‹ Esprit des doctrines médicales de Montpellier, ouvrage inédit de F. Bérard; précédé d'un précis historique sur sa vie et ses écritsChapitre 3 sur 6 · DU GÉNIE DE LA MÉDECINE · texte numérisé non relu

DU GÉNIE DE LA MÉDECINE

Messieurs,

J'entends par le génie propre d'une science , le caractère particulier d'esprit qui la constitue; celui des facultés intellectuelles qu'elle met spécialement en jeu; la logique qui inspire et dirige ses opérations ; et enfin l'ensemble des principes les plus élevés qui sont le point de départ de toutes ses idées

acquises ou même possibles. Tous ces élémens, qui concourent à un même but, et qui, à bien voir, ne sont qu'une seule et même chose considérée sous différcns aspects, nous paraissent entrer dans la composition de l'idée que l'on doit se faire du génie d'une science. Ainsi les mathématiques ont leur génie sous tous ces rapports, et ce génie diffère beaucoup de celui qui est propre aux sciences morales et politiques. Par exemple : le savant qui réussirait le mieux dans les unes, pourrait se montrer très-inférieur dans les autres, et par cela même qu'il brillerait le plus dans les premières, abstraction faite de l'instruction matérielle acquise dans chacune d'elles, et que l'on suppose au même degré dans l'un et dans l'autre cas.

Cette vérité deviendrait bien plus évidente encore, si nous prenions pour exemple les beaux-arts, tels que l'éloquence et la poésie.

Or, c'est ce génie qui décide les progrès des individus, des écoles, des nations et d'un siècle entier dans une science quelconque.

Selon qu'il est plus ou moins pur et plus ou moins actif, on la voit se perfectionner ou se

dégrader plus ou moins. C'est ce génie qui inspire ses travaux légitimes, et qui est la véritable Muse que le savant doit invoquer dans toutes ses méditations. Le philosophe qui connaîtrait les secrets de ce génie et tous ses caractères, autant que l'esprit humain peut saisir une chose si sublime ou si délicate, découvrirait la source de toutes les vérités et de toutes les erreurs de cette science , il pourrait en quelque sorte, l'ouvrir ou la fermer à volonté, ou du moins apprécier tous les résultats heureux ou funestes, et les prévoir a priori d'après des lois constantes. Lui seul pourrait donner une histoire vraiment pragmatique ou philosophique de la science, considérée dans la suite de sa marche à travers les siècles, et prise dans l'esprit de chaque école et jusque dans les différences de chaque individu.

Ce mortel privilégié deviendrait le législateur suprême de la science , pour les temps les plus reculés. Les plus grands législateurs des institutions politiques s'abaisseraient derant lui de toute la dignité qui sépare la ma-

jesté de la science de celle d'une association politique quelconque.

La médecine me paraît, sans contredit, celle de toutes les sciences humaines qui a le génie le plus décidé, le plus distinct de celui de toutes les autres sciences. Cet esprit lui est tellement propre, qu'elle a toujours eu à se défendre de l'esprit de celles-ci, et que son histoire entière n'est que celle des luttes continuelles et violentes qu'elle a eu à soutenir, pour acquérir ou pour assurer une indépendance toujours menacée et trop souvent envahie. Comme une nation dont l'indépendance, à l'égard des nations voisines, constitue toute la vie sociale, on voit la médecine prospérer et briller dans la liberté, se dégrader et s'anéantir dans l'esclavage.

1. Et comment la médecine n'aurait-elle pas son génie propre , quand son essence est spécifique et sui generis, comme la nature de l'objet qu'elle est destinée à représenter fidèlement? En effet , l'objet de la médecine est la connaissance du corps vivant sain et malade. Ce corps vivant présente des phéno-

mènes particuliers qui n'ont aucun rapport d'identité ni même d'analogie véritable et fondamentale avec les phénomènes moraux d'une part, et avec les phénomènes physiques et chimiques de l'autre. Or, des phénomènes distincts supposent et manifestent des forces distinctes , des conditions particulières d'existence , des lois spéciales d'action. On aura beau torturer le monde physique ou le monde moral par l'esprit d'hypothèse, l'on n'en verra jamais sortir, à priori et d'une manière satisfaisante , le monde vivant. La mort ni la pensée n'engendreront jamais l'idée de la vie : un hiatus infranchissable sépare la science des êtres vivans de toutes les autres sciences; et cette lacune n'a pas encore été remplie par tout ce qu'ont pu imaginer les médecins animistes, physiciens, chimistes, organiciens et anatomistes.

L'observation directe et intuitive de l'organisme vivant sain et malade : voilà la source de la vraie science médicale. Toute analogie, toute induction tirée de ce qui n'est pas la vie ne peut qu'égarer dans l'établissement des

( ») principes fondamentaux de la science , ne peut même que fausser l'esprit, le rendre incapable de toute vérité ultérieure, ne peut qu'anéantir, j'oserai le dire hardiment et avec une conviction profonde, ne peut qu'anéantir la science et son esprit. Celui qui ne se place pas dans ce point de vue est en dehors de la science, et ne devrait pas même être admis à discuter ses hypothèses devant le tribunal des vrais médecins. Ainsi donc, hors du vitalisme, ou plutôt hors de là doctrine franche, absolue, positive, sans nulle arrière-pensée des lois spéciales de la vitalité ou de l'organisme vivant, il n'y a qu'erreur, mensonge et déception dans la science de l'homme ; comme hors des lois physiques ou chimiques, il n'y a point de physique ni de chimie ; comme hors des lois qui régissent la moralité ou la pensée, il n'y a point de morale ni de métaphysique ; comme hors des lois des conditions d'existence du corps social . il n'y a point de politique. L'esprit humain ne devine pas les sciences les unes parles autres; il les reçoit toutes faites de l'observation directe et de la contemplation passive des choses

matérielles ou immatérielles qui en sont les objets spéciaux.

Je sais bien que toutes ces propositions sont niées, ou plutôt méconnues tous les jours; que les systématiques révent encore l'unité de la science humaine; cependant l'évidence de ces propositions est telle qu'il suffit de les énoncer pour leur attirer l'assentiment qu'elles méritent. Elles seraient vraies, elles seraient sages, même dans la supposition gratuite de ces systématiques téméraires; car enfin, avant de connaître les rapports des sciences, il faut connaître les sciences ellesmêmes prises isolément ; avant d'unir les pièces d'une machine, il faut faire celle-ci séparément.

Disons-le hautement, franchement, du moins dans une Faculté de médecine, puisqu'on nous empêche trop souvent de le dire dans le monde , ou dans le sein des académies , la médecine est une science autonome, autocrate, indépendante de toutes les autres. Ce principe fondamental , Messieurs, vous est familier ; il vous a été développé dans des

leçons que vous n'oublierez, jamais , malgré leur interruption momentanée.

La médecine est tellement indépendante de toutes les autres sciences, qu'elle existerait lors même qu'il n'y aurait pas de chimie ni de physique : les besoins des peuples et la fécondité de l'observation l'on fait exister, en effet, long-temps avant que ces dernières existassent.

Les êtres vivans et la science qui les représente, voilà sa sphère, voilà son domaine, voilà son sol naturel, qu'elle doit [défendre contre toutes les invasions étrangères. La médecine existe par elle-même ; son existence séparée est un fait incontestable; son indépendance absolue est donc un droit : c'est une condition d'existence ; ce qui a donné la vie peut seul l'entretenir.

Les grands hommes qui ont honoré le plus notre art , l'ont illustré d'autant plus qu'ils étaient plus médecins et qu'ils étaient moins peut-être tout le reste ; c'est-à-dire que plus ils ont connu de faits relatifs à la nature vivante, dans l'état sain ou de maladie, plus

( 9 ) ils ont lié étroitement ces faits par leurs analogies naturelles , sans avoir recours aux connaissances étrangères à notre art, plus ils ont servi la science par leurs théories , et la pratique par leurs succès.

Hippocrate avait déjà dit à tous les philosophes deson'temps, que l'exercice de la médecine pratique pouvait seul donner des connaissances véritables sur la nature de l'homme vivant : et que tout ce que les personnes étrangères à notre art en avaient écrit , pourrait servir tout au plus à des peintres, parce qu'elles n'avaient que décrit les formes extérieures de la santé et des maladies, sans remonter aux lois de ces formes et de ces phénomènes. Je crois même que dans cette proscription, Hippocrate enveloppait les médecins de l'école de Gnide, qui étaient comme les médecins naturalistes et nosographes de l'époque. Je n'ose trop insister sur les développemens et les commentaires à donner à cette profonde pensée du père de la médecine.

Oui, Messieurs, si notre école s'est élevée à un aussi haut rang dans l'opinion publique, depuis son antique origine jusqu'à nos jours ,

( fa ) c'est parce qu'elle a été surtout essentiellement médicale et pratique. En effet , le caractère spécial qui la distingue , c'est de s'être proposé toujours pour but de ses travaux la recherche des indications thérapeutiques et le perfectionnement des méthodes de traitement, soit générales, soit particulières, d'avoir pris constamment pour base de ses idées la connaissance de la nature vivante, considéré surtout dans ses lois médicatrices; et enfin d'avoir été la première et la seule qui ait embrassé franchement , sans tergiversation, sans pas rétrograde, sans aucun mélange d'idées hétérogènes, la doctrine des lois spéciales de l'organisme vivant, d'être la seule encore aujourd'hui qui marche d'un pas ferme dans cette voie large et sûre qui doit conduire à toutes les vérités, dans les principes théoriques et pratiques de la science médicale.

Elle a pu mieux que toutes les autres écoles défendre l'indépendance de la médecine par l'heureuse position dans laquelle elle était placée ; elle avait à répondre à la confiance des malades qui venaient depuis long-temps

de toutes parts interroger sa sagesse et son expérience héréditaires, à celle des rois et des peuples de l'Europe qui lui demandaient des médecins. Seule, elle eut le privilège singulier de se constituer en Université , et de se débarrasser, par une heureuse organisation, de toute influence étrangère. Partout ailleurs l'enseignement de la médecine fut incorporé et perdu dans l'enseignement des autres sciences. Ce rapprochement lui lit perdre souvent une partie de sa gloire , et toujours le sentiment propre de sa dignité et de son indépendance. Les sciences accessoires, qui sont réellement utiles à la médecine, du moins comme connaissances auxiliaires, préparatoires, et non jamais comme nécessaires quant à son essence même, ces sciences, telles que la chimie, la physique, la botanique elle-même^ furent placées pendant long-temps assez loin d'elle pour l'aider de leurs secours, sans l'asservir par leurs prétentions.

