XI
On s'étudia, dans cette idée, à multiplier pour le comte d'Artois les rencontres avec la jeune personne qu'il paraissait regarder avec une prédilection toute paternelle. Moins Delphine était confidente de ce plan de cour, plus la séduction était vraisemblable : la plus sure des coquetteries, c>st l'innocence.
Tout semblait conspirer au succès du plan des courtisans, lorsqu'enfin le comte d'Artois, ému en apparence de tant de charmes, parut n'éprouver d'autre embarras que celui de déclarer sa tendresse.
Ils vinrent en aide à sa timidité ; ils lui parlèrent d'un mariage qui concilierait, dans une demi-publicité, sa religion, sa délicatesse de père et de roi futur; ils lui désignèrent la personne pour laquelle des yeux intelligents avaient deviné son attrait ; ils lui en firent un éloge qu'ils supposaient déjà gravé en traits plus profonds dans son cœur.
Le comte d'Artois les écouta sans surprise , accoutume qu'il était par eux à ces sortes de provocations à un mariage d'inclination et de félicité domestique. Mais, comme toujours, ces complaisants s'étaient trompés : le comte d'Artois avait juré au lit de mort de madame de Polastron. son dernier attachement, que nulle autre femme ne la remplacerait jamais dans son cœur, et qu'il allait donner ce cœur à Dieu. Il resta religieusement fidèle à ce serment. Il
évita même de revoir trop souvent la belle personne pour laquelle on lui avait prêté d'autres sentiments que ceux de l'admiration. Delphine ne connut jamais cette conspiration de cour, fondée sur ses charmes. Elle était trop fière pour consentir à servir d'amorce, même au cœur d'un roi.
Je revins, peu de temps après cette conjuration de cour, a Paris. J'y revis Delphine et sa mère. Rien ne ressemblait plus alors au poétique encadrement de l'apparition de Terni : la scène avait changé, mais non la personne ; les années l'avaient embellie encore.
La mère et la fille logeaient à cette époque dans un petit entre-sol humide et bas de la rue Gaillon, carrefour de rues qui vont des Tuileries au boulevard, pleines de bruit, de mouvement et de boue. Tout attestait dans cette résidence la médiocrité de fortune de la pauvre mère.
Deux chambres basses où l'on montait par un escalier de bois, des meubles rares et éraillés, restes de l'antique opulence, quelques livres sur des tablettes suspendues à coté de la cheminée, une table où les vers de la fille et les romans de la mère, corrigés pour l'impression, révélaient assez les travaux assidus des deux femmes ; au fond de l'appartement, un petit ciibinet de travail où Delphine se retirait du bruit pour écouter l'inspiration : voilà tout. Ce boudoir ouvrait sur une terrasse de douze pas de circuit, sur laquelle deux ou trois pots de fleurs souffrantes de leur asphyxie recevaient à midi -un rayon de soleil entre deux toits, et où les moineaux d'une écurie voisine piétinaient dans l'eau de pluie. Ah! qu'il y avait loin de ik aux arcsen-ciel flottants dans l'atmosphère rose dé la cascade du
PlîHFACE PAR M. DE LAMARTINE.
Vellino et aux rnlliups tapi>>ées de l;nirior> de cette Tinivpo de l'Italie!
Eh bien, malgré la médiocrité d'existence de ces deux femmes, les plus beaux noms de France et d'Europe se pressaient dans cet entre-sol. On y rencontrait depuis madame Récamier jusqu'aux Montmorency et aux Chateaubriand. Cest la vertu de Paris de courir à la beauté, à la o:Ioire, à l'agrément, plus qu'à la richesse et à la puissance. L'air y est cordial : c'est le cœur seul qui y règle l'étiquette.
On ne pouvait s'empêcher de penser, en contemplant et en écoutant Delphine, à cette Vittoria Colnnna, qui fut la noble et chaste Aspasie de Rome moderne, la passion platonique de Michel-Ange, le modèle des Vierges de Rapha^, pendant qu'elle était, par ses propres pensées, la rivale heureuse de Pétrarque.
