RODRIGUES
Tant pis ! les coquettes sont de toutes les femmes le moins en danger; la coquetterie est une monnaie, c'est la monnaie de Famour ; or, quand les femmes n'ont pas de mon^ naie...
Madame A., comme toutes les femmes tristes,
était profondément coquette.
... Le matin à déjeuner, nous étions seuls ensemble, elle apparaissait en simple peignoir : c'était une ombre, un vrai squelette; les plis de sa robe tombaient droits jusqu'à terre, elle me faisait pitié: et puis tout à coup, à dîner (il y avait toujours grand monde à dîner), elle revenait avec la plus jolie taille, ronde, coquette, gracieuse: c'était charmant. Dans cette subite métamorphose, je remarquais des variétés qui m'amusaient beaucoup. La beauté de sa taille augmentait en proportion de l'importance et de la dignité des personnes qu'elle attendait. Elle fait grand cas des titres, vous le savez. Or, pour un comte, elle n'était que potelée et rondelette; pour un marquis, c'était la Vénus de Milo; pour un lord, elle se faisait une tournure circassienne ; pour un duc, ses grâces allaient presque jusqu'à l'obésité; et pour moi, rien... pour moi, qui suis un vieil ami de sa famille, moi qui ai rendu de si grands services à son mari, elle ne faisait pas les moindres frais : c'était humiliant. Je méritais qu'elle eût pour moi plus d égards et plus... d'embonpoint.
M. de 3Iartignac nous disait un jour : « Les femmes coquettes n'ont jamais froid. » Il avait raison.
La lutte continuelle des prétentions excitées contracte et déforme les traits. En vain nos jeunes femmes sont belles, la vanité leur égratigne la figure avec ses grifies de chatte, l'envie plombe leur teint... Avez-vous jamais remarqué cette couleur mate, livide et verdàtre qu'on appelle un teint d'envieuse?... Et, au bout de quelques années, de leur éclat il ne reste plus rien ; elles n'ont plus même cet air de noblesse auquel elles ont tout sacrifié, et que la nature leur avait donné avec leur beauté; car. ce n'est pas parce qu'on veut avoir l'air noble qu'on a l'air noble, c'est parce qu'on s'occupe de nobles idées : la pensée sculpte le visage ; elle ciselle les traits, elle refait le masque; votre physionomie vous dénonce malgré vous; à dix-huit ans, on a la figure de sa nature ; à vingt-cinq ans, on a la figure de ses occu-. pat ions ; si les pensées auxquelles on se livre habituellement sont généreuses et grandes, quelle que soit l'irrégularité des traits, la physionomie sera intelligente, le regard imposant, l'attitude franch? et digne; si l'on vit, au contraire, de vanité, de niaiseries, de misères, quelle que soit la pureté des traits, la grâce de l'ovale, la physionomie sera fausse, le regard sera vide, l'attitude sotte et pédante...
La bourgeoisie suciée est systématiquement triste, et cependant elle sourit toujours volontairement; mais quel sourire!... Un affreux sourire carré, bridé, accroché, plus triste cent fois que le sérieux le plus glacial. Ce n'est pas tout, et ceci est le comble de l'art, avec ce sourire carré, elle ne dit
que des phrases rondes. Quand elle est partie, rien ne l'arrête; elle arrondit, il faut absolument qu'elle arrondisse sa phrase; l'empêcher d'arrondir, c'est lui manquer de respect; quelqu'un survient, elle salue, puis elle reprend sa phrase, et l'arrondit; le feu pétille ; un éclat de bois tombe sur le tapis; elle donne à son auditoire Je temps d'éteindre le feu, et puis elle poursuit sa phrase commencée et l'arrondit.
Le carême est fort brillant cette année, il lutte de plaisirs avec le carnaval; c'est affreux à dire, mais il faut bien l'avouer, puisque cela est. On danse, on danse avec ardeur, comme on devrait prier, et certes on ne jeûne pas. Si vous voyiez souper nos élégantes, si vous saviez comme toutes ces nymphes man.^ent, vous ne vous croiriez point aux jours des privations pieuses: vous ne comprendriez pas non plus pourquoi ces jeunes Tommes sont si maigres. Vrai , quand on a assisté à l'un de nos grands soupers de bal, quand on a vu ces frêles beautés à l'ouvrage, quand on a mesuré de l'œil ce qu'elles ont englouti de jambons, de pâtés, de volailles, de sautés de perdreaux et de gâteaux de toute espèce, on a le droit d'exiger d'elles des bras plus ronds et des épaules mieux réussies. Pauvres sylphides, en retournant chez elles, leur àme retrouve donc bien des chagrins!... car il faut plus d'une peine pour neutraliser les bienfaits nutritifs de pareils repas! Un homme d'esprit a dit : « Les femmes ne savent pas le tort qu'elles se font en mangeant. » Et il a bien raison; rien de plus désenchantant que de voir une femme belle et parée manger sérieusement. L'appétit n'est permis aux femmes qu'en voyage. Dans un salon, il faut qu'elles soient petites-maîtresses avant tout;
et une petite-maîtresse ne doit prendre au bal que des glaces, ne doit choisir que des fruits et des friandises. Cela nous rappelle ce mot dun enfant qui entendait sa mère retenir à déjeuner son maître d'écriture, et qui voulait l'inviter aussi à sa manière. <' Oh! restez, monsieur, disait-elle (c'était une petite-fille), je vous en prie: je n'ai jamais vu manger un maître d'écriture! » Sans doute, elle se figurait qu'un maître d'écriture devait manger des choses extraordinaires, des pains à cacheter peut-être, ou toute autre chose de son art. Eh bien, nous, nous sommes un peu comme elle: il nous semble qu'une élégante ne doit se nourrir à Y œil que de parfums, de fruits et de fleurs.
Il y a des merveilleuses qui savent adroitement concilier les plaisirs défendus et les privations ordonnées; ainsi elles vont au bal, elles y dansent, mais elles y jeûnent ; si le bal a lieu un samedi, elles se privent de gâteaux et de glaces jusqu'à minuit; après minuit, c'est dimanche; quelquesunes, plus ingénieuses, se permettent les glaces aux fruits; les glaces aux fruits sont considérées comme une boisson; mais jamais elles ne se permettraient des glaces h la crème. Oh! jamais! le lait étant généralement considéré comme une nourriture. Files dansent... mais elles ne se permettent pas non plus toutes les danses ; il y a les danses des jours gras et les danses des jours maigres; ne confondez pas; cela ressemble au joli mot de la duchesse de M... On parlait d'un bal d'artistes qui devait être donné aux Variétés. — Dans la salle des Variétés? demanda quelqu'un. — Non, pas dans la salle, reprit une autre personne ; on ne dansera que dans le fo\er, à cause du carême. — Ah ! dit la duchesse, le fover est maigre?