If. Cet esprit particulier, ce caractère propre de la médecine, domine toutes ses parties, celles-là même qui peuvent appeler à bon droit dans leur sein des notions et des

( la j analogies purement physiques. Ainsi, la chirurgie proprement dite et restreinte dans ses véritables limites , offre-t-elle sa partie matérielle et mécanique : la médecine la reçoit avec reconnaissence , mais avec discernement ; elle lui prête à son tour les idées qui lui sont propres, dès qu'il est question de la lésion des organes , en tant qu'animés de la vie ; et elle combine , elle confond ces deux ordres de notions, comme la nature elle même combine et confond les qualités physiques ou les conditions mécaniques avec les propriétés vitales, dans la plupart des maladies. Elle s'empresse de lui assigner sa véritable place; elle lui apprend, ou du moins elle lui répète, que la chirurgie n'est qu'une partie de la médecine elle-même , ou qu'elle n'est presque rien; qu'elle s'abaisse jusqu'à un simple travail mécanique , et à un véritable métier qui ne la mettrait pas trop loin de celui de mécanicien ou d'horloger, si elle ne s élève jusqu'à elle, et n'adopte franchement ses lois , ses principes et ses inspirations. Elle lui rappelle que pendant très-longtemps elle n'a point fait une science à part,

( '3 ) mais qu'elle n'était qu'une des parties ministrantes de la médecine , qu'une des trois sections de la thérapeutique; et qu'au fond le véritable chirurgien n'est qu'un médecin opérant. Elle lui montre que c'est de la médecine qu'elle tire sa gloire et ses succès comme ses doctrines ; que c'est elle qui se charge pour elle et en son nom , ou, si vous voulez,, avec elle, d'observer les lésions externes même, en tant que vitales, et qu'elle n'avoue les travaux isolés de celle-ci que quand ils ont été vérifiés par elle ou du moins par son esprit. Elle lui répète avec un noble orgueil, que, si elle l'a tirée de l'état de dégradation où l'avaient placé des préjugés injustes, une civilisation grossière et barbare, et, il faut le dire^ les lumières bornées de ses adeptes des derniers rangs ; si elle la associée au haut degré d'estime qu'elle a toujours occupé dans l'esprit des peuples, ce n'est pas pour être dominée et asservie par elle, ce n'est pas pour prendre son esprit, sa logique et en quelque sorte sa livrée. Elle lui déclare que quand elle confondit naguère les deux branches de l 'art , elle ne

brisa pas pour cela dans ses mains le sceptre de la science. Je ne sais jusqu'à quel point, Messieurs, il m'est nécessaire de l'aire observer qu'il n'est question ici que de la chirurgie et de la médecine prises en général et d'une manière abstraite et isolée, dans un sens absolu et tranchant qu'elles ne peuvent réellement avoir, et que je ne parle pas ici des médecins et des chirurgiens eux-mêmes, qui forcément doivent réunir les deux caractères. Je plaindrais beaucoup le chirurgien qui verrait une insulte dans la manifestation de ces lois fondamentales et organiques de l'unité de la science médicale. Un des plus célèbres chirurgiens français n'a-t-il pas renié en quelque sorte la chirurgie prise dans le sens populaire jusque dans le titre d'un traité dogmatique sur cette branche de l'art ( 1 ) ?

Certes, ce n'est pas dans une Faculté dont l'enseignement chirurgical, par un heureux concours de circonstances, peut être regardé, j'ose le dire, comme un des premiers de

(i) Voyez le Précis élémentaire des maladies réputées chirurgicales , par ,T. Delpecli.

( '5 ) l'Europe, que j'aurais la coupable et ridicule pensée de le rabaisser au-dessous de lui-même. Mais, tout en respectant les hommes et les choses, il doit m 'être permis, il doit m être commandé par la sagesse même de mes honorables collègues , d'avoir la franchise d'établir les vrais principes de, la médecine et de la chirurgie.

L'anatomie présente-t-elle à la médecine les tableaux si riches et si exacts du matériel de nos organes ; la médecine les contemple avec admiration , les étudie avec le plus grand zèle, et en tire le plus grand parti; mais l'anatomie ajoute-t-elle à la destruction des organes, l'explication des fonctions, en la faisant dériver, dans ses bases fondamentales, des circonstances purement mécaniques , même pour la partie si étendue qui est placée hors du mécanisme des organes ; la science médicale repousse cette ambition usurpatrice, et réclame les droits imprescriptibles de l'observation directe. Elle s'arrête quelques instans à lui montrer le ridicule de ses prétentions prises isolément, quoique celle-ci ne daigne pas même souvent l'entendre : elle

( '6 ) lui prouve qu'elle n'est rieu, qu'elle ne peut rien, qu'elle ne sait rien sur l'homme en tant que vivant, si elle ne lui prête le secours des connaissances qui lui sont propres , si elle ne vient animer par l'observation et l'expérience ces organes muets et immobiles. Elle lui montre aisément que le cadavre n'est pas l'homme vivant, que la vie inconnue dans son essence est pour nous un fait primitif, au-delà duquel on ne peut aller, et qui ne nous apparaît pas comme dérivant de l'organisation même; qu'il faut étudier, il est vrai, ce grand fait expérimental et toutes ses modifications dans les organes , mais non pas par les organes ; elle lui apprend , comme à la chirurgie, qu'elle n'a du prix que par elle, qu'elle doit lui servir de point d'appui, d'auxiliaire; mais qu'elle ne peut affecter une souveraineté qui ne lui appartient pas . ou un despotisme qu'elle ne saurait conserver longtemps.

L'anatomie pathologique s'empafe-t-elle des corps des malades qui ont succombé; la science médicale lui laisse étudier à son aise les caractères et la marche progressive des

( -7 ) lésions pathologiques ; elle veut qu'elle se constitue elle-même et par ses propres lois , afin qu'elle puisse fournir desrenseiguemens précis et exacts sur ces lésions , renseignemens qui seront ensuite la source féconde et pure des vérités les plus précieuses ; qui donneront de nouveaux moyens pour la détermination des maladies ; qui renouvelleront, perfectionneront enfin la plus grande partie de la médecine. Mais lorsque l'anatomie pathologique se charge d'expliquer par les seules notions cadavériques , l'histoire entière de la maladie dont elle ne connaît que la terminaison et les résultats , elle repousse le délire de son orgueil ; elle lui déclare qu'elle n'aurait eu à priori aucune des notions de la maladie , si l'observation ne les lui avait fournies; qu'elle est dans l'impossibilité de tracer à priori l'histoire complète de la maladie qui a précédé : c'est la médecine qui se charge de porter cette histoire qu'elle a recueillie de son côté avec le plus grand soin; c'est elle qui ranime les organes éteints, les rappelle , par la pensée, à la série des maux qu'ils ont soufferts , et alors seule-

( >« ) ment, et par le secours des lumières réunies , la science peut apprécier le rôle , les rapports des lésions physiques avec les désordres morbides. Non , ce n'est pas la mort qui explique la vie , même dans ses plus grands désordres : c'est la vie qui seule rend raison d'elle-même, dans tous les états ; ce n'est plus le stupide et froid scapel que la science interroge, c'est l'esprit d'observation l€ plus sévère, c'est la logique la plus profonde dont elle réclame le plus souvent les inspirations.

Ainsi vous le voyez, Messieurs, la médecine seule donne un prix, une valeur aux recherches d'anatoniie physiologique et pathologique, en prenant l'une et l'autre dans un sens absolu , et circonscrivant d'abord leur véritable domaine, pour mieux en connaître les véritables rapports. Elle seule peut en profiter, parce qu'elle seule possède l'ensemble des idées auxquelles il faut rapporter les notions partielles que l'anatomie pathologique fournit. Ainsi toute médecine qui serait essentiellement et fondamentalement anatomique par ses principes et son esprit, serait opposée au génie même de la science, et ne serait jamais avouée par lui. Ainsi

( '9 ) l'École, le siècle, qui se laisseraient trop influencer parl'anatomie et qui lui accorderaient une prédominance vicieuse et contraire à la constitution même de la science médicale, seraient en dehors de la bonne route et ne feraient que s'égarer. L'époque actuelle ne nous fournit que trop de preuves de la proposition que nous émettons ici. La richesse des découvertes d'anatomie pathologique , l'importance des services déjà rendus à la médecine, le talent de ceux qui cultivent cette branche de connaissances ne pourraient absoudre cette École, ce siècle et cette époque. Il faudrait les admirer dans leurs beaux travaux, tout en les arrêtant dans leur essor ambitieux et vicieusement dirigé.

A Dieu ne plaise, Messieurs, que je vienne déprécier ici l'anatomie soit physiologique, soit pathologique, au moment même où la Faculté qui, la première en France, disséqua des cadavres humains, qui produisit Rondelet, Wieussens, Bordeu et tant d'autres anatomistes célèbres, vient de recevoir de si heureuses et de si efficaces améliorations dans cette partie de son enseignement; mais je dois le dire , sans crainte d'être démenti

( M ) par les véritables anatomistes , l'anatomiste qui n'est que cela n'est rien encore pour la médecine proprement dite ; il peut devenir médecin , cette noble carrière lui est ouverte ; mais qu'il se garde bien de croire qu'il l 'est par cela seul qu'il est anatomiste ; qu'il se défie des habitudes contractées; qu'il sache qu'il doit fortifier long-temps par des habitudes et des réflexions plus fortes , par une science plus étendue, son esprit affaibli par la simplicité même de l'anatomie, afin qu'il. soit capable de s'élever à la sublime hauteur de la science médicale, bien loin de laquelle il s'est tenu jusqu'à ce jour.

La médecine a assuré à jamais son triomphe dans sa lutte avec la chimie , la physique et la métaphysique. Aujourd'hui, inspirée par le même esprit d'indépendance , elle doit se défendre contre des ennemis d'autant plus redoutables qu'ils sont liés à elle par la parenté la plus étroite, qu'elle ne peut pas les repousser et qu'ils se présentent à elle sous ses propres livrées. Elle doit les reconnaître et les adopter comme ses légitimes enfans, pour leur rendre justice et éviter toute réclamation , mais en les soumettant toutefois à

ses lois. 11 lui a fallu plusieurs siècles pour assurer une victoire facile, quel temps ne lui faudra-t-il pas pour déterminer les conditions d'un traité de paix si délicat à dresser et si difficile à maintenir dans son exécution! Dans le moment actuel , ses adversaires se croient si forts qu'ils verront peut-être un acte de rébellion dans cette énergique réclamation de la souveraineté et de l'indépendance de la science médicale.

III. Nous venons de prouver que la médecine a un caractère propre , considérée sous le point de vue le plus général; montrons le même caractère distinctif dans les différentes parties delà science. En effet , dans toutes ses parties, la médecine a ses lois, et on donne dans les plus grands écarts dès qu'on veut transporter dans cette science les lois de toutes les autres sciences , ou même seulement leur esprit.

, Toute science repose sur la recherche des causes, et par conséquent sur le rapport des causes avec les effets; or. dans les sciences physiques, ce rapport est direct, nécessaire et constant; le moindre fait peut le révéler, tous les autres n'étant que la répétition du premier

et l'expression de la même loi. Par la même raison, cette loi est d'une application facile et sûre à tous les détails de l'art. Ici la cause mérite vraiment ce nom, ne peut s'entendre que dans une acception absolue et par conséquent très-simple. Cette cause renferme toute la raison suffisante de l'effet, et on peut aller aisément et sans crainte d'erreur, de l'une à l'autre. La cause est externe , appréciable par les sens, accessible à tous les moyens d'investigation, susceptible d'être appellée , écartée, modifiée, selon les désirs de l'expérimentateur, de manière à éclairer et à faciliter sa détermination générale et particulière: ici un effet n'est le plus souvent que le résultat d'une seule cause.

