit emplovée; mais elle aura lieu dans un poème l)adiii. M <*fi est de mènnî du merveilleux de r.ipoloi'jTie. ('epcnd.int , j'oserai le dire, il y a, dans It'S
DE l'encyclopédie. 5i 1
mœurs et les actions , des animaux des traits qui tiennent du prodige j et qui ne sont pas indignes de la majesté de Fépopce. On en cite des exemples de fidélité , de reconnaissance , d'amitié , qui sont pour nous de touchantes leçons. Le chieu d'Hésiode^ qui accuse et convainc Ganitor d avoir assassiné son maître ; celui qui découvre à Pyrrhus les meurtriers du sien ; celui d'Alexandre, auquel on présente un cerf pour combattre y puis un isanglier , puis un cmrs , et qui ne daigne pas quitter sa place ; mais qui , iroyant paraître un lion , se lève pour l'attaquer , « montlmnt manifestement , dit Montaigne , qu'il déclarait celui-là seul digne d'entrer en combat avec lui 5 » le lion, ÉûnÀ reconnaît dans l'arène l'esclave Androclès , qui l'avait Ipiéri , ce lion , qui lèche la main de son bienfaiteur, s'at- ^che à lui , le suit dans Rome , et fait dire au peuple qui le couvre de fleurs : P^oilà le lion hôte de Vhomme , voilà t homme médecin du lion^ ce qu'on atteste des éléphans^ ce qu'on a vu du lion de Chantilly; ce que tout le monde ^t de l'instinct belliqueux des chevaux; enfin, ce qui se passe sous nos yeux dans le commerce de Thomme avec les animaux qui lui sont soumis, donnerait lieu, ce me semble, au merveilleux le plus sensible, si on remployait avec goût. Le chieu d'Ulysse en est un exemple; et malheur à Fhomme froid pour qui ce trait touchant n'aurait pas assez de noblesse.
A l'égard de l'allégorie , comme elle n'est pas donnée pour une vérité absolue et positive, mais pour le symbole et le voile de la vérité, si elle est claire, ingénieuse et détente, elle est parfaite; mais il faut avoir soin qu'elle • s'accorde avec le système que l'on a pris. On peut partout diviniser la paix; mais cette idée charmante, qui en est
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le syriibolc (Ich rolomlicii i]<; VénuB faUnni leur nid «lani le c;i»f|uc <lc Mars), aeraii ausfti ili-|>lac&s dau* un ftujct |ii(.'ux 9 que IVuit, claii» IV^liftc des CirleslinSy le groupe ili'.9 Iroi» Cîracefti. L'alli-gorie des paMioiiSy des vices , dci \c'rlu*i , etc. , est reriie dans répo[>ée , quel que soit le lieu <fi le trrn« de raciioti ; elle est aussi admise sur la scêttc lyrique; mais Tiiusterité de la tra|;rdic ne {lermet plus de 1 y rm|iloyrr. KftiJiylif introduit eu personne la Force et I<-i N<:(:e.ssiié ; le théâtre fraocais n'admet rien de scDi' I>I«il>le*
Mais, soit en n^cit , soit en scène, lalUgorie ne doit rtre qu'accidentelle et passi-igère, et surtout ne jamais prendre la place de la passion , à moins que le poète y ptr des raisons de bienséance , ne Miit oblige de jeter ce voile sur ses peintures. I/auteur de lu Iltnriade a employé cet artifice; mais Ilomirre et Virple se sont bien gardés de faire «les |>ersonnafçes allégorii|ues de la colère d'Achille et (le l'amour de Didon. Le mieux est de jKsindre la passion toute nue et par sv.s rd'cts, comme dans la tragédie. Toutes \vs (ois que la nature est touchante et paiisiomicc, h: ni(!rv<:illi:ux e'>t au moins supeiOu.
Au reste , le (^rand art dV'uqiloyer le nif^rveilleux est de le nj«'ler avrc la nature ^ comme s'ils ne faisaient qu'un seul ordre de choses, et comme s'ils n*avaient qu'un mouvement commun. (îet art den^n-ner les roues de ces deux machines et d'en tirer une action combinée , est celui d'Homère nu plus haut det;ré. On en voit Texeinple dans Y/lûiJ/f, I/édi(i(x* chi poënie est fondé sur ce qu'il y a de plus ti.'ituiel et de plus .sim|)le , Tamonr de Chrys<*'S \}i)Ut sik lille. On lit lui a enlevée; il la redemande , on la lui n:« (use; «Ile t-A ra|»liv<: d'nr» roi siipeihe, qui rebute centrt
DE l'encyclopédie. 6i3
affligé. Cbrysès , prêtre d'Apollon , lui adresse ses plaintes. Le Dieu le protège et le venge; il lance ses flèches empoisonnées dans le camp des Grecs. La contagion s'y répand , et Calchas annonce que le Dieu ne s'apaisera que lorsqu'on aura réparé l'injure faîte à son ministre. Achille est d'avis qu'on lui rende sa fille : Agamemnon , à qui elle est tom- . bée en partage , consent à la rendre ; mais il exige une autre part au butin. Achille indigné lui reproche son avarice et son ingratitude. Agamemnon , pour le punir , envoie prendre Briséis dans ses tentes; et de là cette colère qui fut si fatale aux Grecs. La nature n'aurait pas enchaîné les faits avec plus d^aisance et de simplicité ; et c'est dans cet accord facile , dans cette intime liaison du familier et du merveilleux y que consiste la vraisemblance.
Mabmontel.