Je fus reçu avec accueil par la mère et la fille, comme un ami qu'on aurait éprouvé vingt ans. Nous nous étions vus dans une heure d'émotion où les minutes comptent pour des années. Avoir jeté ensemble, en face dune sublime nature, le cri de l'enthousiasme, c'ei^t se connaîtiv et s'aimer comme si on avait passé la vie à s'étudier. Il v a des amitiés foudroyantes qui fondent les âmes d'un seul éclair; telle était la nôtre depuis Terni.
Je venais assidûment les visiter dans la matinée.
Depuis quelques semaines j'y voyais souvent, debout derrière le fauteuil de Delphine, un jeune homme de petite tiuile et de charmante figure, qui sembluit \\ peine sortir de l'adolescence.
Il parlait p!'u. on ik» !e noniin.iil yw^: il paraissait vivi'.'
dan^ une intime familiarité avec les deux dames, comme un frère ou un parent arrivé de quelque voyage lointain, et qui reprenait naturellement sa place dans la maison.
Ce jeune homme avait les yeux sans cesse attachés sur Delphine; il lui parlait bas; elle détournait négligemment son beau visage pour lui répondre, ou pour lui sourire pardessus le dossier de sa chaise.
Je demandai à sa mère quel était ce jeune homme inconnu, dont la physionomie forte et fine inspirait une attention et une curiosité involontaires. La mère me répondit que c'était M. Emile de Girardin; elle me raconta son histoire; elle me consulta sur de vagues idées de mariage. Je lui dis que le jeune homme avait une de ces physionomies qui percent les ténèbres et qui domptent les hasards, et que, dans le pays de l'intelligence, la plus riche dot était la jeunesse, lamour et le talent.
Peu de temps après, j'étais retourné à mon poste à l'étranger: j'appris hors de France qiie la charmante apparition de la cascade était devenue madame Emile de Girardin.
En feuilletant les pages de ses poésies on lit celles de son cœur. Beaucoup de ces pages pourraient être signées par les premiers noms de la poésie française.
Son invocation à la croix, au début du neuvième chant de son épopée de u Madeleine » a l'accent racinien :
O martyre divin , supplice rédempteur, Sceptre du Tout-Puissant, arbre dominateur. Dont Dieu même jeta la racine féconde ; Étendard glorieux qui gouverne le monde,
PREFACE PAR M. DE LAMARTINE. 2'à
S^Tiibole consolant , croix sainte ! noble don ,
Garant universel du céleste pardon !
Ton signe révéré, gage de délivrance,
Prodigue à tous les maux des trésors d'espérance :
La crainte et le bonheur t'invoquent tour à tour.
Le soir, du pèlerin tu guides le retour...
Le crime, en ses remords, vient t'arroser de pleui*s.
Et la vierge au front pur te couronne de fleurs.
Tu consoles les rois, quand leur trôno succombe.
Et du pauvre oublié tu protèges la tombe !
Ah! puissent tes bienfaits s'étendre jusqu'à moi !
Fais que dans mes récits, déguisant leur faiblesse . La parole de Dieu conserve sa noblesse I Pour raconter la mort qui sauva l'univers. Fais que l'esprit divin se révèle en mes vers. Et que, douant ma voix de force et d'harmonie. L'ardente piété me serve de génie!
Les premiers vers d.' la « Vision » soni du même accent.
WIII
Le retour dans la patrie après le voyai^e en Italie où je lavais rencontrée, n'est pas exprimé avec moins de simplicité et de s;randeur :
Que j'aime ces vallons où serpente l'Isère!
Pourtant je les ai vus ces rivages si beaux.
Où le Tibre immortel coule entre des tombeaux !
J'admirai de ses bords la superbe misère ;
Mais les flots sablonneux de ce fleuve agité.
De nos fleuves riants n'ont pas la pureté.
Ce torrent qu'à ses pieds l'Apennin voit descendre
El que Rome admira dans s ;s temps fabuleux ,
Semble , dans son cours orgueilleux , Des empires détruits rouler toujours la cendiv.
:î) PRKF.VCR V \\i M. DR LAMARTINE.
Voilà lo poi^tp; la foinme repa:aîl à la fin du rhant
J"ai besoin, pour chanter, du ciel de la patrie : C'est là qu'il faut aimer, c'est là qu'il faut mourir. Hélas! si le malheur finit mes jours loin d'elle. Qu'on ne m'accuse pas d'une mort infidèle : Jure de ramener dans notre humble vallon Et ma harpe muette et ma cendre <^\iléel Ahl sous les peupliers de notre sombre allée.