Dans la science médicale, au contraire, les causes ne sont point nécessaires dans leur action, mais seulement contingentes; il n'y a plus de relations fixes, positives et constantes entre les unes et les autres; l'esprit ne peut pas passer à priori de celles-ci à celle-là d'une manière sûre; les causes ne sont qu'occasionclles , déterminantes ou prédisposantes. Un effet résulte toujours de la combinaison de causes dont les rapports entre elles

Varient dans tous les degrés, et qu'on ne peut jamais soumettre au calcul. En un mot, les causes ne sont point causes, à proprement parler, ou du moins ici le mot de cause a une valeur propre et très-certainement bien différente de celle qu'il conserve dans les sciences physiques : aussi 1 etiologie médicale at-elle des lois qui ne ressemblent en rien à celles d'aucune autre science, pas même à celles des sciences morales , avec lesquelles elles entretiennent quelques analogies. Si cette partie de la médecine est encore si imparfaite, si remplie d'erreurs et de contradictions , si ces erreurs et ces contradictions semblent être inévitables et presque sans remède juisqu'ici, si elles se renouvellent du moins sans cesse , sous des formes différentes , mais avec le même fond, pour l'œil pénétrant du médecin philosophe, cela vient de ce que la plupart des médecins n'ont pas bien compris les lois de la causalité propre aux êtres vivans, et de ce que, de leur aveu, ou malgré eux, ils empruntent les principes de la causalité des autres sciences. On en voit la preuve journalière dans ces discussions in-

terminables qui ont lieu sur les causes de telle maladie particulière, et notamment sur les contagions , celles de toutes les causes de maladies les plus simples et les plus faciles à établir. On raisonne sur celles-ci avec desidées aussi absolues, aussi positives que s'il était question des effets de la poudre à canon ou de tout autre effet mécanique. Il n'est pas étonnant qu'à raisonner ainsi, on soit porté à nier toute contagion ; sur ce pied-là on nierait la médecine tout entière.

Dans l'homme vivant , les causes sont internes, inappréciables par les sens, saisissables seulement par une observation savante , difficile et compliquée. Ces causes sont des dispositions internes, souvent natives de l'organisme , que rien ne signale quelquefois directement et positivement au-dehors, soit dans l'exercice des fonctions physiologiques, soit dans les désordres pathologiques, et qu'on ne détermine que d'après des effets plus ou moins éloignés. Ainsi, c'est contre l'esprit de la science des êtres vivans et par une première hypothèse, source de mille autres et qui est incompatible avec toute saine

physiologie , que l'on a cru que la vie et son jeu étaient le résultat nécessaire des irritations, des stimulations externes. L'étude approfondie des phénomènes , au contraire , montre que la vie est une force active, une puissance de l'organisme vivant, qui renferme en germe , en virtualités , tous les actes qui en émanent, et que les causes sensibles externes, qui semblent la produire , ne font que la développer, l'exciter, l'occasioner.

Haller a surtout commis cette erreur fondamentale dans sa doctrine de l'irritabilité, qu'il rapportait à des stimulations presque cadavériques et qu'il étendait à toutes les fonctions. Cette erreur a été répétée, toujours frappée du même vice, quoique sous des formes différentes, dans les systèmesde Cullen, de Biehat.deBrown, deBroussais,deRasori et de tant d'autres ; Barthèz est le seul qui ait entrevu la chose sous son véritable point de vue.

Le même rapport de causalité se retrouve dans l'action physiologique des organes, qui deviennent ainsi causes d'action les uns par rapport aux autres. Cette action n'est encore jamais absolue , nécessaire , fixe , positive ,

( *6 ) comme elle l'est entre les différentes pièces d'une machine. Un organe ne force jamais l'action d'un autre organe , mais excite , provoque seulement cette action.

Ce principe a été oublié dans les théories qu'on a données sur les sympathies des organes et sur leur concours synergiques dans l'exercice d'une fonction. C'est encore l'oubli de ce principe qui expliqueles contradictions continuelles et les controverses interminables dans les faits et dans les théories sur l'influence et l'action des différentes parties de l'encéphale sur les autres organes. Par exemple , plus on a multiplié, dans ces derniers temps, les faits et les expériences sur ce point, plus on a embarrassé la question ; preuve évidente que la logique que 1 on suit est vicieuse. En effet , tant qu'on interprétera les faits par l'esprit de la causalité des sciences physiques, tant que ces questions seront entre les mains des anatomistes , et qu'elles ne seront pas maniées par de vrais médecins; tant qu'elles seront portées devant un tribunal incompétent, on pourrait expérimenter et raisonner pendant des siècles, on n'y verra jamais plus

clair. La question est mal posée ; elle est résolue par une logique vicieuse : on s'efforce de décider physiquement une question physiologique , la solution est de toute impossibilité. Je sais bien qu'on proteste contre le principe, mais n'est-ce pas protester contre l'évidence même ?

C'est par suite de cette même manière de raisonner, empruntée à la causalité physique, qu'en pathologie, et à l'occasion de toutes les maladies en particulier, on accuse toujours les causes externes, celles qui sont le plus rapprochées de la naissance de la maladie, les dernières qui ont agi; tandis que l'observation raisonnée tend à montrer que la plupart des maladies dépendent de dispositions profondes , souvent ineffaçables , de l'organisme , soit constitutionnelles , soit acquises par un très-long-temps, et par l'effet de causes antérieures très -reculées. Ici la cause externe sensible, proégumène , n'est jamais la cause prochaine, à proprement parler, ou la cause réelle; mais entre elle et l'effet il y a toujours une modification de l'organisme vivant, qui seule est la véritable

( as )

cause des effets morbides. Cette \érité fait reparaître dans la pathologie la doctrine des virtualités , dont nous avons reconnu l'importance dans la physiologie.

iNous voyons tous les jours les mêmes circonstances rappelées dans 1 enumération des causes des maladies les plus opposées par leur nature, tant il est vrai que ces prétendues causes ne sont pas véritables. On trouve la preuve la plus forte de la vérité que nous avançons ici, dans les Tableaux étiologiques des maladies présentées dans la Nosogiaphie philosophique. C'est par suite encore de la même erreur que M. Broussais a osé rapporter à des causes externes et actuelles le retour des maladies périodiques, la formation des diathèses et la plupart des maladies.

Dans les sciences physiques , les caractères extérieurs des objets , dont ces sciences s'occupent, sont nombreux , lixes, nécessaires, toujours les mêmes ; et on peut dès-lors déterminer, reconnaître et distinguer ces objets d'une manière sûre et précise. Ainsi , un métal a des caractères toujours les mêmes , et il n'y a presque pas lieu à méprise; une plante

( *9 ) même, un animal , considérés comme objets d'histoire naturelle, conservent toujours les mêmes signes distinctifs. Mais, en médecine, il n'en est pas ainsi ; il n'y a pas de relation constante , nécessaire entre les phénomènes extérieurs des choses , entre les symptômes , par exemple , et les maladies elles-mêmes , ou les états morbides et les modifications cachées qui seules les constituent : de telle sorte qu'on ne peut pas les reconnaître d'une manière aussi directe, aussi simple, aussi facile, que les objets des sciences physiques et d'histoire naturelle. Il n'y a pas plus de relation nécessaire entre les symptômes et les maladies qu'entre les causes et les maladies, comme nous l'avons vu , et toujours par les mêmes raisons : par la nature même de l'objet et des lois fondamentales qui lui sont propres. Qu'on y fasse bien attention , nous ne disons pas qu'il n'y ait pas de rapport entre les symptômes et les maladies , ou que ces rapports sont inappréciables , quelque moyen qu'on emploie. Si cela était, il n'y aurait pas de science médicale existante ou même possible. Nous disons seulement que ces rapports

( 5o ) ne sont pas nécessaires, absolus, et qu'il»

doivent être déterminés par des méthodes particulières. En effet, il n'y a pas de symptôme pathognomonique, à proprement parler, du moins unique, absolu et constant, quoique la plupart des pathologistes mécaniciens , et beaucoup qui ne croient pas l'être , aient répété le contraire à satiété. Il n'est pas de symptôme, quelque significatif qu'il soit d'ordinaire, qui ne puisse manquer complètement dans certains cas; pas de symptôme ordinairement insignifiant qui ne puisse au contraire acquérir une grande valeur par sa persistence, par son concours avec d'autres symptômes, qui, pris isolément, ne signifient rien. Dans d'aulres cas, qui ne sont même que trop communs , quoiqu'on en dise, presque tous, ou même tous les symptômes significatifs d'une maladie , peuvent manquer. D'un autre côté , les symptômes les plus insolites, les plus opposés aux symptômes ordinaires et naturels des maladies , peuvent masquer un état morbide et tendre à donner complètement le change sur sa détermination. Voyez aussi combien se sont égarés

les nosographes qui sont partis de l'idée essentiellement erronée que les maladies étaient analogues à des objets d'histoire naturelle, et qu'elles devaient être déterminées par le groupe positif des mêmes symptômes. Nous pourrions donner pour exemple de ce genre d'erreur fondamentale toute la Nosographie 4e Pinel, et surtout ce qui concerne les fièvres en général , et notamment les fièvres adynamique et ataxique , les inflammations aiguës ^ et principalement les inflammations chroniques.

On a donné au problème Une simplicité factice, qui ne fournit que les solutions les plus trompeuses, et on a ainsi privé la science des ressources naturelles de ce calcul habile et souple, qui se sert avec liberté de toutes les données du diagnostic et peut leur mériter une véritable valeur à l'aide de la puissance d'une observation délicate et d'une logique profonde.

Cette même erreur se fait remarquer dans presque tous les ouvrages de l'époque actuelle , où l'on semble avoir méconnu plus que jamais le principe que nous établissons

ici. On en trouve surtout un exemple frappant dans les travaux des médecins qui se sont servi de l'anatomie pathologique! pour la détermination des maladies, sans invoquer le secours des lumières du génie médical, dont nous avons déjà fait sentir l'indispensable nécessité dans toutes les questions de ce genre. Ils ont écarté cette loi, aussi importante dans ses applications qu'évidente dans sa vérité même : qu'il n'existe pas de rapport constant, nécessaire, toujours proportionné, entre les lésions cadavériques d'une part, et le trouble des fonctions de l'autre , du moins dans le même sens que la chose est vraie en physique, et dans le sens dans lequel ils ont réellement pris la chose en pathologie. Aussi trouvons-nous les mêmes contradictions interminables que nous avons relevées avec franchise et courage dans les travaux physiologiques. Les uns accusent toujours sans hésiter une lésion organique , que les autres disculpent complètement avec la même assurance; parce qu'ils présentent des cas dans lesquels la même lésion n'a été suivie d'aucun des effets que les premiers lui attibuent; et

( 33 ) il faut convenir qu'alors même qu'on ouvrirait des cadavres pendant mille ans, on ne terminerait pas les discussions de ce genre , tant qu'on se servirait de la même logique.

Ainsi, parexemple, les uns pourraient rapporter exclusivement la manie à une lésion du cerveau ou de ses méninges, les autres à une lésion des viscères abdominaux; et certains pourraient avancer que les difformités même les plus remarquables de la tête ne sont pour rien dans l'idiotisme, comme l'a fait M. Pinel.

Je ne crains pas de le dire , la science du diagnostic des maladies , telle qu'elle est présentée dans la plupart des ouvrages de ce genre , est d'une incertitude désespérante ; parce qu'on a voulu lui donner une certitude qui lui est refusée par la nature même de l'objet , parce que l'on n'a pas bien saisi celle qui lui est propre , et les véritables moyens de l'atteindre ; aussi , les praticiens ne trouvent-ils que des tableaux de fantaisie dans la plupart de ces descriptions de maladies , tant vantées par les systématiques et la plupart des Ecoles.

Nous reconnaissons cette même loi de va-

Habilité , et encore plus fortement exprimée dans l'étude de l'action des modificateurs de l'organisme sain ou malade, étude qui constitue l'hygiène et la thérapeutique : c'est ici surtout qu'il faut repousser les lois nécessaires et l'esprit sévère des sciences physiques. Les effets des modificateurs dépendent toujours de l'état delà sensibilité de l'organisme; c'est à travers elle et par elle qu'ils agissent tous , et leur action n'est jamais que ce que celle-ci détermine. Or, toutes les variétés, tous les caprices du caractère moral sont peu de chose , en comparaison des variétés infinies et des caprices bizarres de la sensibilité vitale. En outre, la force vitale réagit par ellemême contre la maladie et contre le médicament ; celui-ci peut dès-lors produire ou occasioner des effets diamétralement opposés à sa nature générale , ou du moins aux effets les plus ordinaires. Le médicament peut réveiller des dispositions natives accidentelles des organes ; exciter , développer des effets qui n'ont aucun rapport avec ses effets accoutumés. Enfin, un même médicament peut affecter la sensibilité par différentes facultés

( 55 ) de l'organisme, agir par l'une et par l'autre impression , et déterminer ainsi des effets différens ou opposés.