A Paris, toutes les femmes jouent un rôle : c'est que le besoin de produire de l'effet leur compose une seconde nature, qui détruit toute la noblesse de la première; c'est que la vanité, à Paris, est stérile, tandis que la vanité, à la campagne, est féconde. A Paris, une femme ne songe qu'à briller, son orgueil n'est qu'égo'isme; elle, toujours elle sur le premier plan ; sa pensée est d'être la plus belle, la plus entourée, la plus spirituelle, la plus riche, la première enfin, toujours la première : et vous tous, vous ses enfants, vous son mari, vous sa sœur, vous sa mère, vous êtes sacrifiés à ce besoin d'effet, qui est le mobile de toutes les actions de sa vie. A la campagne, au contraire, sa vanité se repose, ou plutôt elle vous appartient; ses prétentions, bien loin de vous être hostiles, vous deviennent favorables, car maintenant son orgueil, c'est vous, c'est votre bien-être, ce sont \os plaisirs; elle s'occupe de vous du matin au soir; elle vous est rendue tout entière; plus de préoccupation mondaine, elle n'a plus qu'un rôle à jouer, celui de bonne maîtresse de maison, et ce rôle lui sied à merveille. Sa vanité est votre joie; cette vanité qui vous séparait d'elle à Paris, là vous réunit à toutes les heures ; vous lui devez vos plus doux moments, et vous découvrez dans cette femme nouvelle mille qualités dont vous n'aviez aucune idée ; vous lui trouvez de l'esprit, et jusqu'alors vous aviez cru sincèrement qu'elle en manquait; vous découvrez qu'elle est très-bonne musicienne, qu'elle chante bien : talent gracieux qu'une rivalité de famille lui fait modestement cacher. « Ma cousine a une si belle voix, dit-elle, que je n'ose jamais chanter quand elle est là. » Vous lui découvrez enfin deux
petits enfants adorables que vous n'aviez jamais vus et qu'elle élève parfaitement. Cette femme si moqueuse, si médisante à Paris, dans son château est bienveillante pour tout le monde. Si Ton vient à parler d'une de ses amies absente, elle en fera l'éloge, elle rendra justice à sa beauté ; à Paris, elle en est envieuse, elle ne peut lui pardonner ses beaux cheveux, ses admirateurs et ses diamants; à la campagne, elle l'aime, elle convient qu'elle est jolie, elle oublie ses succès qu'elle ne voit pas et ses diamants qui sont dans leur écrin; elle lui écrit mille choses affectueuses, et elle est sincère. 0 prodige! qu'est-ce que cela prouve? Que l'air de Paris ne convient pas aux Parisiennes. La vanité et l'envie composent l'atmosphère ici. et cela suffit pour corrompre les plus belles natures.
Les hommes se croient tous charmants ; cela les préserve d'être envieux, ou du moins cela fait qu'ils sont envieux d'une autre manière; il leur faut un sujet d'envie : ils se brouillent avec leur ami, quand il obtient un grand succès, sans doute; mais encore faut-il qu'il obtienne un succès; ils ne le haussent pas sans raison : tant qu'un événement n'est pas venu leur révéler leur propre infériorité, ils se croient parfaits, au-de.ssus de tout, et ils vivent tranquilles. Les femmes sont plus modestes, elles ont plus le temps de s'observer; elles s'aveuglent moins sur elles-mêmes; et dès leur entrée dans le monde, elles éprouvent une jalousie vague, une inquiétude humble qui les rend envieuses d'avance. Cette appréhension, cet instinct d'une rivale à venir, les fait s'armer sans guerre, se parer sans fête, et leur inspire cette malveillcmce factice qui les fiiit paraître méchantes, et qui n'est que de la crainte, cette coquetterie
laborieuse, cette gentillesse volontaire qui les fait paraître coupables, et qui n'est que de la modestie.
Les femmes se privent sottement de beaucoup de succès et de plaisir qu'elles ne remplacent pas ; et puis, elles font du désenchantement, elles s'étonnent que tout les ennuie.
Madame de M..., remplie de zèle pour les intérêts de ses amis, regardait comme autant d'offenses les secrets et ies sentiments qu'on ne lui confiait point.
En général, les moindres actions d'une Anglaise sont l'effet d'une résolution. Les Anglaises ne connaissent point les entraînements de la nonchalance ou de la vivacité française; elles ne font pas une chose plutôt qu'une autre indifféremment; tout, chez elles, est l'œuvre d'une décision : leur manière de marcher, de parler, d'aimer et de prier. Elles ne désirent jamais, elles veulent; elles ne se promènent pas, elles marchent, parce qu'elles ont résolu de marcher; elles vont droit... à rien; elles partent pour aller... nulle part. 3Iais n'importe, elles sont décidées, elles y arriveront, et leur manière de marcher môme semble dire : Je n'irai certainement pas ailleurs. Elles ont des lois intimes qui les régissent; elles ont un arbitre intérieur qui décide promptement de tout, sans appel. Chez elles, tout est volontaire; tout décèle un parti pris, un effort, des préparatifs comme pour un voyage, elles s embarquent pour toutes choses. Cela tient peut-être à leur île, dont on ne peut sortir par
hasard et par distraction, qu'on ne peut quitter qu'avec une ferme résolution, qu'avec la nécessité de passer sur le continent. Cet esprit résolu, qui manque de grâce lorsqu'il s'applique aux choses légères et indifférentes de la vie, est d'une grande valeur, appliqué à des intérêts plus graves.
Cest surtout à propos des ouvrages des femmes que l'on peut s'écrier avec M. de Buffon : « Le style est l'homme. »
.... Il vit une femme, jeune encore, mise avec recherche, et dont la figure aurait paru complètement insignifiante sans une grimace bienveillant? et continuelle qui lui composait une espèce de physionomie. Madame de Clairange n'avait ni âme, ni esprit, ni qualités, ni défauts; et n'étant entraînée ou retenue par aucun sentiment primitif, bon ou mauvais, elle avait pu se choisir tous ceux qui embellissent, et cela avec un goût exquis, c'est une justice à lui rendre. Les émotions les plus naturelles n'étaient pour elle que des parures; elle préférait la bonté à la malice, comme on préfère le bleu au rose, selon qu'il sied mieux. Rien no lui coûtait pour acquérir une vertu séduisante. Chez elle, la pudeur était une étude, la sensibilité un ornement, et la douceur un système. A force de la modérer, elle rendait sa voix si faible qu'on ne l'entendait pas. Cette préoccupation de toilette morale se trahissait dans ses discours; toutes ses phrases commençaient par : « Rien ne sied mieux, rien n'embellit autant. » On croyait qu'elle allait parler d'un béret ou d'une étoffe à la mode, point du tout, c'était de la piété ou de la bienfaisance. Décidée à la générosité, dans son zèle charitable , elle faisait en effet beaucoup de bien ,
mais tout cela sans charme, sans se faire aimer. Sa bonté était, pour ainsi dire, sans vie, ses consolations n'arrivaient pas jusqu'à vous; tout ce qu'elle disait pour calmer votre douleur prouvait qu'elle ne la comprenait point, et ceux-là mêmes qu'elle accablait de ses bienfaits, tout en la remerciant avec reconnaissance, la traitaient comme une étrangère. C'est que, pour être parent des malheureux, il faut avoir beaucoup souffert ou bien beaucoup rêvé.
