‹ Esprit de Mme de GirardinChapitre 6 sur 31 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

... Un grand deuil littéraire vient tout à coup attrister Ja France et l'Europe. Madame Emile de Girardin vient de s'éteindre dans toute la flamme de son esprit... La littérature telle que nous la comprenons n'a pas seulement des goûts, elle a du cœur; et quand le cœur a fait une partie du talent d'un écrivain, ce n'est pas à la gloire seulement, c'est à la tendresse de mener son deuil.

L'amitié que nous avons portée depuis tant d'années a madame de Girardin a toujours été d'un caractère si fraternel et si littéraire, que les charmes de sa figure n'ont ete pour rien dans notre attrait pour sa personne, et que, en la pleurant avec amertume comme amie, nous sommes sûrs de notre impartialité comme écrivain.

Sans doute, il est impossible de séparer complètement dans une telle femme la erâce du génie, et la beauté des

traiis de la beauté de rintolligence : comment séparer ce que Dieu a si bien uni sur une physionomie éloquente? Ce ne serait pas même rendre justice à la natui*^: elle fond d'un seul jet l'àme et le corps, et elle ne permet pas qu'on les sépare, sans mutiler l'impression qu'elle veut produire en nous par les chefs-d'œuvre de sa création.

Cette impression que madame de Girardin 'alors mademoiselle Delphine Gay) fit sur moi la première fois qu'elle m'apparut, après en avoir beaucoup entendu parler, fut si vive, que le lieu, le jour, le site, la personne, sont restés comme un tableau dans ma mémoire, et que je pourrais dicter encore aujourd'hui à un peintre, le ciel, le paysas:e, les traits, les couleurs, le regard, sans qu'il manquât un éclair dans les yeux, une inflexion aux lèvres, une rougeur ou une pâleur aux joues, une ondulation aux cheveux, un nuage au ciel, une feuille même au paysage. Ce sont là les véritables portraits dans lesquels une femme se transfigure réellement sur la toile vivante de notre imagination; portraits dont les couleurs ne noircissent ou ne s'éraillent jamais, parce que la mémoire vit et les renouvelle san-; cesse.

Le hasard semblait avoir préparé pour moi une scène digne de l'apparition. C'était en 1825; j'habitais l'Italie. Je revenais par un ciel de printemps de Rome à KIorence; j'avais passé la nuit dans la ville pastorale fie Terni, ville répandue au milieu des eaux et des arbres dans la vallée >onore, ns-ourdie des cascades et rafraîchie de l'écume de Vellino.

PREFACE PAR M. DE LAMARTINE. lô

On nous dit à lauberge. à noire réveil, que deux dame? françaises, une mère et sa fdle. arrivées aussi la veille, mais plus tard que nous, vendent de monter en voilure pour aller visiter Iv^s ciscades de Torni. De nos fenêtres nous entendions la chute de relie cascade d'un fleuve, comme un tonnerre conlinu nu fond de la vallée. L'aubergiste ajouta que la plus jeune et la plus belle des deux voyngeuses était, d'après le récit du courrier. la plus célèbre improvisatrice de hi Fnince.

Le nom de mademoiselle Delphine Gay me vint sur les lèvres; je fis appeler le courrier, qui préférait le vin de Montefiascone à toutes les eiiux de Terni, et qui buvait dans une salle basse en compagnie d'une fiasqup et d'un ami. Le courrier me connaissait, parce que j'avais signé souvent son passeport pour les villes d'Italie. Il me dit que ces voyageuses s'appelaient madame Gaij et mademoiselle Delphine Gnj/, sa fille: que ces dames avaient regretté de ne pas me rencontrer ^ Florence; qu'elles avaient des lettres de recommandation pour moi. et quelles espéraient me rencontrer à Rome: puis, montant aussi sur son cheval tout sellé à la porte de l'auberge, il galopa sur la roule des cascades pour aller prévenir le<; deux Françaises que j'étais à Terni, et que j'allais bientôt Ips rejoindre à la chute du Vellino.

On me préparait déjà en effet une calèche légère du pays, pour gravir la pent'^ escarpée du plateau boi^é d'où 'e fleuve se précipil?.

Tl y a environ deux petites heure- d? chemin de la vilh de Terni nu sommet du plateau. La ro:i'e. en quittint

Terni, s'enfonce sous des voûtes darbres aquatiques, tout, dégouttants de l'étemelle rosée de la chute

On ne peut s'empêcher de se rappeler, en approchant, les noms de tous les grands poètes et de tous les grands peintres qui sont venus avanf nous frissonner d'horreur et d'admiration à ce même site, depuis Horace et Claude Lorrain jusqu'à Xov^Byron. Terni est le pèlerinage du génie ; le poète \ laisse en ex-voto des vers sublimes, et il en rapporte une impression des puissances et des grâces de la nature, qui gronde aussi éternellement dans son âme que le Velliïio gronde dans son abîme. J'avoue que j'étais ivre seulement de bruit avant d'avoir aperçu le précipice

Je m'avançai, sans être aperçu, un peu au-rlessus de la petite pelouse où elle s'appuyait sur le parapet des rochers pour contempler la chute. J'eus ainsi le loisir, après avoir lentement mesuré la cascade, de reporter mes regards sur la belle jeune fille qui s'enivrait du tonnerre, du vertige et du suicide des eaux, Un peintre n'aurait pas choisi pour la peindre une altitude, une expression et un jour plus conformes à sa grandiose beauté.

Elle était à demi assise sur un tronc d'arbre que les enfants des chaumières voisines avaient roulé là pour les étrangers; son bras, admirable de forme et de blancheur, était accoudé sur le parapet. Il soutenait sa tête pensive; sa main gauche, comme alanguie par l'excès des sensations, tenait un petit bouquet de pervenche et de fleurs des eaux

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noué par un fil, que les enfants lui avaient sans doute cueilli, et qui traînait, au bout de ses doigts distraits, dans l'herho humide.

Sa taille élevée et souple se devinait dans la nonchalante» de sa pose; ses cheveux abondants^, soyeux, d'un blond sévère, ondoyaient au souffle impétueux des eaux,- comme ceux des sibylles que l'extase dénoue; son sein, gonflé d'impression, soulevait fortement sa robe; ses yeux, de la même teinte que ses cheveux, se noyaient dans l'espace. Soit gouttes de vapeur condensée sur ses longs cils noirs, soit larmes de l'esprit montées aux yeux pnr l'excès de rémotion d'artiste, quelques gouttes de cette pluie de lame brillaient et tombaient au bord de ses paupières, sur la cascade, sans qu'elle les sentît couler, en sorte que le Vellino coulait à la mer, avec ses ondes, une goutte chaude et virginale du cœur d'une jeune fdle de Paris: larmes sans amertume, qui baignent les joues, mais qui ne sont pas des pleurs!

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