Toutes ces lois d'action expliquent ou démontrent cette loi plus générale et fondamentale de thérapeutique , qui est incontestable pour le praticien , quoiqu'elle ait été complètement négligée par presque tous les auteurs de thérapeutique ; savoir : qu'il n'est point de substance médicamenteuse qui ne puisse produire d'une manière directe des effets diamétralement opposés , selon la disposition différente de l'organisme. Ainsi , les débilitans directs, tels que le froid, les évacuations sanguines, etc., peuvent exciter le jeu des fonctions par la réaction vitale qu'ils provoquent, ou même d'une manière directe , par le trouble qu'ils excitent ou par l'impression perturbatrice qu'ils déterminent. Au contraire , les irritans, les stimulans les plus forts peuvent devenir contre-stimulans d'une manière directe, dans certains cas encore mal déterminés , comme le prouvent les travaux empiriques et vicieusement dirigés de l'Ecole de Rasori. Ainsi, les toniques trop

( S« ) violens , disproportionnés à la sensibilité actuelle de l'individu , peuvent épuiser rapidement l'excitabilité, ou affaiblir instantanément et directement par le trouble qu'ils produisent; ainsi, tous les agens dits anti-spasmodiques peuvent augmenter le spasme dans certains états de susceptibilité extrême des organes. Les purgatifs peuvent être considérés à la fois , d'après l'observation , comme irritans et comme débilitans directs , selon les cas; et les systématiques les ont employés dans ce sens opposé. En outre , les médicamens n'agissent pas seulement en augmentant ou en diminuant simplement les propriétés vitales de l'état physiologique, ou en attaquant directement, et par une sorte d'opposition, les modifications morbides de l'organisme qui constituent les maladies , ils agissent encore par une impression autre ; et qui peut calculer toutes les modifications et surtout tous les effets de cette impression spécifique !

L'on voit combien sont vicieuses ces formules générales, ces classifications arbitraires, dans lesquelles on a arrangé forcément,

( 3? ) et mutilé violemment les actions variées des médicamens , et cela pour leur attribuer une nécessité, une simplicité d'action qui n'est de mise que dans l'étude des objets physiques, et qui est complètement étrangère à la science des êtres vivans. Si les traités généraux de thérapeutique ne satisfont guère, en général, les besoins de la médecine pratique, c'est qu'ils ne sont pas faits dans son esprit et selon son génie, mais dans l'esprit et selon le génie des sciences physiques.

Reprenons maintenant toutes les propositions que nous venons d'établir, relativement à la causalité en médecine , car toutes reviennent à ce point fondamental de doctrine; transportons-les dans les sciences physiques : et il n'est aucun physicien qui ne crie, avec juste raison, à l'absurdité. Au contraire, dans les sciences médicales , ces propositions sont le fondement , l'essence de la science et de l'art; hors d'elles, je ne vois qu'incertitude complète et discussions interminables, erreurs funestes et insuccès, ou succès mille fois plus funestes encore , parce que ceux-ci deviennent la source de mille pratiques pernicieuses.

N 'ai-je donc pas raison de vous dire, Messieurs, que la médecine a son génie propre ; et qu'un physicien qui voudrait être médecin par les mêmes principes que ceux qui l'ont dirigé dans les sciences physiques , serait le pire de tous les médecins , le plus dangereux . et même le plus ignorant , quelque connaissance qu'il eût d'ailleurs du matériel de la médecine. 11 serait médecin aussi absurde qu'il serait physicien ridicule , s'il voulait transporter dans la physique les principes et l'esprit des sciences médicales; autant et plus absurde que l'ont été les physiciens qui ont voulu étudier les lois de la matière morte , par les lois et les affections des êtres intellectuels et moraux , comme la chose a eu lieu pendant si long-temps , au grand détriment des sciences physiques , puisqu'elles n'ont pu même exister tant que cette erreur fondamentale a conservé quelque influence.

IV. La médecine a une certitude à elle , qu'il importe beaucoup de distinguer de celle qui est propre à des sciences d'un ordre différent. Cette certitude est une certitude de probabilité, et non d'évidence logique ou ma-

( 39 ) thématique. La médecine s'appuie sur des calculs de probabilité , tirés de données expérimentales nombreuses et variées, susceptibles de s'enchaîner entre elles dans tous les rapports, dans tous les degrés, dans toutes les nuances possibles, ainsi que nous l'avons déjà démontré en développant la loi de causalité qui lie les rapports des causes, des symptômes, des modifications thérapeutiques, et de l'ensemble de toutes les circonstances qui sont l'objet de la science. La solution des problèmes qu'elle présente n'a jamais la précision qui est exigée dans les sciences physiques ou mathématiques, qui reposent sur des données simples constantes, toujours les mêmes et dans le même état. Elle ne peut pas se soumettre à la rigueur du calcul. La médecine est parfaitement analogue, sous ce rapport, à la science des gouvernemens ou à l'art militaire , ainsi que l'ont très-bien dit Zimmermann, Barthèz, Cabanis et tous les grands maîtres.

C'est n'avoir aucune idée des divers genres de certitude, et se montrer étranger à la logique des sciences, que de croire que la

médecine est complètement incertaine, par cela seul qu'elle n'a pas la certidude physique : chaque science à la sienne, qui dérive de la nature même de son objet. La science en général n'est pas l'application des lois de notre esprit à la nature des choses , comme l'ont imaginé théoriquement quelques philosophes allemands, et comme l'ont supposé la pluspart des systématiques. La science est la représentation fidèle et passive de la nature elle-même, sous les conditions de l'esprit humain, qui les reçoit et qui peut les altérer si aisément, si l'on ne connaît bien sa puissance et sa faiblesse, son étendue et ses limites.

La médecine devient surtout incertaine et perd toute garantie, dès qu'on veut lui faire perdre la certitude de probabilité qui lui est propre, pour lui attribuer une certitude mathématique qui lui est étrangère ; car alors par cette seule prétention on doit nécessairement altérer tous les résultats de l'observation et de l'expérience; on est forcé de leur donner une précision qui n'est pas la leur, et on ne les considère plus sous le rapport de leur variabilité dans des limites assez, étendues ;

variabilité qui seule permet de les voir sous tous leurs points de vue et dans toutes leurs conséquences. On est obligé de dénaturer toute la science, la recherche des causes et des phénomènes de la santé et de la maladie, ladétermination des maladies, des indications thérapeutiques et des effets des traitemens. Il n'y a plus de médecine dès que l'on veut l'assimiler aux sciences physiques; dès qu'on la soumet à ce creuzet destructeur, elle s'évapore dans la plus grande partie d'elle-même, et il ne reste qu'un caput mortuum que le moindre souffle du doute dissipe. Il arrive ici ce qui arrivait aux chimistes qui détruisaient les mixtes végétaux , quand ils prétendaient les étudier à l'aide de l'analyse par le feu. Tous les ouvrages de médecine faits dans un esprit physique ou mathématique sont frappés d'un sceau de réprobation auprès des vrais praticiens ; et cependant , il faut le dire, presque tous nos traités généraux de pathologie et de thérapeutique sont entachés de ce vice radical; presque aucun n'a été fait d'après la certitude propre à notre art et d'après la loi du calcul des probabilités. On le voit

surtout dans les ouvrages qui traitent de la thérapeutique, partie de la science où l'on reconnaît le plus la nécessité de l'application de cette loi, si l'on ne veut pas la rendre, comme il est arrivé si souvent, une compilation indigeste des effets merveilleux dés substances les plus inertes , c'est-à-dire le plus insipide et le plus ridicule des romans. Les ouvrages de tous les systématiques , sans exception, sont toujours frappés de ce vice.

Les prétentions de ce genre ont même compromis le sort des plus grandes vérités acquises à la science et consacrées par la suite des siècles. Ainsi, les lois même établies par Hippocrate sur les crises et les jours critiques, sur les signes pronostics, etc., ont été altérées ou rejetées pour n'avoir pas été prises dans le véritable esprit de la médecine. 11 n'en est aucune, en effet, qui soit vraie dans un sens physique et absolu , aucune à laquelle on ne puisse opposer une loi diamétralement opposée, en se fondant sur quelques faits , et en raisonnant toujours sur ces faits d'une manière absolue. Mais Hippocrate lui-même en avait averti , par une remarque formelle

( «5 ) sur l'incertitude générale du pronostic , par les variations même de ses aphorismes, que des commentateurs ignorons ont prises pour des contradictions, et qui ne sont que les variations du langage sacré de l'observation et de la nature.

Dans ces derniers temps on a voulu donner au diagnostic des maladies une plus grande certitude, en insistant davantage sur les simptômes purement physiques ou mécaniques des maladies. Sous ce dernier point de vue, ce perfectionnement est légitime et ne contrarie nullement les principes que nous établissons ici ; mais il faut craindre de donner une extension outrée à ces vérités précieuses, de les faire sortir de leurs limites naturelles , pour les transporter dans la partie des symptômes purement vitaux ou fonctionnels des maladies. Elles s'appliquent surtout au diagnostic de la plupart des maladies de la cavité thoracique ; mais il faudrait bien se garder d'apporter cette même sévérité de diagnostic dans les maladies de l'encéphale, par exemple; parce qu'ici les données ne sont pas prises dans l'ordre des phénomènes méca-

niques ou physiques, mais bien dans celui des fonctions et des phénomènes vitaux (1).

Si la médecine a sa certitude , la chirurgie a la sienne qui est toute différente, du moins dans la partie purement physique et mécanique de l'art. Le chirurgien doit donc associer ces deux sortes de certitude , ces deux sortes de logique et d'esprit, sansjamais les confondre. Le ministre de l'art est un, si l'on veut, mais il agit par deux fonctions différentes , et il ne doit jamais l'oublier. Il est bien difficile, il est vrai, de réunir deux choses qui semblent opposées; mais enfin il le faut, sous peine de tout perdre en tout confondant.

La médecine a sa logique ; il convient de nous arrêter quelques instans à en tracer les caractères particuliers. D'abord l'observation et l'expérience, sur lesquelles elle s'appuie , et qui sont ses véritables fondemens , exigent d'autres conditions de garantie que celles que peuvent demander les sciences

(1) Voyez les ouvrages faits dans ces derniers temps, sur les maladies de l'encéphale, par MM. Georget, Lallemand, Rostan, Rayle, etc.

physiques. Dans celles-ci l'observation et l'expérience portent sur des objets que l'on peut se procurer à volonté; et quiconque veut les répéter, pour s'assurer de leurs résultats, le peut à l'instant même , lorsqu'il a l'esprit rempli des idées nécessaires pour les bien voir et en épuiser la fécondité.

Les observations en médecine , au contraire , sont plus ou moins rares; on ne peut pas les reproduire à volonté ; on n'est pas toujours disposé à en profiter, et au moment où elles se présentent , elles ne se montrent pas toujours à des observateurs capables de les saisir : occasio prœceps , a dit le père de la médecine dans un aphorisme admirable de choses et de paroles, où il signale par des traits de génie les conditions même de l'art.