Il n'était pas une seule personne dans la société de madame de Clairange à qui elle n'eût rendu service. Aussi, dès qu'e-le arrivait , on s'empressait autour d'elle ; car chacun voulait la dédommager, par une préférence apparente, des sentiments qu'elle n'inspirait pas ; sans se rendre compte du peu de sympathie qu'on ressentait pour elle^ on se reprochait de rester indifférent pour une personne si obligeante, et l'on se soulageait de ce remords en faisant d'elle des éloges démesurés. Aussi elle avait une réputation de dévouement, de bonté angélique que sa nature ne méritait pas, mais que ses actions justifiaient.
Les âmes médiocres et les petits esprits se passionnaient pour elle, et citaient volontiers sa conduite pour humilier les autres femmes. Les gens distingués, les âmes d'élite, au contraire, se fatiguaient de tant de vertus étudiées, et de même que les continuelles bergères et les perpétuels moutons de M. de Florian font désirer un loup féroce, les constantes perfections de madame de Clairange faisaient aspirer après un bon défaut.
M. de Clairange avait eu, d'un premier mariage, une fille que madame de Clairange traitait comme la sienne : et même, pour échapper aux torts qu'on reproche ordinairement aux belles-mères, elle affectait de préférer Valentine, fille de son mari, à ses propres enfants. Les émotions de
nature reviennent rarement dans un caractère faussé par des sentiments de convention; et dailleurs Ihéroïsme est facile aux personnes indifférentes.
Une des considérations qui avaient engagé madame de Clai range à adopter ce système de bonté imperturbable, était la difficulté quelle trouvait de succéder avec avantage à la première femme de M. de Clairange, une des célébrités les plus remarquables du siècle, et dont la brillante réputation d'esprit était un fardeau pénible pour une femme qui portait le même nom.
Madame de Clairange se rendait justice: et, sachant que son esprit n'était pas de force à lutter contre le souvenir qu'on gardait encore de celui de sa rivale, elle cherchait à combattre cette mémoire gênante par des contrastes, et en s'étudiant à des qualités opposées. Elle se faisait modeste et toute t>onne, parce que la mère de Valentine était brillante, et que la vivacité de son esprit l'avait fait passer longtemps pour méchante.
Valentine, élevée jusqu'à l'âge do quinze ans pjr sa mère, savait à quel point cette réputation était peu méritée, et s'appliquait chaque jour à la détruire; elle voyait dans 09 devoir de sa tendresse filiale une mission pieus? qui lui était confiée.
Sa mère, comme toutes les femmes supérieures, avait des ennemis et de plus des amis qui redoutaient son regard d'aigle. Ils savaient ne pouvoir lui cacher leur faiblesse, leur ingratitude, et ils se vengeaient, en médisant d'elle, de l'empire quelle exerçait sur eux, et auquel, par entraînement et par afléclion, ils ne pouvaient se soustraire. Le principal trait de son caractère était une loyauté d'impression qui lui faisait souvent tort. Elle n'avait pas cette indulgence hypocrite des personnes à qui tout est indifférent...
Pour une prude, la vie d'un homme n'est rien auprès de la bonne réputation d'une femme.
Vous ne connaissez pas les prudes; quand elles ont une fantaisie d'amour en tête, elles ne peuvent y résister! Eh! c'est pour cela qu'elles sont prudes; le voile n'est si épais que parce qu'il y a beaucoup à cacher.
Les prudes savent s'imposer de grandes privations ; elles ont en cela plus de mérite que les femmes vertueuses; celles-ci, du moins, ont pour elles la vertu, les autres n'ont pas même l'amour.
... Madame Albert de Viremont est une de ces femmes froides, sérieuses, tristes, qui aiment le monde passionnément, comme toutes les personnes inanimées; car les ennuveux se rendent justice, ils s'ennuient aussi eux-mêmes. Ils se fuient; pour s'amuser, ils ont besoin des autres, c'est-à-dire d'ennuyer les autres. Ces esprits engourdis aiment le bruit qui les réveille et le mouvement qui leur fait sentir l'existence. Ils sont bien autrement avides de fêtes et de plaisirs que ne le sont les caractères évaporés. Mais comme ils rougissent un peu de ces goûts frivoles en contradiction avec leur maintien, ils cherchent toutes sortes d'adroits prétextes pour s'y livrer sans remords; et ils parviennent ingénieusement à décorer du nom de complaisance et de devoir leur sournoise futilité.
Bien heureuses les femmes ridicules; elles sont de tous les plaisirs. On ne peut se passer d'elles. Plus elles sont laides, sottes, désagréables, et plus elles sont indispensables dans une fête; plus elles sont inconvenantes, et plus elles paraissent aimables. Leur niaiserie donne de lesprit à tout le monde: il faudrait être bien niais soi-même pour ne pas trouver à dire quelque bonne plaisanterie à propos d'elles. Leur tristesse est une joie universelle. On rit pendant des heures de la plainte qui leur est échappée, de l'accident qui leur est arrivé; la moindre de leurs élégies est une source inépuisable de bouffonneries et de mystifications. Plus ces femmes sont malheureuses, et plus elles sont amusantes; mais tout en se moquant de leurs peines, comme on sait bien les en consoler! avec quelle attention on écoute leurs sentimentales confidences, leurs amoureuses confessions! Comme on a soin d'elles! comme on sympathise avec elles! comme le monde, qui est toujours Juste, dit-on, les venge noblement de l'ingrat qui ne veut pas les comprendre ou de l'infidèle qui ne les a que trop bien comprises! comme on les dédommage du malheur de n'être point aimées d'un seul en leur prouvant qu'elles sont aimées de tous!
La vie des femmes se divise ainsi :
L'âge où l'on danse, mais où l'on n'ose pas valser, — c'est le printemps.
L'âge où l'on danse et où l'on valse, — c'est l'été.
L'âge où l'on danse encore , mais où l'on préfère valser. — c'est l'automne.
Enfin, l'âge où l'on ne danse plus, — cest l'hiver... l'hiver toujours rigoureux de la vie.
Pour parler à son chien, la femme la plus véhémente sait choisir les plus doux accents.