Une croix, des fleurs et mon nom
Ciiarmeraicnt plu'^ mon ombre consolée
Qu'un mairnifiqu ■ mausolée
Sous Ip'^ marbri's du rantlii' m.
La tragédie de .ladilli. celle de Cleopàlre, élevèrent son style poétique au-dessus de Télégie. à la hauteur de la scène antique. Des vers tels que ceux-ci dans sa Clëopûlrp ont le grandiose d'une scène de Racine. L'âge et l'étude avaient atlérmi sa main. Qu'on en juge par le tableau de l'Egypte que fait Cléopàtrc à sa confidente fras, dans l'ennui de l'attenle d.Vntnine :
CL KO PATK e.
Iras , doute des dieux , mais non de sa puissance.
Il reviendra par mer. Un messager romain
A dû le rencontrer dès hier en chemin.
Deux vaisseaux de César l'attendent dans la rade.
Peut-être il a voulu passer par l'Heptastade,
Afin de recevoir les employés du port...
-Mais que lui veut César? Dieux ! s'ils étaient dacconl !
Pour chasser de se^ mers l'héritier de Pompée,
lit leprendn' sur lui la Sicile usurpée,
Il a l.c^oin d'Aiitoiue... il presse son retour;
Uome, qui me connaît, a peur de son amour.
J'ai b;Uo de le voir... Oîi ! comme Tlieure e<t lente.
PREFACE PAR M. DE LAMARTINE. .Jl
Et que cette chaleur san«i air est accablante! Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur. Pas une larme d'eau dans l'implacable azur I Ce ciel n'a point dhiver, de printemps ni d'automne; Rien ne vient altérer sa splendeur monotone... Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert , Comme un grand œil sanglant sur vous toujours ouvert. De ce constant éclat l'esprit rêveur s'ennuie ; Et moi , pour voir tomber une goutte de pluip. Iras, je donnerais ces perles, ce bandeau... Ah! la vie en Egypte est un pesant fardeau. Va , ce riche pays , à tant de droits célèbre , Est pour moi, jeune reine , un royaume funèbre... On vante ses palais, ses monuments si beaux; Mais les plus merveilleux ne sont que des tombeaux. Si l'on marche, l'on sent, sous la terre endormies. Des générations d'immobiles momies.
On dirait un pays de meurtre et de remords : Le travail des vivants, c'est d'embaumer les morts. Partout dans la chaudière un corps qui se consume ; Partout ri\cre parfum du naphte et du bitume : Partout l'orgueil humain, follement excité. Luttant dans sa misère avec l'éternité.
Des peuples disparus qu'importe le vestige? Art monstrueux , je hais tes vains et faux prodiges. Tout dans ce pavs, tout est odieux pour moi , Tout , jusqu'à ses beautés m'inspire de l'effroi ; Jusqu'à son fleuve illustre, énigme dans sa course. Dont depuis trois mille ans on cherche en vain la source. Son bonheur même a l'air d'une calamité. Car le sombre secret de sa fertilité N'est pas le don du sol, l'heureux bienfait d'un astre : Cette fécondité' naît onf'or d'u:i dés-.istre. Il faut, pour qu'il obtienne un é lat jiassager, Out' son fleuve orgueilleux daigne le ravaaer. Il perdrait tout, sa gloire et sa forHuie é'trau'îe. Si et' flcuvt» un seul our lui r\''usa;t si fang»-. 0!iî c'est triste pour nio'. d'avoir devant les \«'ii\ Tuij.iurs re fleuve niorno aux Hors siliMicieux ,
Et , regardant monter cette onde sans rivages. De mettrf^ mon espoir en d'éternels ravages.
Le monologue d'Antoine après la bataille d'Actium a de: accents de Corneille :
Actium!... Actium ! depuis ce jour je pleure;
Implacable destin !... rends-moi, rends-moi cette heure...
Ce moment ne peut-il jamais être effacé?...
Ne pouvons-nous jamais rien reprendre au passé?