Les expériences physiques sont simples , presque toujours les mêmes , ou les causes de leurs variations sont bientôt appréciées et faciles à écarter , à augmenter ou à modifier. Les expériences médicales sont très-compliquées , très -variables dans leurs résultats : variables par leur nature et indépendamment des circonstances étrangères, qui sont d'ail-

( 46 ) leurs fort difficiles à connaître, et plus difficiles à écarter; variables à l'infini par l'influence simple ou combinée de ces mêmes circonstances étrangères , qui peuvent se combiner dans tous les sens.

Les expériences physiques sont si simples, qu'on peut s'assurer, dans un court espace de temps , de leur exactitude. Un chimiste anglais décompose un sel; on en reçoit l'annonce en France par un journal; on répète l'expérience, et on sait bientôt à quoi s'en tenir. En médecine, les expériences sont si difficiles, si incertaines, l'erreur peut s'y glisser si aisément, qu'il n'y a que le temps, et un très-long, qui puisse garantir les résultats. Ainsi, par exemple, les expériences thérapeutiques n'ont une valeur véritable que lorsqu'elles ont été répétées un nombre prodigieux de fois, par un très -grand nombre d'observateurs, ayant des principes différens, et cela pendant plusieurs années. Toutes ces conditions sont nécessaires pour les mettre à couvert de toutes les chances d'erreurs, et même de celles que le hasard peut amener si aisément. Ainsi , il fallut plus de cent ans

(47 ) pour savoir bien à quoi s'en tenir sur l'action du quinquina , du mercure et de plusieurs autres remèdes héroïques : et, je n'ose le dire, mais je crois qu'en général , même aujourd'hui, il faut cinquante ans au moins pour donner naturalisation à un remède nouveau quelconque. 11 en est de même des expériences physiologiques , quoiqu'à un moindre degré , parce qu'on a l'avantage de pouvoir les répéter quand on le désire. Les variations, les contradictions même des derniers expérimentateurs nous montrent si la règle que nous établissons ici est trop sévère , et si nous nous laissons influencer par des craintes exagérées. On voit donc combien l'expérience est trompeuse en médecine , et combien Hippocrate avait raison de dire : Experientiafallax.

Quant au raisonnement ou à la théorie des phénomènes , elle est bien autrement difficile, autrement compliquée, et l'erreur s'y introduit bien plus aisément. Ici les problèmes se composent de tant d'élémens divers, que jamais la théorie d'un phénomène physique ou pathologique ne peut se contenter de recevoir une seule explication comme en pliy-

sique ; que les explications les plus différentes, les plus contradictoires même, peuvent entrer le plus souvent comme partie de la véritable. Aussi , lorsqu'on prend un phénomène à expliquer, qu'on réunit toutes les théories qui en ont été données dans tous les temps, on voit bientôt que presque toujours chacune d'elles a saisi un des fragmens de la vérité , que toutes sont vraies sous ce rapport, comme toutes sont fausses , pour n'en pas avoir saisi la totalité, ainsi que le véritable esprit des sciences médicales. Je me suis souvent servi de cette méthode pour me convaincre de la difficulté, et, pour ainsi dire, de l'impossibilité d'une théorie complète en médecine, et pour m'amuser à rabattre l'orgueilleuse prétention de l'esprit de système , je prenais l'hypothèse la plus surannée, celle qui était proscrite avec le plus de dédain , et je trouvais à la placer sans injustice à côté de celle qui la repoussait d'abord avec tant de mépris.

En général toutes les théories sont fausses, par cela seul que leurs auteurs ont méconnu le caractère essentiel des théories médicales ; toutes, je n'en excepte aucune , dans aucune

( 49 ) partie, me paraissent frappées de ce vice radical ; toutes sont incomplètes, et je me chargerai bien peut-être quelquefois d'en donner de moins imparfaites ; mais pour en donner d'absolument complètes, comme en physique, j'ose dire, à mon éloge ou à ma honte, que je ne l'entreprendrai même pas, et que j'en reconnais par avance toute l'impossibilité.

Mais si, d'un côté, les théories médicales se composent d'une foule d'élémens difficiles à. saisir et à déterminer; de l'autre, il est bien plus difficile , jallais dire il est impossible , de déterminer, du moins avec quelque précision , le rapport d'influence de ces élémens entre eux, avec d'autant plus de raison que ces élémens changent dans leur influence réciproque , et ne sont pas enchaînés entre eux par les liens fixes de rapports nécessaires , ainsi que nous l'avons démontré; c'est-à-dire, que la perfection des théories médicales conr siste à les reconnaître, à les avouer, à les laisser à dessein imparfaites.

La logique médicale est très-forte; elle se compose de règles générales et d'exceptions, ttt elle arrive enfin, quand on la pousse jus-

( 5o ) qu'au bout, à des individualités, à des spécialités que le tact, le goût du bon sens et du génie peuvent seuls saisir, par une sorte d'instinct natif ou d'babitude logique ; elle n'a pas ce caractère simple et facile de la logique des sciences physiques, qui ne s'écarte pas de beaucoup de la logique la plus vulgaire. La logique médicale est, u contraire, très-savante et très-habile ; l'on n'arrive à sa sublimité que lorsque l'esprit s'est graduellement fortifié par les exercices les plus répétés, les plus heureusement conduits de l'esprit de généralisation et de l'esprit d'observation et de détail ; il faut combiner ces deux sortes d'esprits avec une sagesse, avec une adresse, qui est au-dessus de tout précepte quand on la possède soi-même, comme au-dessus de tout éloge quand on l'admire dans les autres. Cette logique est même à la portée d'un très-petit nombre de têtes assez fortement organisées pour se plier à des observations si compliquées et si délicates. Tous ceux qui n'ont pas perfectionné leur intelligence par les longs exercices d'une éducation libérale, ou par ceux encore plus utiles de l'étude ap-

( 5. ) profondie des sciences métaphysiques ; tous ceux qui ne sont pas heureusement organisés pour elle, ne pourront que très-rarement apporter dans l'étude de la médecine une force d'intelligence proportionnée aux opérations qu'elle exige.

Les sciences physiques , au contraire , peuvent très-bien se passer de tout cet appareil d'exercices préliminaires ; et l'on a vu souvent des physiciens très-habiles qui n'avaient aucun de ces avantages. Oserai-je le dire? la logique médicale est analogue et même supérieure à celle qui fait les grands hommes d'Etat, les grands généraux, et d'autant plus sublime , qu'elle attire beaucoup moins de gluire à l'heureux mortel qui la possède. De peur que vous ne voyiez de l'exagération dans ce que je dis ici, écoutez, Sydenhaui, l'un des médecins qui ont eu au plus haut degré ce génie dont je parle : « La science de la mé- » decine , dit-il , surpasse une capacité ordi- * naire ; il faut plus de génie pour en saisir » l'ensemble que pour tout ce que la philoso- » phie peut enseigner; car, ajoute-t-il, les » opérations de la nature , sur l'observation

» desquelles seules la vraie pratique est fon- » dée , exigent , pour être discernées avec la » justesse requise , plus de génie et de péné- » tration que celle d'aucun autre art fondé » sur l'hypothèse la plus probable. » (Réponse au docteur Brady.)

Ne soyez, donc pas étonnés, Messieurs, d'après le caractère de difficulté que présente la logique médicale, que je dise qu'elle suppose une connaissance approfondie dé la science des méthodes philosophiques , et que nous établissions ici que le degré naturel de connaissances en ce genre , qui peut suffire à toutes les autres sciences, ne peut pas suffire à la médecine. Ce n'est pas sans raison que les grands médecins de notre Ecole ont saisi avec tant d'avidité les doctrines de Bacon et de Newton, sur les méthodes , et qu'ils les ont même perfectionnées, pour les accommoder aux besoins de la science médicale et de leurs hautes méditations. La plupart des législateurs de notre art se sont tous distingués en ce genre, à commencer par Hippocrate, et presque tous ont été plus loin que les plus grands métaphysiciens , puisqu'ils avaient à

manier une science toute pratique, et beaucoup plus difficile que toutes les autres. Ils ont senti que les méthodes les plus heureusement inventées étaient encore trop générales, trop vagues, trop indéterminées; qu'elles ne pouvaient que diriger les opérations les plus grossières de la pensée médicale. Que ne pourrai-je pas vous dire, en effet, sur l'insuffisance des méthodes philosophiques les plus vantées , quand on a essayé de les appliquer à la médecine! Quels justes reproches n'aurai-je pas à faire , par exemple, à la brillante et séduisante analyse , telle qu'elle a été présentée par Condillac ! Elle a réduit la médecine à un simple tableau aride et muet des fonctions et des maladies ; elle a fait croire que la connaissance médicale était tout entière dans l'examen matériel et passif des phénomènes , et elle a détruit de fond en comble l'étude des forces vitales et de leurs lois , c'est-à-dire la physiologie ; l'étude des véritables déterminations des maladies, c'està-dire le diagnostic, le pronostic et la pathologie tout entière ; l'étude des indications , c'est-à-dire la thérapeutique, et par consé-

quent la médecine elle-même. Sous le vain prétexte de restreindre le raisonnement et d'écarter ce qu'elle appelle des abstractions, elle a aboli la raison même ; et , comme l'homme ne peut pas renier ses facultés , puisqu'il n'est rien hors d'elles , elle a laissé un libre cours à la raison égarée , sans frein et sans loi , dans le vaste champ des hypothèses, pourvu toutefois qu'elles tendissent à flatter son goût décidé pour toute doctrine phénoménique et matérielle : elle a fait le même mal, et par le même principe que la pédantesque scholastique , qui voulut plier forcément les maladies à des définitions absolues et à des formules 'logiques; enfin elle a presque anéanti tout génie médical , et n'a laissé tout juste que l'esprit qu'il faut pour ouvrir un cadavre , ou pour faire une histoire niaisement exacte des maladies individuelles. La logique transcendante est plus avancée dans' la médecine que dans aucune autre science , quoi qu'en disent les détracteurs de notre art; et un jour la médecine pourra donner les leçons les plus salutaires aux sciences qui lui sont analogues , telles que les

( 55 ) sciences morales , métaphysiques et surtout politiques. Je pense même que, dès aujourd'hui , elle peut se glorifier de pouvoir se charger de cette fonction honorahle auprès d'elles , et que , sous ce point de vue, elle a beaucoup de choses à leur apprendre.

Qu'il soit donc permis , qu'il soit même d'obligation pour le médecin, d'étudier les méthodes philosophiques , tout en les perfectionnant, pour les faire servir à son usage et pour les élever à la hauteur de la science médicale. Le génie médical doit surtout s'attacher à connaître la nature de nos facultés et celle de l'objet de la médecine qu'elle s'efforce de pénétrer. Il doit savoir jusqu'où ces facultés peuvent aller dans cette connaissance, quelle est leur véritable portée dans la vue de ces objets, quelles sont ses limites. 11 ne cherche pas à résoudre les questions insolubles, il ne s'en occupe même pas; il constitue la science avec les vérités les plus élevées, fournies par l'observation , et ne veut pas aller au-delà. Il s'imagine encore moins avoir résolu ces problèmes , et pouvoir faire reposer ses idées sur ces prétendues solu-

( 56 ) lions, comme on le fait tous les. jours. Il est sceptique sur les questions insolubles , pour se conserverie droit d'être affirmatif sur celles qui sont accessibles à ses moyens d'investigation. Il ne recherche donc pas quelle est l'essence de la vie, celle des maladies et de l'action des médicamens; il n'affirmera et ne supposera rien à cet égard, ne promettra rien , sur ces questions , pour un avenir reculé ; et il se gardera bien , comme on le fait trop souvent , de faire reposer la science sur les bases chancelantes comme sur les simples espérances de l'avenir, ainsi que le fait Cabanis, pour la science des rapports du physique et du moral, et comme le font tous les jours les physiologistes naturalistes et organiciens. Convaincus que, dans l'état actuel delà science, l'organisation n'explique pas la vie, ils promettent qu'à l'avenir on fera cette prétendue découverte; et, sur cette espérance téméraire , ils constituent toute la science.

