‹ Esprit de Mme de GirardinChapitre 7 sur 31 · VI · texte numérisé non relu

VI

Son profil, légèrement aquilin, était semblable à celui des femmes des Abruzzes ; elle les rappelait aussi par l'énergie de sa structure et par la gracieuse cambrure du cou. Ce profil se dessinait en lumière sur le bleu du ciel et sur le vert des eaux ; la fierté y luttait dans un admirable équilibre avec la sensibilité; le front était mâle, la bouche féminine : cette bouche portait, sur des lèvres très-mobiles, l'impression de la mélancolie. Les joues pâlies par l'émotion du spectacle, et un peu déprimées par la précocité de la pensée, avaient la jeunesse, mais non la plénitude du printemps : c'est le caractère de cette figure qui attachait le plus le regard en attendrissant 1 intérêt pour elle. Plusfraî-

che. elle aurait été trop éblouissante. La teinte du marbre sied seule aux belles statues vivantes comme aux statues mortes. Il faut sentir l'âme, la passion ou la douleur à travers la peau. L'âme, la passion, la piété, l'enthousiasme et la douleur sont pâles.

Elle se leva enfin au bruit de mes pas. Je saluai la mère, qui me présenta à sa fille. Le son de sa voix complétait son charme. C'était le timbre de l'inspiration. Son entretien avait la soudaineté, l'émotion, l'accent des poètes, avec la bienséance de la jeune fille; elle n'avait, à mon goût, qu'une imperfection, elle riait trop: hélas!... beau défaut de la jeunesse qui ignore la destinée; à cela près, elle était accomplie. Sa tète et le port de sa tête rappelaient trait pour trait en femme celle de l'Apollon du Belvédère en homme; on voyait que sa mère, en la portant dans ses flancs, avait trop regardé les dieux de marbre...

Nous revînmes ensemble à Terni ; nous nous y séparâmes le soir, elle pour aller à Rome, moi pour retourner à Florence. Elle m'avait laissé une gracieuse et subHme impression. C'était de la poésie, mais point d'amour, comme on a voulu plus tard interpréter en passion mon attachement pour elle. Je l'ai aimée jusqu'au tombeau, sans jamais ^onger qu'elle était femme : je l'avais vue déesse à Terni!

Cette charmante apparition de Terni avait alors à peu près dix-huit ans: elle était fille de M'"" Sophie (îay. femme supérieure trè«:-méconnue...

M""" Gay, aussi étincelantc au moins d'esprit que sa fille, bonne, tendre, généreuse, héroïque de passion et de courage, fidèle à ses amis jusque sojas la hache, cœur d'honnête homme dans la poitrine d'une femme d'un temps corrompu, n'avait qu'un défaut. Ce défaut était un excès de nature qui lui foisait négliger quelquefois cette hypocrisie de délicatesse qu'on appelle bienséance. Elle avait conservé la franchise tragique d'idées, d'attitude et d'accent de cet interrègne de la société appelé la Terreur en France. Elle semblait défier la bienséance comme elle avait défié l'échafaud. Ce temps de cataclysme où elle avait vécu seyait à son caractère; elle était Romaine plus que Française.

Son'âme. chargée de premiers mouvements, était pleine d'explosion; dans les éruptions de son cœur, elle brisait tout, elle fai.'ifiil arène, elle choquait les scrupules; elle scandalisait les pusillanimités de salon : c'était son seul tort; mais ce tort était racheté par tant de vigueur de sentiment et par tant d'élégance de conversation, qu'on lui pardonnait tout, et qu'on finissait par aimer en elle jusqu'à ses défauts.

Elle adorait sa fille, en qui elle se voyait renaître. Frappée des dispositions précoces de celte enfant pour la poésie, elle l'avait cultivée comnT^ on cultive une dernière espérance de célélirité domestique, (juand on a si)i-m>''nie le

iTOÙt de la gloire et quon vieillit sans l'avoir pleinement savourée.