Je donnerais ma vie et mes trente ans de gloire
Pour arracher ce jour aux pages de l'histoire !
La gloire , c'était là mon rêve le plus beau ,
La gloire qui fait vivre au delà du tombeau.
Être pour l'avenir un immortel exemple ,
Avoir dans son paj's une colonne , un temple ,
C'était là mon orgueil... et j'étais parvenu
A gravir dans la gloire un sommet inconnu.
Tout jeune, je faisais admirer mon courage.
Comme un vaillant aiglon j'aspirais à l'orage...
Ma mère (il m'en souvient, j'étais encore enfant
Me comptait les exploits d'Hercule triomphant.
Au superbe récit de cette noble vie.
Mes yeux brillaient d'orgueil , d'espérance et d'envie :
Et ma mère, joyeuse en me tendant les bras ,
Disait : « C'est ton aïeul , et tu l'égaleras. »
Et moi , j'entrevoyais une sublime tâche!...
Qui t'aurait dit alors que tu couvais un lâche ,
Et que ce fils, objet d'un orgueilleux amour.
Dans un combat fameux devait s'enfuir un jour?...
Il est heureux pour toi de dormir dans la tombe I...
Mais pour grandir Octave il faut bien que je tombe!...
Ma lâcheté d'un jour fait sa valeur, à lui ;
Et s'il a triomphé , c'est parce que j'ai fui.
O Cicéron! jamais ta haineuse invective
Ne descendit si bas que l'opprobre où j'arrive;
Tu m'accusais d'orgueil , de rêve ambitieux , D'infâmes cruautés , de vols audacieux , D'attentats qui souillaient la majesté romaine. Jouis !... j'ai dépassé le'^ désirs de ta haine I Triomphe dans ma honte , implacable orateur : C'est moi qui me suis fait mon propre accusateur!...
La force dans la tragédie, une tinesse féminine dans la comédie, se révélaient à chacun de ses nouveaux; ouvrages. Mais son véritable triomphe était la conversation. Son génie était un de ces génies qu'il faut lire sur la pliysionomie, dans les yeux et dans le sou de voix de l'auteur. Leur meilleur ouvrage, c'est eux-mêmes. Il n'y a pas dédition de leur esprit qui vaille une soirée passée au coin de leur feu. Hélas! nous ne nous y assiérons plus! De tous ces familiers, ou aimables ou célèbres, que nous y avons aimés, admirés ou entrevus, elle était le lien : le lien brisé, le faisceau s'est dispersé.
11 se passa de longues années avant que j'eusse l'occasion de la revoir; elle avait rempli ces années de bonheur, de vers et de célébrité : des volumes de poésie, des romans de caractère, des articles de critique de mœurs qui rappelaient Addisson ou Slernc : des tragédies bibliques, où le souvenir d'Esther et d\it/talie lui avait rendu quelque retentissement lointain de la déclamation de Kacine; des comédies, où la main d'une femme adoucissait l'inotTensive
malice de l'intention ; enfin, des Lettres parisiennes, son chof-dœuvre en prose, véritables pages du Spectateur anglais :, retrouvées avec loute leur originalité sur un autre sol : tout cela avait consacré en quelques années le nom du poète et de l'écrivain. Sa jeunesse avait mûri sans rien perdre de sa fraîcheur; et de plus, par une exception que méritait son caractère, en acquérant beaucoup d'éclat, elle n'avait pas perdu une amitié.
Telle on la retrouve après la révolution de \ 830.
Cette révolution troubla sa vie comme elle avait troublé le monde. La jeune femme poète sentit dans son bonheur obscur le contre-coup de la chute des rois. Tout se tient dans ce triste monde; le nid de l'hirondelle est entraîné dans la chute des palais.
M. de Girardin avait créé un grand organe politique. la Presse, puissance d'opinion qui comptait avec les puissances de fait. Mais en même temps qu'il est une puissance, un journal est un tourbillon autour duquel se groupent et s'entre-choquent les ambitions, les passions, les haines et les envies de tout un siècle. La plus affreuse mêlée de sang sur un champ de bataille n'approche pas de cette hideuse mêlée d'encre qui tache les combattants des partis divers dans ces ateliers de la politique. Les noms s'y pulvérisent dans le choc des idé^s ou des systèmes. Le nom même d'une femme peut être, comme ceux de madame de Staël ou de madame Roland, entraîné dans l'engrenage, et profané jusqu'à l'insulte ou jusqu'à l'échafaud.