Une assez jolie femme disait l'autre soir qu'elle allait ouvrir sa maison, mais qu'elle n'admettrait chez elle aucune femme qui aurait passé trente ans. « Ce sera charmant, lui dit sa cousine, mais dépêche-toi, car dans un an tu ne pourras plus t'inviter. » Une cousine est une ennemie donnée par la nature.
LA D L C II E s s E.
Quel maintien gracieux!
Elle n'est point jolie et le paraît aux yeux.
Sa beauté ne saurait supporter l'analyse ;
Mais elle est si coquette, et toujours si bien mise!
Son pied est moins bien fait, dit-on, que son soulier;
Mais, devant lui, comment ne pas s'humilier!
Elle est très-maigre , mais ces cascades de blondes
Imitent les contours des tailles les plus rondes.
Elle a fort peu d'esprit , mais partout elle en pi-end ;
Elle emprunte une idée, et jamais ne la rend.
A vrai dii'e, après tout, c'est une étrange femme:
Piquante sans gaité , langoureuse sans âme,
L'humeur capricieuse et l'esprit positif,
Le ton impérieux et le regard plaintif :
Elle appelle langueur, sentiment vague et triste ,
Le désenchantement de sa vie égoïste.
Elle fait sonner haut son amour pour les arts ;
Chez elle les talents viennent de toutes parts ;
Elle invite à grands frais le poëte à la mode;
Puis, tandis que pour elle il dit sa plus belle ode,
Elle rattache un gant , un nœud, un bracelet;
Si Ton chante, elle cause au milieu d'un couplet.
Fausse pour être aimable, et bonne par système.
Chacun de ses regards semble implorer qu'on l'aime;
Et je vous jure, moi , qu'on n'en refuse aucun.
Elle sait enivrer d'un factice parfum;
Elle attire, elle plaît; et moi-même j'avoue...
Je la déteste... eh bien I je comprends qu'on la loue.
Et je lui reconnais un charme séducteur.
Toujours, à son aspect, d'un sentiment flatteur.
Malgré tous mes griefs, je me sentis saisie...
Ah ! c'est que l'élégance est de la poésie !
Deux femmes qui ont passé quarante-cinq ans, mais qui se sentent toujours jeunes, madame de S... et madame de B..., voyagent ensemble. Ce sont deux nouvelles amies qui, ne se connaissant point depuis l'enfance, espèrent se tromper mutuellement sur leur âge, et c'est entre elles une émulation de jeunesse charmante à voir. Il y a quelques jours, nous allons faire une visite chez une aimable femme que nous surprenons riant comme une folle. « Ah! nous dit-elle, je viens de recevoir la lettre la plus amusante du monde; madame de S... m'écrit : Je suis enchantée de ma compagne de voyage; madame de B... est une femme adorable; elle a pour moi des soins tout à fait maternels. Comment trouvez-vous ce mol-là ? des soins maternels! connaissezvous rien de plus plaisant? — Oui. madame, répondonsnous en riant nous-mème de bon cœur, il y a mieux que cela, c'est la lettre de madame de B..., qui dit. de son côté, la même chose. Elle écrit à son frère que madame de S... est une femme excellente, <|ui a pour elle des soins tout à
fait maternels. » Ces deux voyageuses, d'un âge raisonnable, rivalisant d'ingénuité dans les auberges, et n'avant d'autre idée que de passer chacune pour la fille de l'autre, nous ont paru un groupe du ridicule le plus exquis, et nous n'avons pu résister au désir de vous le faire admirer.
Il y a huit jours, un de nos amis arrive chez nous en riant comme un fou. — Qu"avez-vous donc ? — Je viens de rencontrer madame de ***. — Que vous a-t-elle dit de si plaisant ? — Elle m'a demandé si j'allais ce matin aux sept petites chaises... — Ouest-ce que ça veut dire? — Au steeple-cliase.
Ceci me rappelle une naïveté du même genre. Une lemme disait dernièrement, en parlant de je ne sais quel concert : « J'étais enchantée, j'étais transportée au seizième siècle! — Eh bien? — Elle voulait dire : au septième ciel.
La dame aux sept petites chaises, l'autre jour, parlait politique, comme elle parle anglais. « Votre M. Thiers. disait-elle, je ne trouve pas du tout que ce soit un nègre en politique. » Elle disait encore à un de ses amis, qui allait et venait dans son salon, en cherchant son chapeau, sans doute : « Qu'est-ce que vous avez donc ce soir? vous avez l'air d'un âne en plaine! »
Vous savez comment elle parle anglais, vous savez comment elle parle métaphysique, comment elle parle politique; voici maintenant comment elle parle musique. Elle revenait
un soir d'un concert damatcur?. Eh bien, lui deman'.let-on, avez-vous entendu de bonne musique chez madame de P*"^? — Non, vraiment, dit-elle d'un petit air dédaigneux, c'était fort mauvais ; ils ont chanté un octurne, puis encore un octuniej, et comme ils allaient commencer à chanter un troisième octurne, jai perdu patience et je me suis en allée.
Cette femrae-là est charmante ; on n'est pas plus aimable: elle est à la fois naïve et pédante; c'est la perfection.
M. de M*^ racontait qu'il avait assisté, le 12 du mois
dernier, à une solennité charmante chez la comtesse R
Là, de très-belles iemmes, des hommes d'esprit, des talents célèbres, avaient été réunis dans un splendide souper, pour célébrer le premier jour de l'année russe; on avait servi, au commencement de la soirée, du thé, des glaces, comme partout; mais à minuit on avait apporté sur des plateaux, au lieu de friandises, des verres de vin de Champagne, et chacun s'en était allé en caravane, le verre en main, trinquer avec la maîtresse de la maison en lui souhaitant la bonne année. — .>Iais c'était le 13 janvier! s'écria la dame aux sept petites chaises. — Oui. — Ah ! que je n'aimerais pas habiter un pays où le premier jour de Tannée tombe un .13!... — Ingénieuse superstition!
Les gens bien eieves savent s'abstenir... en apparence... de toute chose condamnée; s'ils ont de la religion, ils respectent la religion; s'ils n'en ont pas, ils respectent ceux qui en ont. Nous n'aimons pas que Ion se fasse un jeu de narguer les croyances des autres; il est vrai que nous
n'aimons pas non plus que l'on se pare des siennes ; nous sommes difficiles à contenter. Les gens trop dévots envoient des billets d'enterrement tout remplis de fatuité religieuse, comme celui-ci que nous avons reçu ce matin :
« Madame une telle, mademoiselle une telle, M. un tel, etc.. etc.. ont l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils viennent de faire en la personne de madame la marquise une telle, leur tante, cousine, etc., etc., décédée à l'âge de..., en son hôtel, à Paris.