Cette gloire posthume et désintéressée, goûtée dans la personne de son enfant, est peut-être la plus touchante de toutes les faiblesses. La vanité s'y confond avec la tendresse, la maternité y sanctifie la vanité. Madame Gay s'était faite ellemême le piédestal de sa fille ; on la raillait de son empressement à la produire et à faire admirer ses perfections ; mais qu'y a-t-il de plus innocent et de plus désintéressé que de vouloir faire éclater aux yeux du monde le prodige qu'une mère a trouvé dans le berceau de son propre enfant?

Les autres filles de madame Gay, aussi charmantes et aussi spirituelles que la dernière, étaient déjà mariées ; elles n'animaient plus de leur présence son foyer désert; tout revivait pour elle dans sa Delphine. On connaît la prédilection des mères pour les derniers venus à la vie. Ils semblent avoir plus besoin que les autres du cœur maternel; les benjamins sont une vieille histoire, ils sont aussi vrais dans la civilisation qu'au désert.

Cependant l'enfant se développait dans la société des femmes et des hommes les plus illustres, amis de sa mère, et entre autres de M. de Chateaubriand et de madame de Staël; elle dépassait en charmes et en talent tout ce que le cœur d'une mère avait rêvé. On lui avait appris à sentir et à parler en vers; elle avait l'image dans les yeux, l'harmonie dans l'oreille, la passion en pressentiment dans le cœur, l'éclat dans l'esprit; ses strophes peignaient, chantaient, pleuraient, brillaient comme les gazouillements poétiques de loiseau qui s'essaye au bord du nid à demi-voix, et dont

on écoute en avril les notes futures. On lui enseignait a réciter ces vers aux amis lettrés de la maison avec cette voix, ce regard, ce geste qui transforment la poésie en magie sur les lèvres dune belle jeune fille, et qui confondent l'admiration avec l'amour.

Ces vers, retenus dn mémoire ou colportes de salons en salons par les amis, avaient fait une célébrité avant l'àgeau nom de Delphine. Bientôt cette gloire domestique ne suffit plus à la mère.

La restauration des Bourbons s'était accomplie : la poésie, cette élasticité comprimée des âmes, était revenue avec la liberté. Madame Gay, liée d'antécédents et d'opinion avec les royalistes, conduisit sa fille dans les salons de cour de madame la duchesse de Duras et de quelques autres femmes supérieures du temps: les salons, longtemps fermés ou muets sous l'Empire, se vengeaient de leur silence par un culte passionné pour les talents qui promettaient un nouveau siècle de Louis XIV aux Bourbons.

Ce fut dans ces heureuses années qu'elle composa la plupart de ses poèmes, recueillis depuis sous l'humble titre d'Essais poétiques. Nous n'en citerons rien ici ;. à quoi bon citer ce qui est dans la mémoire de tout le monde? On ne peut faire à cette poésie qu'un reproche, c'est d'avoir respiré un peu trop l'air des salons : l'air des salons est trop artificiel et trop tempéré pour donner à la poésie cette trempe énergique, nécessaire à l'imagination comme au caractère du talent. L'rsprit, ce génie trop familier des salons, v

corrompt le véritable génie, qui vit dans le grand air. Cet air des salons donne à la poésie des finesses, au lieu de grandeur. Les grands accents ont besoin de grands espaces, de grands mouvements de l'àme, de grandes passions; une jeune fille, élevée dans cette cage dorée des hôtels de Paris, ne peut élever sa voix qu'à la portée de la société étroite et ralBnée qui l'entoure : si Sapho eût été une jeune fille de bonne compagnie dans la cour de quelque roi des Perses, nous n'aurions pas ces dix vers, ces dix charbons de feux allumés dans son cœur, et qui brûlent depuis tant de siècles les yeux qui les lisent.

\vi

Mais les vers de jeunesse de madame de Girardin ont tout ce que l'atmosphère dans laquelle elle vivait comporte ; c'est de la poésie à demi-voix, à chastes images, à intentions fines, à grâces décentes, à pudeurs voilées de style. Le seul défaut de ses vers, nous le répétons, c'est l'excès d'esprit ; l'esprit, ce grand corrupteur du génie, est le fléau de la France. « 0 sainte bèlise! s'écriait un grand juge des « poètes de son temps, que tu es préférable, dans ta naïveté, « à ces ratfinements de la pen.-ée, qui ne valent pas à eux « tous Un cri de la nature ! »

Mais le goût naturel et exquis de la jeune fille la défendait contre l'abus. De temps en temps, elle avait des retours de nature contre le pli trop artificiel (pie la société donnait à son talent.