Madame de Girardin seule fut préservée de ces éclaboussures des passions par la douce impartialité de son cœur: elle ne se mêla jamais au combat, pour rester toujours chère aux vainqueurs. •^rrouraMe aux vaincus. Les hommes les plus opposés à la politi(pie de son journal recherchaienî le
charme de son salon. C'était un de ces territoires qu'on neutralise pendant la guerre entre deux armées, pour traiter de la paix et de l'amitié future après les hostilités.
Quant à elle, elle se réfugia de plus en plus dans les lettres, pour mieux constater son alibi dans les blessures que les différents partis se faisaient à deux pas d'elle; aussi ne la rendit-on jamais res[)onsable des amertumes que la plume des écrivains politiques répand dans le cœur des hommes du {)arti contraire. Elle savait quelquefois s'irriter, jamais haïr.
Cet asile, qu'elle s'était réservé flans son talent poétique, profitait tous les jours davantage à ce talent. Quelque temps avant la révolution de I84(S. elle s'éloigna do Paris au premier murmure de la tempête qui couvait dans les âmes. Elle vint passer une fin d'été dans ma solitude, au milieu des bruyères de Saint-Point. Elle écrivait alors av^c une verve virile sa belle tragédie de Cleopdlrej dont le style a la solidité et le poli du marbre. Je n'oublierai jamais l'inspiration de son visage et l'émotion de sa voix quand elle nous lisait le jour ce qu'elle avait composé la nuit. C'était ordinairement le matin, à l'ombre d'un toit de mousse qui couvre un pan de verger en pente, d'où le regard plane sur une vallée de Tempe, en face de sombres montagnes; rien n'y troublait le silence, si ce n'est le lourd murmure du ruisseau sous les saules, des bourdonnements d'abeilles dans les sainfoins, et quelques gazouillements de linottes importunes sur les arbres. Ses beaux vers faisaient taire en nous tous ces bruits du dehors; les insectes cessaient de bourdonner près de la ruche ; son visage, encadré de chèvrefeuille et de vigne vierge, respirait plus de poésie encoïc
a6 PREFACE PAR M. DE LAMARTINE.
que ses vers. Ce furent ses derniers jours de calme; ce furent aussi les miens. Quelques mois après nous étions en pleine rue. opérant cette grande évocation de la raison publique, et ce grand sauvetage dune nation après ce grand naufrage d'un gouvernement.
Madame de (iirardin étnit trop Romaine de cœur pour ne pas accepter la république, au moins comme une nécessité de l'occasion ou comme une épreuve de courage. La république seule avait un retentissement dantiquité. La république à ses yeux, c'était la poésie des événements.
Afadame de Girardin nétait d'aucun parti préconçu en politique. Ses instincts non raisonnes, si elle n'avait écouté <|ue ^in^linct, l'auraient phitùl reportée de regrets et d'affections vers la Restauration. On e>t toujours du gouvernement où l'on fut belle.
tlle avait été belle, heureuse, aimée, encensée, sous le gouvernement de ses beaux jours; elle ne s'était jamais attachée au gouvernement de juillet. Ce régime avait péri de prosaïsme; elle sentait l'impossibilité de couronner alors Henri V, mais la possibilité de couronner le peuple s'il avait voulu la couronne. Le fond de l'opinion de madame de Girardin, c'était le beau ; elle était du parti 'du beau en toute chose. Rien ne pouvait être plus beau à ses yeux qu'un gouvernement de Péiiclès en France, gouvernement tenté sans crime après la chute spontanée d'un trône qui n'avait ni tradition ni principe. Ce gouvernement de Përiclès en France, gouvernement tenté sans crime après la chute spontanée d'un trône qui n'avait ni tradition ni principe; ce gouveriienient de Périclès défendu par l'unanimité
de la nation, conseillé par les talents de toutes les opinions réconciliées dans l'amoiir de la patrie commune . et présidé fortement par un des meilleurs citoyens, régulateur temporaire de la république, lui souriait. Aussi s'intéressait-elle à cette république naissante, sortant d'une ruine qu'elle n'avait pas faite, pour sauver la nation et
l'Europe
Madame de Girardin montra un courage mâle dans les péripéties de cette révolution. Son mari, qui avait impunément attaqué le premier gouvernement de la république, fut emprisonné par le second. L'épouse fut sublime d'angoisse, de tendresse, d'imploration, de menaces, d'éloquence, en revendiquant ou la liberté de son mari ou le cachot avec lui. Tout céda facilement à ses larmes; il y avait erreur et brusquerie, mais nonsévice dans le gouvernement du jour. Les dernières convulsions de la republique expirante ne trouvèrent madame de Girardin ni moins résolue ni moins constante. Les secousses avaient ébranlé sa vie, mais non son àme; elle était à la hauteur de tout, même de l'exil. Madame Roland n'aurait pas mieux su mourir pour son honneur d'épouse ou pour son honneur de poëte.