« Administrée des sacrements de notre sainte mère l'Église. Ji
Cette confidence imprimée nous semble assez inconvenante. Nous comprenons que des parents sentent leurs regrets adoucis en pensant que la personne qu'ils pleurent est morte en paix avec le ciel ; mais nous ne comprenons pas qu'ils fassent part à tout le monde de cette sainte consolation, et qu'ils chargent une compagnie ou un office de publicité de répandre cette bonne nouvelle dans la société parisienne.
Madame de X... a dîné jeudi chez madame Z... Elle a fort bien dîné. En sortant de table, elle a jugé à propos de s'évanouir. Bien. On l'a transportée sur le lit de la maîtresse de la maison, où elle est restée immobile; oh a coupé sa ceinture... on lui a fait respirer des sels... tout a été inutile... Madame de X... restait toujours sans mouvement sur ce lit élégant tout paré de soie et de dentelles. Un méchant prétendait que cet évanouissement n'était qu'un ingénieux moyen de faire la sieste; il offrait d'aller s'évanouir sur un canapé dans le salon voisin. La maîtresse de la maison commençait à s'ennuyer de s'occuper si longtemps de la
LER FEMMES. Ta
même personne ; l'ennui la rendit malicieuse, et pour tendre un piège à la belle évanouie, elle hasarda ces simples mots : « Savez-vous ce qui la rend malade ?... Ses cheveux sont trop serrés, il faut les dénouer... » Ces paroles furent magiques : oubliant tout, et par un mouvement involontaire, l'évanouie porta vivement les deux mains sur sa tète pour défendre ses deux fausses nattes contre toute agression révélatrice; et, feignant de revenir à elle : «Oîi suis-je? dit-elle d'une voix éteinte. — Chez moi, lui répondit son amie; mais votre voiture est arrivée, et dans cinq minutes vous serez chez vous. » Moralité de cette histoire : l'évanouissement factice exige une chevelure sincère.
Ah! que souvent il est pénible d'être une femme bien élevée ! une bonne éducation est un trésor qui, comme tous les trésors, est un grand sujet d'embarras pour celui qui le possède. Que de fois les gens bien élevés sont tentés de s'écrier, comme le Bourgeois gentilhomme, mais dans un sentiment tout opposé : « J/o/i père, ma mère, que je vous veux de mal, non pour m'avoir laissé ignorer les belles choses, mais au contraire pour me les avoir Irop bien apprises, pour m'avoir enseigné à me [river toujours de ce qui me plairait tant! »
Les exceptions sont dangereuses; elles détruisent l'harmonie, elles provoquent les espérances folles, elles retardent, pour les opprimés, l'heure bienfaisante, l'heure fortunée, l'heure de la résignation, celte grande force des victimes. Résignation! mot sublime qui signifie tant de choses : se-
cret découvert, trésor trouvé, moyens ingénieux, ressources inespérées, rôle accepté, travail souterrain, trappes, échelles de soie, portes murées, glaces tournantes, lanternes sourdes, tapis muets; guerre intime, puissance voilée, foi profonde, orgueil ténébreux, modestie implacable, gracieuse haine, mépris doucereux, vengeance câline, ressentiment éternel : voilà ce que signifie chez les femmes le mot résignation. Tous comprenez combien il. est important pour elles d'être promptement et complètement résignées.
Du jour où une femme a prononcé ce mot terrible : « Que voulez-vous! il a bien fallu se résigner... » tremblez... si vous êtes son mari ou son tyran; à dater de ce jour, décachetez sa correspondance, int^rogez tous les tiroirs de sa commode, de son secrétaire, de sa table à ouvrage; ne dormez plus que d'un œil, et refusez toute boisson acidulée.
0 galants législateurs! ne touchez pas à la loi salique, c'est une sage loi qu'il ne faut vouloir abroger dans aucun de ses articles. Bien loin de la maudire, les femmes doivent l'aimer pour ce qu'elle a de flatteur dans son humilité naïve. Ne vous êtes-vous jamais demandé comment il se faisait que le peuple de France, peuple de troubadours et de paladins, l'esclave de l'amour, le défenseur de la beauté, fût précisément le seul qui ait pensé à exclure à jamais les femmes de la succession au trône et à leur ravir toutes les dignités de la noblesse et de la littérature? Comment ce peuple adorateur des cla?)ies a-t-il pu imaginer un arrêt cruel contre les femmes? Peut-on concilier tant de courtoisie dans les mœurs avec tant de malveillance dans les lois? Quelle est donc la cause de cette contradiction inexplicable ?
— L envie.
— Les hommes sont envieux des femmes?
— Non... les Français sont envieux des Françaises, et ils ont raison...
Un Italien a plus d'esprit qu'une Italienne.
Un Espagnol a plus d'esprit qu'une Espagnole.
Un Allemand a plus d'esprit qu'une Allemande.
Un Anglais a plus d" esprit qu'une Anglaise.
Un Russe a plus d'esprit qu'une Russe.
Un Grec a plus d esprit qu'une Grecque.
Mais une Française a plus d'esprit qu'un Français.
Hâtons-nous de dire que nous ne parlons pas des hommes d'esprit, des hommes supérieurs de France. D'abord, un honmie d'esprit complet est de tous les pays, ce qui ne l'empêche pas d'être plus particulièrement du sien; mais il n'est pas de génie sans universalité; ensuite, un homme d'esprit a toujours plus d'esprit qu'une femme d'esprit, par l'excellente raison qu'un homme supérieur, un homme de génie, dans la perfection de sa nature, reunit toutes les qualités de l'intelligence : les qualités de l'homme et les qualités de la femme, la force de l'un et la délicatesse de l'autre. Et la preuve qu'il possède toutes les qualités de la femme, c'est qu'il en a aussi tous les défauts : il est capricieux, nerveux, iînpressionnable^ inquiet, susceptible, jaloux comme un enfant gâté; il est aussi doué de finesse et d'adresse, ce qui ne devrait pas être permis, quand on a déjà pour soi l'énergie et la ténacité. Le génie d'une femme (une brillante exception ne prouve rien) ne possède pas ce double avantage; il n'a jamais ni les qualités ni les défauts masculins, alors même qu'il s'exerce le plus à les acquérir. L'énergie factice et fébrile qu'une femme donne à son talent par l'excitation est toujours stérile et passagère: après
ces excès, ces attaques d'épilepsie intellectuelle, elle retombe dans le vague, plus faible et plus redoutée; car elle n'obtient jamais cette énergie d'emprunt qu'aux dépens de sa force naturelle, qui n'est point, comme celle de l'homme de génie, dans la violence des passions, dans la gravité des études, dans la vigueur des pensées, mais dans la profondeur des observations, dans l'exaltation des croyances, dans la sublimité des sentiments.