La logique médicale consiste essentiellement dans un esprit d'abstraction, et non de simple description des phénomènes, ou

( 57 ) comme un le suppose, dans une certaine doctrine qui, pour simplifier la médecine , la détruit; qui, pour redresser les fausses abstractions, repousse et proscrit les abstractions même en médecine. Quiconque ne sort pas des phénomènes, pour s'élever aux forces vives et aux modifications profondes que ceux-ci supposent, soit dans les fonctions physiologiques, soit dans le désordre pathologique, soit dans les médications thérapeutiques, ne pénétrera jamais dans le fond même de la science , n'en effleurera que l'écorce , ne donnera que des théories superficielles et tronquées des phénomènes; en un mot, ne saisira jamais l'esprit de la science et le génie de l'art.

La vie et toutes ses modifications, dont l'étude constitue l'essence de la médecine tout entière , ne peuvent-être saisies que par l'esprit d'observation habilement conduit , et s'élevant par une voie large et sûre des phénomènes aux forces, des effets aux causes, des caractères extérieurs aux modifications interne., les plus cachées.

On croit adresser un reproche à notre École,

en l'accusant de faire des abstractions , mais c'est l'accuser de faire de la médecine ; et ceux qui se disent absous de ce prétendu crime, se sont jugés eux-mêmes. Quand même les médecins du monde entier, égarés par une philosophie toute phénoménale, et dont je n'ose pénétrer le secret mobile, proscriraient momentanément toute abstraction, et ne voudraient rien voir hors du matériel des organes et des phénomènes tangibles des maladies, nous n'en demeurerions pas moins fermes dans nos principes et dans nos habitudes logiques. Ces préjugés passeront comme une ombre : ils sont le résultat d'opinions étrangères , transportées dans notre art , et qui déjà menacent ruine de tous côtés. Ce n'est pas la première fois que la médecine a été altérée par une philosophie décevante , et l'école de Cos a survécu à d'aussi grandes et à de plus grandes révolutions encore.

VI. Il n'est pas jusqu'au langage médical qui n'ait quelque chose de particulier, et qui ne doive avoir ses lois propres , qu'on n'a que trop souvent négligées , au grand détriment de la science. Dans les sciences physiques, le

( 59 ) langage doit être clair, précis et déterminé, comme la science elle-même; en médecine, au contraire , le langage doit être vague , indéterminé et par conséquent abstrait, puisque la médecine elle-même a tous ces caractères. Un langage précis n'acquerrait cette qualité qu'en tronquant l'observation, en la pliant à la commodité du langage, qu'en donnant à la théorie une précision et une exactitude rigoureuses, qu'elle ne peut et qu'elle ne doit pas avoir.

Dans les sciences physiques , les mots les plus significatifs sont les meilleurs : en médecine , ce sont les mots les plus indéterminés qui doivent être préférés, comme il est facile de le voir par les mots : vie , forces vitales, fièvres, inflammations, et presque tous les mots de la langue médicale.

La pensée médicale est si délicate, si mobile, qu'on la tue si on l'étreint, qu'on l'anéantit si on ne lui laisse pas sa mobilité naturelle. Ici les dénominations les moins significatives et les plus vagues sont toujours les meilleures. Si l'on pouvait se servir de caractères algébriques pour désigner les no-

i fio ) tions médicales , ce langage serait le plus sûr; il se prêterait plus aisément que des mots qui donnent des idées fixes et positives et souvent bornées où hypothétiques, à toutes les notions acquises et possibles sur les maladies. Ainsi , mettez dans votre esprit que l'inflammation est une augmentation des propriétés vitales physiologiques , et rien que cela ; je vous défie de jamais rien entendre à la théorie et au traitement des divers genres d'inflammation. Représentez-vous la vie par le mot d' irrita lion ou d'augmentation de la contractilité, ou de raccourcissement de la fibrine ; dès cet instant la physiologie acquise est détruite, et il devient même impossible d'en acquérir jamais une véritable.

On a voulu essayer de réformer le langage médical , à l'imitation et d'après les principes de la réforme de la langue chimique; si ce projet avait réussi , la médecine aurait été retardée de long-temps ; mais heureusement l'impossibilité de son exécution en a prévenu tout le danger.

Que d'autres se glorifient de la clarté , de la précision de leur langage, laissons-leur

( 6» ) un avantage qu'ils paient au prix du sacrifice de la science tout entière. Pour nous, glorifions-nous de la prétendue obscurité du nôtre; de notre nomenclature vague et indéterminée, pourvu qu'elle représente 'l'obscurité même , la variabilité de la nature saine ou malade, et non les abstractions créées par notre esprit , les idées incomplètes et fausses que donnent les bypothèses. La clarté n'est nullement synonime de la vérité, quoi qu'on en dise; la clarté consiste souvent à revêtir la pensée des conceptions les plus simples et les plus grossières , de celles qui frappent le mieux nos sens et qui pénètrent mieux, par conséquent, dans notre entendement. L'idéologie matérialiste , par exemple , est très-claire , cependant elle ne tient pas devant le moindre examen. Tout système absolu est très -simple et très -clair, comme celui de M. Broussais , par exemple , et cela seul montre déjà sa fausseté.

Dans les autres sciences, les expressions tirées de l'analogie des phénomènes d'une d'entre elles, sont quelquefois fort justes, toujours agréables, souvent utiles et jamais

( fo )

dangereuses; au contraire, dans les sciences médicales, qui ont pour objet des phénomènes propres, et qui menacent sans cesse de se confondre avec les phénomènes d'un autre ordre, les expressions tirées des analogies physiques ou morales ont toujours les plus graves inconvéniens; et l'histoire des hypothèses de la médecine n'est presque que celle de ces sortes de vices de langage.

Dans les autres sciences, on peut définir les ternies dont ont se sert, et les employer avec précision. Mais en médecine, les objets ne peuvent être définis, parce que leurs élémens ne sont pasconstans, essentiels, nécessaires : les mots ne peuvent donc pas, ne doivent pas avoir ce genre sé\ère de précision Voulez-vous donner la définition rigoureuse d'une maladie, soit de sa forme symptômatique, soit de sa nature? dès-lors cette définition absolue n'admet qu'une seule idée, empêche l'introduction de toute autre notion, et détruit la saine médecine de fond en comble. Ainsi , par exemple . tous les auteurs de médecine qui ont donné des définitions rigoureuses des maladies, se sont mis dans l'im-

( «) possibilité absolue d'en faire le diagnostic, la théorie et le traitement. Si un catarrhe est pour vous une inflammation, et une inflammation une augmentation des propriétés vitales, il est nécessairepourvous de n'y voir jamais que cela , de ne lui opposer que le traitement anti-phlogistique et de repousser à jamais tous les autres tiaitemens. Je vous recommande surtout de peser les considérations que je vous présente dans ce moment, parce qu'elles me paraissent décisives, pour le sort de la science eu général et de votre instruction particulière.

Vil. La médecine se distingue surtout des autres sciences , par la nature de sa forme scientifique. Les autres sciences, comme par exemple l'astronomie et la physique, reposant sur quelque faits généraux et sur des lois peu multipliées dont dérivent tous les faits particuliers et toutes les théories secondaires, sont susceptibles de prendre une forme scientifique très-simple. On peut les constituer dans un seul et vaste enchaînement de principes et de conséquences , qui embrasse et lie l'ensemble des faits, et qui imprime le

( 64 ) sceau de l'unité au système entier. Tous les rapports , toutes les qualités de ce système sont connus, déterminés, calculés; il n'y a point de lacune dans cet arrangement harmonique; la chaîne n'est jamais interrompue et ne se brise jamais dans les mains de celui qui en a saisi le premier anneau, et qui peut la suivre aisément et sans trop d'efforts.

Cette unité systématique se remarque au plus haut degré dans les sciences mathématiques. On l'observe encore dans les sciences métaphysiques; aussi dans tontes ces sciences, une fois le principe fondamental connu, on peut arriver de soi-même et deviner à priori presque toutes les conséquences ; et l'on ne peut pas entendre les dernières divisions de la science, si on n'a étudié préalablement les premières. Leur enseignement est essentiellement synthétique et ne peut être que cela.

Tels sont les caractères de la forme scientifique que nous signalons ici; mais tels ne sont pas ceux de la médecine, ils sont même diamétralement opposés. En effet, où est en médecine le principe unique , on si vous vou-

( 65 ) lez où sont les principes fondamentaux à l'aide desquels bn puisse deviner à priorilcs détails de la science, que l'observation directe peut seule faire connaître? Où est ici cette chaîne unique et non interrompue, qui lie tous les faits médicaux et qui descend graduellement jusqu'aux détails des applications individuelles de l'art? De bonne foi, je vous le demande, Messieurs, n'y a-t-il pas ici des lacunes, n'y en a-t-il pas plusieurs, n'y en àt-il pas mille? ces lacunes ne sont-elles pas nécessaires], inévitables?

Je sais bien que, trompé par des analogies mensongères, on a tenté souvent de réduire la médecine à une forme scientifique aussi simple , je sais bien qu'on le tente encore sous nos yeux tous les jours; mais c'est par cela même que je crois avoir le droit de soutenir que la chose n'est pas possible , qu'elle n'est pas dans le génie de la science. Car avec quelle ombre de succès ces entreprises ontelles été faites? On les reprend toujours sur de nouvelles bases , parce qu'il n'y en a pas de solides. Et il ne s'agit pas ici de simples variations peu importantes , le fond restant

le même : les systématiques jouent toujours à quitte ou double et perdent toujours leur mise. Je le demande encore, ces entreprises ont-elles satisfait le moins du monde les besoins de l'art, seul et véritable juge de ce qui lui convient en cette matière? Le praticien peut-il se servir avec quelque confiance de ces instrumens infidèles ou grossiers ?

S'occupe-t-il même des idées de ce genre?

Ne les oublie-t-il pas dès qu'il les sait? S'empresse-t-il de les apprendre quand il les ignore? Qui osera dire que quelqu'un de ces systèmes soit en harmonie avec l'ensemble des faits, représente cet ensemble dans un ordre méthodique? Et qu'est-ce qu'un système qui ne remplit pas ces conditions? Tous ces systèmes font grand bruit dans les écoles; les praticiens n'en parlent guère que pour s'en plaindre.

Dans les écoles ces systèmes peuvent être considérés comme des méthodes artificielles pour apprendre, et sous ce rapport les professeurs les plus sévères peuvent en tirer quelque parti, du moins pour préparer un enseignement plus fort et plus complet. Mais malheur

( 67 ) aux écoles qui n'enseigneront que cela! Elles ne formeront jamais des médecins; l'instruction qu'elles -auront donnée ne sera qu'un obstacle à l'instruction qu'il faudra acquérir au lit du malade, et, je le dis avec effroi, aux dépens du malade même.

La médecine n'est donc pas une science, s'écriera-t-on , elle ne peut donc pas être réduite en principe; elle n'est donc qu'un art livré à la routine , ou , si l'on veut, à un instinct heureux, sans règles et qui ne serait qu'un don privilégié de la nature et des circonstances; que celui qui le possède ne devrait à personne , et ne pourrait transmettre à personne; proies sine maire creata! La médecine est donc individuelle et non dogmatique ?