A dater de ce jour, elle ferma son cœur aux illusions et sa porte au monde ; elle ne vit plus qu'un petit nombre d'amis de toutes les fortunes. Elle ne travailla plus pour ia gloire, mais pour la nécessité. Elle fut fière de se passer de la fortune en se suflBsant par son travail.
De grands succès sur la scène récompensèrent son cou-
rage : elle en préparait dans le silence de plus importants et de plus durables. Son esprit observateur et pénétrant ourdissait un de ces grands drames de caractère qu'elle avait la force de nouer et de dénouer d'une main sûre. Elle étudiait pour cela Balzac, ce Molière intarissable du roman. Son salon, autrefois si peuplé, n'était plus que l'atelier d'un grand artiste.
On l'y trouvait presque toujours seule, la plume à la main, le visage trop pâli ou trop coloré par le feu de la composition. Elle quittait tout pour causer, avec une liberté et une promptitude d'esprit qui faisaient de sa conversation le plus délicieux de ses talents. Toujours rieuse, jamais acerbe , elle ne permettait pas à son esprit de railler jusqu'au sang. Elle avait le cœur brusque, mais bon ; cette brusquerie de son cœ-ur donnait plus de franchise à ses amitiés ; on était plus sûr de sa sincérité en éprouvant ses douces colères. Elle était incapable de flatter même ses amis.
Ceux d'entre eux qui l'ont vue comme moi dans ces derniers temps étaient frappés du caractère solennel, majestueux et serein qu'avait contracté sa beauté plus mûre. Elle ressemblait à la Niobé , cette mère des douleurs du paganisme. Elle pleurait les enfants qu'elle n'avait pas eus. Une maternité d'adoption trompait ses regrets. Elle aurait été une grande mère pour un fils , elle aurait eu le lait des lions; car le trait dominant de son caractère, c'était l'héroïsme.
PREFACE Paî; M. DE LAMARTINE. 39
Rien n'annonçait une décadence dans la vie énergique dont elle paraissait déborder." Ses cheveux étaient aussi touffus et aussi blonds, ses bras aussi beaux, ses traits aussi fins, le regard aussi resplendissant de lumière et d'àme. Le ver était dans le cœur. Elle était allée respirer l'air des bois à Saint-Germain. Tout à coup on apprit qu'elle se mourait. Ramenée de Saint-Germain à Paris pour y mourir, où elle avait chanté et aimé, elle parut reprendre haleine un moment sur celte pente du tombeau. La porte de sa maison sur l'avenue des Champs-Elysées s'entr'ouvrit à un battant \ our quelques amis. Je fus du nombre ; j'y courus.
La dernière fois, on me fit entrer dans une petite salle basse du rez-de-chaussée. Elle s'y était réfugiée pour éviter le bruit des ouvriers, qui renouvelaient ses appartements et son jardin. J'y trouvai un jeune écrivain, d'âme sensible et de main magistrale, qui ne rougit ni d'aimer, ni d'admirer, Paulin de Limayrac; une femme qui a perdu son sexe dans la mêlée du génie, comme les héroïnes du Tasse, madame Sand. Ils étaient seuls avec elle dans la demiombre d'une chambre de malade; ils parlaient bas; leurs deux physionomies exprimaient ce sentiment complexe de l'amitié qui veut rassurer, et de la compassion qui souffre et qui doute. J'admirai ce hasard qui réunissait ainsi, dans un espace de quatre pas carrés, quatre âmes de nature diverse, presque inconnues les unes aux autres, mais dont chacune avait un empire au dehors sur une région de l'intelligence humaine.