Une femme, sans présomption ridicule, peut bien célébrer, dans un drame ou dans un poëme, l'action héroïque qu'une autre femme a eu le courage d'accomplir. 11 y a même des héros qui, par leur faiblesse, ont mérité d'être illustrés par une femme : c'est leur châtiment. Sans doute l'Antoine de Rome vengeant César appartient au plus mâle génie, mais l'Antoine d'Egypte adorant Cléopàtre est une proie naturelle pour l'imagination d'une femme; elle doit laisser par respect le vainqueur de Philippes à Shakspeare; mais, convenez-en, le fuyard d'Actium lui revient. Ainsi, plus d'un événement dans l'histoire appartient à ce que nous appellerons l'art féminin; car il mérite d'être reconnu et défini. Croyez-vous, par exemple, qu'une œuvre littéraire qui serait parmi les créations de l'intelligence ce qu'est la femme parmi les êtres de la création divine ne serait tout simplement qu'une chose admirable? Eh bien, n'est-il pas permis d'essayer de la créer, et si l'on parvenait à former cette belle femme littéraire, ne vaudrail-elle pas à elle seule toute une bibliothèque de livres nains, difformes et masculins?
Tout Français déteste la femme qu'il aime.
Toute Française considère l'être adoré comme son plus mortel ennemi ; inquiète et soupçonneuse, elle est toujours auprès de lui comme l'Arabe dans le désert: il se repose un moment sur le sable, mais en gardant à ses côtés un fusil armé pour la défense, un cheval sellé pour la fuite.
Entre un Français et une Française, l'amour n'est qu'une hostilité déguisée; un moyen commode d'espionnage certain; c'est la lutte harmonieuse de deux tyrans jaloux l'un de l'autre, c'est l'accord perfide de deux conquérants rivaux qui rêvent chacun la victoire et la domination personnelle. Et la preuve que cet amour est de la haine, c'est la joie que ces tendres ennemis éprouvent en découvrant dans l'objet chéri quelque affreux défaut, quelque bon vice incorrigible; des cœurs aimants s'afïli géraient de celte triste découverte, eux s'en félicitent... « Je la tiens, » dit l'un. — « 11 ne m'échappera pas, » dit l'uutre. .Mais, à parler franchement, celui des deux qui doit le plus se réjouir, c'est le Français: son autorité est toujours la plus menacée. Aussi, comme il redoute les femmes qu'il risque d'estimer ou d'admirer! Il vient à elles, mais par vanité, et il leur fait payer cher l'hommage forcé qu'il leur rend.
Un Français n'aime beaucoup que la femme qu'il méprise un peu. Les femmes d'un monde fantastique sont celles qu'il préfère ; comme elles sont dans sa dépendance par la misère de leur condition, il ne s'aperçoit pas qu'il est dans la leur par la pauvreté de son caractère, et il daigne leur obéir parce qu'il ne leur reconnaît pas le droit de lui commander. Ce sont les seules femmes à qui il pardonne d'avoir plus d'esprit que lui.
Car en France, excepté les bas-bleus, toutes les femmes ont de l'esprit.
Les Français qui ont de l'esprit en ont beaucoup; mais il y a beaucoup de Français qui n'ont pas même un peu d'esprit.
Sur cent hommes, vous en trouvez deux spirituels; sur c?nt LMumes, vous en trouverez une bète. Voilà la proportion.
examinez l'intérieur d'une maison, interrogez le portier. M .Monsieur est-il sorti? — Je l'ignore. — Madame est-elle rentrée ? — .le ne pourrais pas bien vous le dire. — Y a-t-il encore du monde chez madame? — Je ne sais pas. » Le portier (une brillante exception ne prouve rien) ne vous fera jamais d'autre réponse; il est abruti par la fumée de son poêle et de sa pipo; il ne voit rien, n'entend rien... Mais interrogez un peu la portière', elle vous répondra sans hésiter : « Monsieur est chez lui, madame est rentrée; » et, s'il est onze heures et demie du soir et qu'il n'y ait pas de voiture à la porte, elle vous dira toujours qu'il n'y a plus personne chez madame , ce qui veut dire : « Yoilà encore des visiteurs qui nous feront veiller jusqu'à deux heures, je vais les renvoyer. Toute portière est un Argus, ou. pour parler un langage moins mythologique et plus à la mode, toute portière est une Anastasie Pipelet, tout portier est un Alfred.
Regardez maintenant la femme de charge : c'est une maîtresse femme qui mène tout.
Admirez la femme de chambre : c'est une fée laborieuse , adroite, qui fait tout.
Voyez l'apprentie femme de chambre... c'est une fine mouche, qui, sans avoir encore rien appris, sait tout.
Maintenant regardez les hommes qui composent le personnel de cette maison; il y en a douze : excepté l'intendant, qui est un industriel: le maître d'hôtel, qui est un poëte; le cuisinier, qui est un architecte: et le cocher, qui est un naturaliste, et qui du moins a acquis un peu d'intelligence dans le commerce... non dans la société des chevaux, — tous les hommes de cette maison sont de grands paresseux qui ne savent que boire, manger et dormir. Ainsi, sur quafre femmes, quatre personnes intelligentes; sur douze hommes, quatre spirituels, huit nuls.
Entrez dans un magasin : il y a douze commis; quatre sont intelligents et ont très-bonne façon ; huit sont de véritables Chalamels. ( Voir les Mystères de Paris.] Dans ce magasin, il n'y a qu'une femme: ses manières sont pleines de tact et de dignité; toutes ses paroles sont convenables, et quelquefois elle répare en un moment et d'un mot les inqualifiables sottises que les huit Chalamels viennent de débiter à l'envi.
Consultez les autorités et les amateurs... .\ l'Opéra, pnrmi les figurantes, combien de bètes ? ils vous diront : « Il y en a trois, tout au plus. » Et parmi les figurants? Un soupir sera leur réponse.
Dans un régiment, on compte trois mille soldats; dans le nombre, deux cents sont, nous en conviendrons, spirituels comme des soldats français; ce mot dit tout; il n'y a que trois cantinières, qui ont plus d'esprit à elles trois que tout le régiment.
Il n'est qu'une seule condition dans l'état social de notre pays où il se trouve que les hommes ont autant d'esprit que les femmes : chez les laboureurs. Cela s'explique facilement :
les rudes travaux de la campagne éteignant l'imagination des femmes, Tëgalité s'établit.
Rien n'est plus rare en France qu'une femme tout à fait sotte. Depuis quinze ans et plus que nous allons dans le monde en observateur, étudiant malgré^nous, comme types, comme modèles, comme exceptions, comme preuves, les individus qui vivent sous nos yeux, nous n'avons encore rencontré qu'une seule femme complètement bête, d'une bêtise stupide, anatide... Mais il faut être juste et tout dire, cette femme a un frère qui est plus bête qu'elle.