Telles sont les exagérations des esprits qui ne savent prendre que les idées superficielles des choses, et qui ne peuvent les apprécier dans leurs caractères distinctiK Oui , la médecine est une science ; mais elle a une forme scientifique à elle, qui dépend- de la nature propre de son objet , et qu'il faut saisir, si l'on veut voir les choses comme elles sont. Es-

( « ) sayons de donner quelques idées de cette forme scientifique, autant qu'il est possible de le faire., resserré que nous sommes dans les étroites limites d'un discours.

La théorie médicale s'empare des faits particuliers ; elle les enchaîne par leurs rapports naturels et ne les pousse pas plus loin dans cet enchaînement que ne le permet la comparaison légitime des faits eux-mêmes. Elle forme ainsi , non pas une seule chaîne , mais une foule de chaînes divisées, qu'elle lie aujourd'hui ou plus tard, selon leurs rapports plus ou moins nombreux, sans avoir la prétention de donner jamais à l'ensemble de la science l'unité systématique qu'elle ne comporte pas. Le vrai savant sait très-bien que ce n'est pas cette unité qui constitue la science, mais bien la connaissance même des choses :

de quelque manière qu'elle soit possible , cette connaissance est son but et sa loi. L'unité systématique estun moyen, un vœu, mais non une nécessité. Il sait bien que celle-ci caresserait l'orgueil du maître et la paresse de l'élève ; mais il sait aussi se soumettre à la nature même des choses, les prendre telles

I <*? ) qu'elles sont , et non les imaginer telles qu'il désirerait qu'elles fussent. La question n'est pas de savon - si cette unité serait avantageuse, mais de décider si elle est possible ; car, dans le cas de la négative , elle serait funeste et détruirait la science entière.

En outre , la médecine n'est pas faite pour la simple théorie, pour amuser les loisirs de la science ou pour exercer ses facultés méditatives ou* l'esprit de discussion ; la médecine doit s'appliquer sans cesse à l'homme, à la vie , à la santé, c'est-à-dire à la chose la plus précieuse après la vertu. Or, un pareil but, un pareil résultat définitif exigent la plus grande garantie possible dans les opérations logiques. Cette garantie ne se trouve que dans l'application des principes les plus rapprochés de l'expérience , et non dans des principes éloignés, tels que ceux que fournissent ces grandes théories générales. Plus la chaîne d'Un raisonnement est étendue , plus elle est faible et étreint mal l'objet quelle embrasse; plus la lumière primitive va en décroissant, plus elle s'affaiblit , et à la fin sa vacillante lueur, loin d'éclairer, ne peut que favoriser les illu-

( 7" ) sions; mieux vaudrait peut-être n'y pas voir du tout, et s'en reposer sur les tàtonnemcns empiriques, que de se guider par une lumière si trompeuse.

Les autres sciences ne travaillent que sur des généralités , que sur des abstractions sur des choses communes ; la médecine , au contraire, n'agit que sur les individus ; les sciences même qui se rapprochent le plus de la médecine, celles qui agissent sur l'homme moral, élément presque aussi mobile que l'homme vivant, différent beaucoup de la médecine.

Sous ce rapport, l'art militaire , l'art des gouvernemens, travaillent des masses d'hommes ; la médecine , presque toujours , n'a affaire qu'à des individus. Or, qu'il y a loin d'un principe général et abstrait , tel que le présentent les systèmes de médecine, à une individualité physique ou pathologique.

Le vice fondamental de tous les systèmes , c'est d'être dans l'impossibilité d'atteindre les spécialités physiologiques , pathologiques ou thérapeutiques , à l'aide de leurs principes généraux. Ces principes sont si vagues , que toutes ces spécialités , c'est-à-dire la science

( 7' ) elle-même, leur échappent complètement.

Ainsi , par exemple , que sait-on sur les tempéramens , quand on les a rapportés seulement à quatre sections? que sait-on sur les maladies, quand on les a rapportées aux divisions nosologiques connues? que sait-on sur les médications , quand on les a rapportées à quelques médications générales? On ne sait rien, absolument rien sur toutes les choses spéciales qu'il importe essentiellement de savoir : on n'a considéré jusqu'ici que la superficie des choses ; on s'est préparé à les apprendre : mais on ne les a pas apprises , mais l'on n'a pas pénétré leur fond. Le vrai système médical embrasse les spécialités , puisqu'il commence par elles et finit par les principes les plus généraux, si toutefois il peut aller jusque-là pour toutes les parties , et sans interruption.

Ainsi donc , la science médicale , au lieu de ne reconnaître qu'une seule théorie, n'est qu'un ensemble de théories particulières, qui n'ont d'autres véritables liens communs que l'observation directe qui les fournit toutes également; que la >ie et ses lois-, qui pu sont

( 7* ) le sujet. Hippocrate avait bien saisi le caractère propre de la science médicale, quand il avait vu, avec une étendue de génie qui l'élève au-dessus des plus grands hommes dans tous les genres , que l'on ne pouvait donner une forme scientifique à la médecine , qu'en observant les faits particuliers , qu'en établissant sur ces faits des lois plus ou moins limitées par l'observation même , et en exprimant ces lois en style aphoristique , seule langue assez pure pour rendre une si belle doctrine. Pour vous convaincre de l'esprit de l'Ecole de Cos , dans la manière de systématiser la médecine , et que cette manière tenait à une étude approfondie des méthodes , écoutez, l'auteur du livre hippocratique des Préceptes : « Les sens sont d'abord affectés, et ser- » vent de guide à l'esprit , pour la perception » des objets ; l'esprit retient ensuite comme » en dépôt , en lui-même , les perceptions des » objets dont il a eu occasion d'être affecté » plusieurs fois , et se les rappelle ensuite au » besoin , et de la même manière qu'il les a » saisis : j'admets doue en médecine , ajoute- » t-il, tout raisonnement qui partira d'un fait,

( 7-> ) » et qui tendra à une conséquence appuyée » sur une chose manifeste ; car on sent bien » que l'esprit peut raisonner avec certitude » d'après des faits manifestes, qu'on prendra » pour principes d'un raisonneraient ; au lieu » que, si l'on ne forme de raisonnemens que » d'après des probabilités , et non d'après des « inductions fondées sur la certitude d'un fait, » on a toujours lieu de se repentir de ses con- » clusions : en effet, ce n'est raisonner qu'au » hasard. C'est pourquoi il faut, en général, » s'attacher à des faits, partir de là pour gé- » néraliser les principes de notre art , et ne » jamais les perdre de vue , si l'on veut que » la médecine devienne un art facile à exer- » cer , et ne pas s'exposer à y commettre des » fautes. »

Que la science aurait fait de plus grands progrès , si elle avait suivi cette marche sage et réservée! Mais, bientôt après le père de la médecine , la science , frère de ses premières acquisitions, se hâta de réduire la médecine à un seul système; elle ne s'occupa, pendant des siècles , que de cette prétention ambitieuse ; elle voulut être science à la façon de

( 74 ) toutes les autres , et elle ne s'est pas encore complètement corrigée de cette manie funeste , ni remise de ses fâcheuses conséquences. Quelques bons esprits reconnurent ces écarts, ef, effrayés de ces dangers, sau- Tèrent la médecine dans l'empirisme ; mais ce poste devenait chaque jour plus difficile à garder, à mesure que les faits augmentaient en nombre , et que la logique médicale prenait plus de vigueur.

Le génie médical trouve donc le moyen de constituer la science , de manière à terminer la longue et interminable querelle du dogmatisme et de l'empirisme. 11 pèse avec impartialité les droits , les avantages et les inconvéniens de chacun d'eux , et sait les réunir par leurs véritables liens. C'e.st une heureuse association plus ou moins harmonique, qui a signalé le caractère et le mérite des plus grands maîtres de l'art, de ceux-là même qui n'avaient pas une idée formelle et bien développée de tous les secrets de cette union.

VIII. Nous avons montré d'une manière générale que la médecine ne pouvait être soumise à l'unité systématique; prouvons main-

( 75 ) tenant que chacune de ses grandes divisions doit être constituée séparément et par ellemême , c'est-à-dire par les faits qui lui sont propres, et qu'elles ne dérivent pas l'une de l'autre , comme on l'a supposé .quand on a méconnu leur caractère particulier et leur in dépendance absolue, du moinsdans leur point de départ.

L'état pathologique , quoi qu'en ait dit la physiologie, est un état sui generis , un mode particulier, une altération propre de la vie des organes , et non une simple variation de degré de l'état physiologique lui-même; c'està-dire que l'état morbide n'est pas constitué par l'état physiologique en plus ou en moins, ou distribué selon des lois vicieuses qui corrompent cet équilibre d'action que l'on imagine représenter fidèlement l'état de santé.

Les théoriciens me paraissent avoir supposé très-gratuitement, et seulement pour réaliser leur chimère et leur conception à priori de l'unité systématique de la médecine , que l'état pathologique était du même ordre que l'état physiologique ; que les facultés vitales y étaient affectées de la même manière , et

qu'elles n'y différaient de celles-ci que par eur augmentation ou leur diminution , ou , ci l'on veut encore , par leur distribution vicieuse . pour n'omettre aucunes de leurs opinions. Les fâcheux résultats de cette manière de voir en ont montré la fausseté ; et les conséquences auraient dû ici jeter quelque doute sur la légitimité du principe lui-même, si les systématiques pouvaient jamais entendre raison , contre les intérêts de leurs hypothèses. Ces idées sont prises dans ces notions vagues et générales qui trompent par leur simplicité apparente, et qui sont puisées dans des analogies vicieuses tirées des dérangemens d'une machine. Tous les systématiques n'ont pas même manqué de rappeler cette détestable comparaison, pour justifier leurs prétentions; les anatomistes surtout s'en sont souvent servi , e.t la raison en était simple. Quand ils ne connaissent que le matériel de l'organisation, ils voudraient bien deviner la pathologie, et se dispenser ainsi de l'apprendre. Mais il est évident que, s'il en était ainsi, le raisonnement devrait aller à priori de l'état de physiologie à l'état pathologique ; on

( 77 ) devrait pouvoir deviner les maladies , leur forme et leur nature ; et il est incontestable cependant, par le plus simple examen, que celui qui n'aurait acquis aucune notion des maladies par l'observation directe ne pourrait, avec toutes les idées physiologiques , se former l'idée la plus grossière de la maladie la plus simple. La chose n'arrive que lorsqu'il est question des lésions mécaniques et organiques , et la chose est toute simple. Certainement celui qui a étudié le mécanisme d'une montre peut déterminer à priori toutes les manières dont cette montre peut se déranger; mais la possibilité, la nécessité de le faire pour les lésions mécaniques moptre l'impossibilité de le faire pour les lésions vitales» et prouv e que l'état pathologique n'est pas une simple modification de l'état physiologique.

Quand on parle de la médecine dite physiologique, on s'aperçoit d'abord au premier coup d'œil , qu'il y a contradiction dans les termes mêmes; mais quand on veut approfondir davantagece premier soupçon , on voit qu'il y a presque une véritable absurdité théorique dans ce langage; et les détails des hypo»

( 7» ) thèses faites dans ce sens, montant que ce n'est pas ici une dispute de mots, mais une erreur fondamentale, et qui est destructive de toute saine pathologie.