Ces royautés d'esprit, cachées sous les plus humbles ces-
tûmes, semblaient, devant cette mourante, oublier leurs talents et ne sentir que leur àme. C'est le beau moment des fortes natures. Quand la vie disparaît, toutes les petites passions disparaissent avec elle ; et il ne reste que de grandes pensées sous des noms d'hommes ou de femmes, qui secouent la poussière du monde et qui contemplent leur néant en face de Dieu. Auprès du lit d'un mourant, il n"v a plus de siècle, il n'y a plus que l'éternité.
Malgré le froid de la saison, une grande porte vitrée était ouverte sur une petite cour fermée de tous côtés par de hautes murailles. Au milieu de cette petite cour, une fontaine en marbre distillait mélancoliquement un filet d'eau sonore; une pluie fine, semblable à un brouillard liquéfié, tombait froide et sans bruit sur les dalles de la cour. Cette pluie ajoutait au frisson de l'àme le frisson du ciel.
La malade était étendue à demi sur un canapé placé en plein air sur le seuil de la porte-fenf-tre, entre la chambre basse et la petite cour, afin que la fraîcheur de l'atmosphère et le bruit de l'eau l'aidassent à respfrer plus largement Tair qui manquait à sa poitrine.
Je la trouvai peu changée ; elle avait maigri pendant son séjour à Saint-Germain, mais une coloration plus vive de ses joues, un éclat plus vif de ses yeux, un repos plus visible de ses traits, un timbr3 p'u> naturel de sa voix, me remplissaient de l'illusion d'une convalescence. La conversation fut souriante, légère, affectueuse, telle qu'il convient auprès dun malade qui reprend à la vie, et à laquelle il ne faut donner que ces mouvements doux de l'esprit et du
cœur qui bercent l'àme comme dans ce second berceau de la mort.
Elle y prit part avec cette même élasticité de sentiments et de conversation qui couvrait d'intérêt ou de gaîté même un fond de tristesse. Nous abrégeâmes la visite , dans la crainte de la fatiguer; nous nous retirâmes, un à un, sans bruit, comme des amis discrets qui emportent une bonne espérance, et qui craindraient de la perdre en se la confiant. Ce fut notre dernier serrement de cœur et notre dernier serrement de mains. Nous apprîmes avec stupeur, le lendemain, qu'elleavait expiré sans faiblesse et sans larmes, entre les regrets qu'elle laissait sur la terre et les espérances qu'elle avait depuis longtemps placées au ciel.
\ XXIIl
Quand le bruit de cette mort se répandit dans Paris, on crut sentir que le niveau d'inte!li?ence, de sentiment et de gloire du siècle avait baissé en une nuit d'une grande àme. Ceux qui ne la connaissaient que de nom la pleurèrent : ceux qui l'aimaient ne se consoleront jamais.
Ses obsèques furent le triomphe de la douleur publique. Les salons mornes, où tout le siècle avait passé sous le charme de son entretien et surtout de sa bonté, les cours, le jardin, l'avenue même des Champs-Elysées, n'étaient pas assez vastes pour contenir l'immense concours d'hommes de cœur et d'hommes de nom qui se rencontraient, sans s'être concertés, au pied de ce cercueil. Chacun y apportait un tribut, un souvenir, un charme, une pitié, presque une reconnaissance; pas un seul une amertume.
Elle n'avait offensé qu'un seul homme dans sa vie , et
c'était pour défendre son mari. Il faut effacer ccà vers de ses œuvres, car la plus petite vengeance ne monte pas au ciel avec nous. Mais la sainte colère de l'amour est-elle une vengeance ou une vertu dans un cœur d'épouse? N'importe, effacez-les. Ce tronçon brisé d"armes politiques ne sied pas sur une tombe de poète. Plaire, aimer, pardonner, ce fut toute sa vie : que ce soit aussi toute sa mémoire!