Par ce mot, un homme bête ^ nous n'entendons pas un monsieur plus ou moins bien élevé, qui, dans un salon, pendant une heure, vient dire des balourdises ; ce bavard-là peut être un homme d'esprit fort remarquable en affaires, en industrie, en politique, et voire même en littérature; le jargon du monde est un langage de convention à l'usage des gens médiocres, et que les gens supérieurs ne parlent pas toujours avec facilité. Nous appelons un homme bête un monsieur qui, sérieusement, lourdement, longuement, vient vous raconter ses projets : d abord ses projets sont absurdes; ils trahissent une complète ignorance des intérêts du jour, des besoins et des préjugés du pays. Ensuite il énumère ses chances de succès : chimères les plus folles, nées des raisonnements les plus faux; il prévoit les objections et les obstacles, et développe avec inspiration ses moyens de les combattre victorieusement; c'est alors qu'il fait défiler sous vos yeux des troupeaux d'arguments stupides; c'est alors qu'il répand autour de lui, comme une lave sombre, des torrents de bêtises noires; c'est alors qu'il égrène, avec une profusion merveilleuse, pour vous éblouir, des chapelets d'erreurs.,. Et ce n'est rien encore : sa stupidité rayonnante éclate tout entière dans son plan de ven-
geance contre son ennemi... Il est beau, ce plan de vengeance! il est admirablement bien combiné, et il réussira certainement... à faire parvenir sa victime aux emplois qu'on sollicite pour eile deux ans plus tôt qu'on n'aurait osé l'espérer.
Il n'existe pa^ un homme à Paris, en province, qui n'agisse par la volonté d'une femme, ou fatalement ou à son insu. Presque tous les actes de nos hommes politiques répondent à des noms de femmes. A Paris, tous les gens importants sont menés par une intrigante de la société; en province, l'influence est légitime. Nous avons habité pendant six mois une petite ville de la Touraine : là. tous Ips maris étaient menés par leurs femmes, excepté un. un seul, qui était mené par la femme d'un autre.
Les rois ne nous permettent de leur demander que des faveurs humiliantes qui nous avilissent et nous hébetenl; ils nous refuseraient toutes celles qui pourraient nous grandir et nous glorifier. Si Prométhéo avait dérobé le feu du ciel pour allumer son cigare, les dieux l'auraient laissé faire.
A propos de cigares. M. de Beaupré vient de publier un livre fort intéressant qui a pour titre : \otious générales et élémentaires de droit français à l'usage des femmes. Cet ouvrage, tout à fait de circonstance, est destiné au plus grand succès. En France, l'avenir des affaires appartient aux femmes. Les hommes, endormis, étourdis, abrutis par l'usage immodéré du tabac, ne seront bientôt plus en état de s'occuper sérieusement. Dans cinquante ans d'ici,
les femmes seront à la tête de toutes les entreprises, des administrations, des maisons de banque, etc., etc.; elles dirigent, déjà toutes les affaires politiques sournoisement : dans cinquante ans elles conduiront toutes les affaires industrielles et administratives ouvertement : ce sont elles qui prépareront les rapports aux Chambres, les mémoires aux ministres, pendant que leurs maris dormiront ou fumeront près d'elles au coin de leur feu. Tel est le destin que leur prépare cette plante sacrée que ses compatriotes appellent pet un. que les botanistes nomment nicoliane et que nous appelons tabac. Ah! les Françaises l'ont déjà bien pressenti, ce destin superbe: voyez comme les ambitieuses rusées accueillent adroitement ce précieux complice qui doit les aider a reconquérir leur pouvoir. Loin de se révolter contre cet usage malsain, elles l'encouragent de leurs bonnes grâces, elles en font l'objet des plus touchantes attentions, elles donnent à leurs amis de charmants portc-cir/ares des Indes tressés merveilleusement, d'élégants pose-cigares en porcelaine de Sèvres, bigarrés d'oiseaux et de fleurs; elles font venir de la Havane, à force d'intrigues et de coquetteries, des provisions de cigares prohibés, et elles vous offrent tous ces dons perfides, ô Français crédules! pour votre fête, pour vos étrennes, pour célébrer le jour de votre naissance... Ah! déQez-vous de ces présents dangereux; ainsi le perfide assassin, par un breuvage préparé, endort sa victime imprudente: ainsi l'anthropophage gourmet nourritde plantes aromatiques le prisonnier qu'il veut dévorer; ainsi l'adroite Circé versait le vin des pensées abjectes dans la coupe des voyageurs qu'elle voulait retenir... Ainsi la femme intelligente excite au tabac béoliateur l'orgueilleux qu'elle veut dominer. Trop crédules Français, défiez-vous donc toujours de celles de vos manies que vos femmes encouragent; les
Françaises sont comme les rois, elles n'accordent à leurs suppliants que des faveurs malintentionnées, celles qui doivent leur faire perdre infailliblement leur dignité et leur empire.
On pourrait faire un livre entier avec ce titre : De l'énmncipatioh des femmes par le cigare. Ce livre ferait comprendre l'utilité de l'ouvrage dont nous vous parlions tout à l'heure; il compléterait la pensée de M. de Beaupré; nous ne tenons pas beaucoup à ce que les femmes dirigent les affaires; mais, puisqu'elles sont malheureusement appelées à les diriger, il n'est pas mauvais qu'elles les apprennent.
Les Françaises n'ont à un si haut degré les passions de l'esprit que parce qu'elles n'ont pas les autres ; si elles avaient plus de sentiments, elles auraient moins d'idées; si elles avaient plus d'amour, elles auraient moins d'ambition: mais ce sont d'étranges personnes: les Françaises ont une imagination dévorante et une nature froide, une vanité folle et un cœur plein de bon sens.
L'ambition, c'est toute leur vie; avoir de l'importance, c'est tout leur rêve. L'amour n'est pour elles qu'un succès; être aimée, c'est seulement prouver que l'on est aimable.
L'unique passion qu'elles puissent ressentir et comprendre, c'est la passion de la maternité, parce que l'amour maternel est une ambition sainte, un orgueil sacré.
Ce qu'il y a de pUis rare en France, après une femme bête, c'est une femme généreuse. Il n'y a point d'exemple
d'une riche héritière qui ait choisi un jeune mari parce qu'il était séduisant et beau; celle-ci a voulu être ambassadrice, celle-là a voulu être duchesse.
Quand la femme d'un vieux maréchal goutteux vient à mourir, toutes les jeunes filles qui ont de belles dots, en s éveillant pensent à lui... Madame la maréchale!... pour une âme tendre, ce mot est si doux !