Cet excès d'esprit ne nuisait en rien à la tendresse de son cœur. Elle aspirait a un époux digne délie surtout, parce ([ue lamour est un dévouement. Je n.e souviens de l'avoir vue un ii.atin dune nuit sans sommeil, pendant laquelle

elle avait veille à côté du berceau d'un enfant malade de la comtesse ODonnel, sa sœur. Tout le cœur d'une mère se lisait dans sa physionomie fiévreuse et dans ses traits pàlis. Ce fut l'occasion de quelques vers que je lui adressai le lendemain...

Sa double célébrité de beauté et de génie croissait avec les saisons : dès qu'elle paraissait dans les théâtres, dans les fêtes, dans les académies, un murmure d'admiration courait dans la foule, tous les yeux se tournaient Ners elle pour la contempler. Les jeunes hommes exaltaient ses charmes, les vieillards la plaignaient d'une célébrité funeste au bonheur. On se demandait avec inquiétude comment une femme, habituée à vi\re d'encens dans un monde qui n'était jusque-là qu'un temple pour elle, pourrait se contenter d'un seul cœur et d'une place obscure dans le foyer d'un mari.

Mille bruits couraient sur son mariage ; aucuns n'étaient vrais. La gloire attire les yeux, mais fait peur au sentiment: a moins d'être très-inférieur et d'accepter humblement son infériorité, ou à moins d'être très-supérieur et de ne craindre aucune éclipse, on redoute d'épouser ces grands artistes qui introduisent la publicité dont elles rayonnent dans le ménage, qui ne veut que le demi-jour. On la trouvait trop grande pour la maison d'un époux ordinaire ; on rêvait pour elle on ne sait quel sort plus grand que nature. On ne la connaissiiit pas. Elle ne voulait qu'un cœur; elle savait se proportionner aux plus humbles conditions de la vie commune, pourvu que l'amoUr, celte poésie du cœur, ne m.niquàt pas à sa destinée.

Quoi qu il en soit, à Jinsu de sa mère et d'elle-même, quelques admiratrices de sa beauté, parmi des femmes de cour et quelques courtisans affairés d'importance, conçurent, dit-on, à cette époque, l'idée intéressée de lui faire épouser clandestinement le comte d'Artoi^ qui fut depuis Charles X.

Ce prince avait eu occasion de vcir et d'entendre la jeune fille dans les salons des Tuileries, chez une des femmes de la cour logée au palais ; il avait exprimé pour elle une admiration qu'on pouvait prendre pour de l'amour.

On savait qu'il ne voulait pas se remarier d'un mariage authentique, par des délicatesses de famille et de dynastie; mais on pensait que, sensible encore, comme il l'avait toujours été, aux charmes d'une société de femmes, et trop pieux pour avoir une favorite, il serait heureux de trouver, dans un mariage consacré par la religion et avoué par l'usage des cours, une compagne des jours de sa maturité.

L'admiration qu'il avait témoignée pour la belle inspirée devant ses courtisans fut prise par eux pour une inclination naissante. Ils s'étudièrent à la nourrir. Il s'agissait de contre-balancer par un empire de femme, exercé sur le cœur de l'héritier de la couronne, l'empire occulte exercé par une autre femme sur le cœur du roi.

Des intelligences dans les affections des princes sont des influences dans leurs conseils: la politique, sous les apparences ds l'amour, assiège même l'oreiller des rois. Une Diane de Poitiers légitime, ou une madame de Mainlenon jeune et séduisante, parurent une nécessité de situation au parti royaliste» Ce parti ne pouvait pas choisir une personne

plus accomplie pour l'un ou l'autre de ces rôles. Diane de Poitiers n'était pas plus belle, madame de Mainlenon pas plus supérieure; mais la jeune fille à qui on destinait leur rôle avait l'innocence qui manquait à lune , la franchise qui manquait à l'autre.

Page 1