Les Français sont généreux et capables de nobles folies ; ils ont une bonté de cœur admirable. Les Françaises n'ont pas le cœur aussi bon, mais elles font beaucoup de bien et rendent de grands services pour constater leur influence et conserver leur clientèle.
Plus une Française est jeune, plus elle est ambitieuse et intéressée.
Une Française sincère n'a pas une pensée généreuse avant trente ans; à cet âge, elle s'interroge, elle se demande si elle ne s'est pas trompée de route, si les douces affections ne valent pas mieux que les hautes positions; elle a un éclair de sensibilité, elle entrevoit, comm? nous l'avons dit ailleurs, les vanilés de la vanité; elle consent à faire une expérience de cœur, elle se hasarde, elle se risque à aimer : mais cet essai n'est pas de longue durée ; bientôt elle retombe dans la vérité de son caractère, elle revient à sa nature , et, après s'être faite la tendre protectrice de quelque jeune inconnu, elle se fait la gouvernante de quelque vieillard en crédit, pour retrouver plus promptement son importance perdue; elle expie enfin par des années de raison et d'orgueil une heure folle d'amour.
Certes, il a fallu aux femmes une bien grande habileté pour arriver à cette influence, malgré tant d'obstacles, malgré ces lois faites contre elles, malgré les craintes soupçonneuses des hommes, si jaloux de leur autorité. Elles ne sont parvenues à prendre cet empire qu'à force de duplicité et d'innocente hypocrisie : elles se sont résigjiées : elles ont accepté avec douceur le rôle modeste qu'on leur imposait pour déguiser leurs prétentions au rôle important qu'elles voulaient jouer ; elles ont voilé leur supériorité réelle sous une futilité volontaire, exagérée, insupportable, et elles ont ainsi rassuré leurs tyrans, ou plutôt leurs rivaux, qui. les voyant si folles et si légères dans leurs plaisirs, ne se sont pas aperçus qu'elles étaient plus que jamais ambitieuses et profondes dans leurs desseins.
Elles ont dansé pour cacher qu'el'es pensaient ; elles ont déraisonné pour cacher qu'elles devinaient : il y en a même qui ont fait semblant d'aimer pour cacher qu'ellesjugeaient. elles ont volé le sceptre et l'ont caché sous des chiffons, et, comme elles étaient bien soumises, on les a laissées régner.
Ce fut un travail merveilleux et tant soit peu diabolique; mais un vieux philosophe de nos amis prétondait que toule Française était plus ou moins douée d'une certaine dose d'infernalité. Elle n'a pas, ajoutait-il, précisément fait ni signé de pacte avec Satan ; oh ! non, une F'rançaise ne se compromettrait jamais jusqu'à lui laisser de son écriture; mais il s'occupe d'elle, et elle est en coquetterie avec lui. Sans le bien traiter, elle l'écoute.
Vne femme est toujours à son avantage chez une maîtresse de maison qui la protège.
se ESPRIT DE MADAME DE GIRARDIN.
Moment terrible pour une jeune femme, celui où elle entre seule dans un salon brillant, après y avoir été pompeusement annoncée !
Une femme d'esprit disait : « On a ses ennuyeux comme on a ses pauvres. »
C'est une faute immense aux yeux du monde que de protéger ce qui a véritablement besoin de protection , c'est-àdire l'infirmité et la laideur.
Recueillez une jolie petite fille, bien gracieuse, bien espiègle, bien gentille, — c'est une bonne action qui donne une grâce de plus.
Sortez de la misère un enfant infiraie, laid, malade, contrefait, — c'est une image dégoûtante que vous offrez au monde, et le dégoût que cette image inspire rejaillit sur vous; il faut donc, hélas! de la coquetterie en tout, même dans les bonnes actions, surtout en présence de ces Parisiennes élégantes, femmes à la mode, s'il en. fut, reines arbitraires de ce monde mesquin et vaniteux, pour qui la parure est la vie, femmes sans amour, qui ont mis leur honneur à n'être jamais surprises en négligé, et qui accablent d'un mépris naïf et sincère la femme qui oublie de paraître belle.
Cela arrive souvent dans le monde, qu'une sotte aide deux personnes d'esprit à se comprendre, que la secou-
rable balourdise d'un indifférent serve d'interprète à une pensée trop tendre ou trop hardie qu'on n'aurait pas osé exprimer sans son assistance.
La duchesse de L... arrive à l'église; la nef était pleine, plus une place. Cependant elle s'avance, et. en pressant un peu ses voisines, elle parvient à se caser: lune d'elles, impatientée, lui lance un regard courroucé et marmotte, à travers ses prières, force imprécations contre les femmes qui arrivent trop tard, dont la taille est trop riche, dont l'embonpoint devrait être calculé . etc. — « Eh bien . madame, lui dit la duchesse d'une voix très-douce, priez Dieu que je maigrisse. »
Oh! que c'est ennuyeux une femme sentimentale et triste qui grasseyé... ça fait une voix de polichinelle mourant qui vous a?ace les nerfs.
Voyez ce boudoir charmant; admirez-le dans ses détails, vous y trouverez tout ce qui peut séduire, tout ce que vous pouvez désirer, excepté deux choses pourtant : un beau livre et un joli tableau. Il n'y a peut-être pas dix femmes à Paris chez lesquelles ces deux raretés puissent être admirées.
Aujourd'hui, savoir danser serait un ridicule, et les maîtres de danse en sont réduits à se faire professeurs d'histoire et de géographie. Le célèbre M. Lévi a bien compris
son époque; son école de danse languissait, il en a fait une école d' improvisation; il a changé sa boîte de danse en chaire d'éloquence. Il apprend aux petites filles à parler des heures entières, sans se reposer, sur le lever du soleil, sur Xamonr filial, sur la mort dun grand homme quelconque. Si elles n'ont point d'esprit, elles acquerront au moins de l'aplomb, c'est toujours cela; et les parents s'en vont chez eux très-fiers, car ils ont une fille qui improvise: cela est merveilleux vraiment! Mais après ce grand progrès nous expliquera-t-on une chose : jadis les femmes ne savaient point l'orthographe et elles savaient parfaitement bien danser; les hommes étaient toujours auprès d'elles. — Aujourd'hui les femmes sont fort instruites; elles parlent* l'anglais, l'italien ; elles improvisent en français; elles lisent la Revue brilannique , les histoires de M. Mignet, et même les discours de la Chambre: elles sont fort en état de soutenir la conversation avec les hommes... et pourtant les hommes les laissent seules faire valoir entre elles cette brillante éducation ; ils se réunissent dans des clubs, dans des cafés, ou bien, ce qui est plus outrageant, dans des bals suspects où ces femmes si bien élevées, si savantes, ne vont pas, et où celles qu'on \ va chercher n'ont d'autres prétentions que des succès de danse.