Je ne conteste pas, sans doute, que cène soient les mêmes forces, les mêmes organes quisont affectés, modifiés dans l'état de maladie et dans l'état de santé; que l'on ne retrouve souvent l'application des mêmes lois pour l'un et pour l'autre; que, par conséquent, il n'y ait les plus grands rapports entre eux, qu'on ne puisse apprécier l'un par sa comparaison avec l'autre. On sent bien que je ne suis pas assez, injuste ou assez sot pour avancer de pareilles propositions; ce n'est pas sur ce point que roule la question. Mais je conteste seulement que ces deux états soient identiques dans le fond, et qu'ils ne diffèrent point par leur essence, mais seulement par leur degré. Cette confusion supposée fait méconnaître le caractère essentiel de la plupart des maladies, qui ne consiste pas dans l'augmentation ou la diminution de*s forces physiologiques, mais dans un mode propre, dans une manière d'être particulière de la sensibi--

( 79) lité et de la vie des organes. Elle place la pathologie dans ce dynanisme , qui a donné naissance aux systèmes les plus séduisons et les plus dangereux, les plus vraisemblables de tous en doctrine, et les plus stériles en conséquences pratiques ; dans ce dynanisme, la dernière révolution de la médecine systématique, et qui n'aura peut-être d'autre avantage que d'avoir été la dernière, et de jeter forcément la médecine dans les modalités spéciales de la vie , son domaine naturel, et hors duquel il n'y a pas et ne peut pas y avoir de médecine même possible.

La thérapeutique dérive-t-elle de la physiologie et de la pathologie, comme la conséquence dérive d'un principe? Mais, s'il en était ainsi, je le répéterai encore, on irait à priori de ces deux sciences à la troisième. Je commence à convenir qu'il y a plusieurs indications qui sont fournies parla physiologie, et surtout par la pathologie, comme celles qui ont rapport aux forces, à leur augmentation , à leur diminution, ou à leur distribution vicieuse, comme celles, en partie du moins, qui ont rapport à l'expulsion des causes

des maladies, comme celles des émétiques, des purgatifs, des émissions sanguines. Je dis en partie, parce qu'il ne m'est nullement prouvé , que ces circonstances pathologiques soient les causes absolues, uniques et totales des effets qu'on leur a si long-temps attribués.

On sent bien que je ne suis pas même tenté de contester tout cela; mais j'établis seulement qu'il est une foule d'effets thérapeutiques que l'observation seule peut et doit constater; qu'on n'aurait jamais trèscertainement imaginé par la théorie la plus hardie , et qui même sont tels , que , bien loin que la théorie pût les imaginer et les découvrir, elle ne peut pas même aujourd'hui en rendre raison , ni diriger leur administration, sous peine de tout embarrasser et de jeter la pratique dans les écarts les plus funestes.

Tels sont les anti-spasmodiques, les narcotiques, et tous les spécifiques qui sont si nombreux , et qui , sous un rapport ou un autre , envahissent presque la totalité de la thérapeutique.

La thérapeutique repose sur les faits à

( 8' ) elle elle ne relève que d'elle-même; cette partie de la science doit être constituée d'abord par elle-même, rec voir ensuite plus ou moins les applications de la physiologie et de la pathologie , après une épreuve et une surveillance convenables de celle-ci.

Elle suppose , il est vrai , la physiologie et la pathologie , mais elle n'est ni l'une ni l'autre ; elle est un degré de plus dans l'observation médicale, et non une partie d'une progression continue, d'un terrain uni et sans interruption.

Tout médicament agit à travers et par la sensibilité propre des organes, modifié spécifiquement par l'état de maladie. Telle est la vue fondamentale de la thérapeutique, prise sous son point de vue dogmatique le plus élevé possible. Or, ce point de vue place la thérapeut.que en dehors du domaine de la physiologie et de la pathologie.

Pour vous convaincre, Messieurs, de la nécessité de cette loi fondamentale de la thérapeutique, vous n'avez qu'à examiner un peu les traités de cette science, qui ont pris pour bases des indications les vues purement

physiologiques : quelles idées vagues, rétrécies; et qu'il y a loin de ces formules mesquines aux richesses acquises et réelles de la médecine pratique en ce genre! Je ne crains pas même de citer les traités les plus estimés en ce genre, sans mentionner celui de Sehvvilgné ou de M. Bégin , de peur qu'on ne m'accuse de vouloir trop aisément avoir raison.

IX. La médecine est si vaste en elle-même, elle se compose surtout de détails d'observations si nombreux, si variés et si peu propres à être enchaînés dans un ordre systématique qui les rappelle aisément à l'esprit, qu'elle ne peut être le résultat des efforts d'un seul homme, ni même d'un seul siècle, et qu'elle ne peut être renfermée dans un seul traité dogmatique, quelque étendu et quelque complet qu'il soit en lui-même. Le génie médical doit donc , par une nécessité même de sa nature, embrasser les travaux de tous les temps; et comme ces travaux sont des objets de détail et non une série de raisonnemens qui s'appellent les uns les autres, on ne peut pas se contenter de les étudier dans des extraits qui les defigueraient en les

( 83 ) abrégeant et en leur faisant perdre surtout ce caractère vivant d'observation qui fait leur plus grand prix.

Ainsi donc, l'érudition en médecine, et nous entendons par elle la lecture des ouvrages originaux des grands observateurs ; l'érudition , disons-nous, n'est pas une chose de luxe , comme dans la plupart des autres sciences, mais elle est une nécessité, une condition même de la science.

Dans les autres sciences , susceptibles d'être enchaînées par un raisonnement suivi dans un système heureusement coordonné, on peut, dans un ouvrage dogmatique, renfermer, sans trop de difficultés , tout ce que ces sciences ont déjà acquis par tous les travaux antérieurs. Ainsi, par exemple , dans le Traité de Chimie de M. Thénard, ou dans la Physique, de M. Biot , on a pu mettre toutes les vérités connues au moment où ces Traités ont été rédigés , et l'on peut se dispenser de lire la Chimie de Stahl, ou même de Lavoisier, ou la Dioptrique de Descartes, pour être chimiste ou physicien. La lecture de ces\ derniers ouvrages n'est réservée qu'à

ceux qui s'occupent de l'histoire de la scieuce, et ne ferait qu'embarrasser le commun des physiciens et des chimistes. Mais en médecine, il n'en est pas ainsi , quoique veuillent bien le faire croire la plupart des auteurs de dictionnaires étendus ou abrégés, de manuels de toute espèce et de traités dogmatiques généraux ou particuliers. Les ouvrages de ce genre ont la plus pernicieuse influence sur les études médicales; ils favorisent la paresse, avec laquelle on n'est jamais médecin; ils dispensent trop souvent de lire les ouvrages originaux dans tous les genres, les monographies médicales; d'étudier les auteurs qui approfondissent les questions; ils abâtardissent l'esprit, en lui donnant une idée trop simple, et presque niaise de la science la plus étendue et la plus difficile. Car, Messieurs, déliez-vous de ceux qui supposent ou qui font la médecine facile ; ils veulent parler , sans doute, de la médecine rabaissée au niveau de la petitesse de leur esprit ; mais certainement, t lie n'est point la véritable médecine , elle ne mérite pas cet éloge ou cette injure.

En outre, -en médecine , la lecture des ouvrages originaux est nécessaire pour inspirer le génie inventeur de notre art, qu'elle a l'heureux ou le malheureux privilège de ne pouvoir supposer. On ne saurait être bon médecin sans avoir lu, relu, et profondément médité Hippocrate, Sydenham ouStahl; comme on ne saurait être grand poète si on ne lisait sans cesse Homère, Virgile ou Racine; grand orateur, si on n'étudiait Démosthènes, Cicéron ou Bossuet.

Il ne suffit pas de s'arrêter à la lettre de ces immortels ouvrages, il faut se pénétrer de leur esprit, s'incorporer leur génie : car le génie médical s'apprend moins par précepte que par imitation , et par une espèce de contagion inspiratrice , comme le gén e des beaux-arts et des éloquens discours. Dans l'un comme dans l'autre cas, il faut évoquer l'âme divine qui respire encore dans ces admirables ouvrages, et la faire passer, en quelque sorte, en soi, par une espèce de transmigration. Dans un art qui échappe aux règles positives dans la plus grande partie de ses opérations , on ne peut avoir recours qu'à

( 86 ) cette influence toute puissante des grands modèles.

X. Une des conséquences les plus importantes et les plus rigoureuses de l'étendue de la médecine , c'est la nécessité impérieuse de l'éclectisme , considéré comme règle de sagesse, et surtout comme moyen unique d'instruction. La médecine ne pouvant être embrassée avec quelque profondeur par une seule tête , le génie médical regarde chaque Ecole systématique comme s 'étant heureusement partagé un domaine beaucoup trop grand pour une seule intelligence humaine , et comme l'ayant exploité avec d'autant plus de succès, que les efforts de l'observateur étaient concentrés sur un plus petit nombre d'objets. C'est ici une application du principe de l'utilité de la division du travail pour assurer la perfection et la rapidité des produits.

Dans les autres sciences , les hypothèses sont peu utiles , et le plus souvent même dangereuses. En médecine ^ je ne crains pas de l'avouer, à sa gloire plutôt qu'à sa honte, elles entrent dans la constitution organique de la science , et sont une des nécessités at-

( 8 7 ) tachées à sa vaste étendue , toujours disproportionnée , quoi qu'on fasse , à la capacité intellectuelle du commun des hommes : cela est vrai , surtout s'il faut défricher quelque partie encore inculte de la science, ou faire quelque découverte. Le systématique borne la médecine à l'examen d'une seule face de l'objet ; et , par cela seul , cette face est mieux vue , mieux connue par lui que par le savant le plus sage. L'hypothèse voit plus que la vérité, si l'on veut, mais, par cela même, elle voit toute la vérité ; seulement elle n'en voit qu'une; et, il faut bien se garder de l'oublier, comme elle le fait trop souvent ellemême , c'est un microscope qui grossit et dénature les objets, mais qui est nécessaire pour les mieux voir , tant ces objets sont délicats et échapperaient à la vue ordinaire!

Mais si l'hypothèse n'est qu'un moyen de perfectionner la science dans ses diverses parties , elle ne doit pas être le partage du vrai médecin qui est dans l'obligation d'embrasser la science tout entière , et qui veut se contenter du rôle modeste, si l'on veut, mais si beau et si honorable , de grand praticien ; elle

( 68 ) ne doit pas être le partage de celui qui ne veut pas selancer dans les régions inconnues de la science en aventurier téméraire , en sentinelle perdue, mais qui veut marcher sûrement, avec le gros de la colonie des médecins, et qui se borne à cultiver et à féconder les pays , à mesure qu'ils sont connus.

En médecine, toute tète qui ne peut recevoir que quelques idées absolues, et il n'y a que trop d'esprits de ce genre, ou plutôt toute tête qui n'est pas assez vaste pour embrasser la totalité des idées acquises d'une science qui se compose d'une foule de notions diverses et souvent même contradictoires en apparence, cette tète, dis-je, ne sera jamais celle d'un grand médecin, et ne possédera jamais le génie de l'art. De même, toute doctrine générale qui s'arrangera de manière à ne renfermer qu'une ou plusieurs idées peu nombreuses, et toute doctrine particulière sur une maladie quelconque, qui n'embrassera qu'une seule et même vue , qu'une seule et même indication thérapeutique, sera une doctrine erronée.; et, ce qu'il y a de plus fâ-

(&9 ) chcux encore , une doctrine propre à fausser l'esprit même, et le rendre incapable de jamais bien entendre la médecine. Les doctrines de ce genre font plus de mal par les habitudes qu'elles donnent aux intelligences, et par cet esprit qui survit à leur destruction, que par les erreurs déterminées qu'elles imposent pendant plus ou moins de temps. En effet, peu importe qu'on change d'idées systématiques, si on garde le principe même qui les produit; on croira s'être mépris une première fois, et on se portera avec une nouvelle ardeur à de nouvelles idées ; plus on apportera de talent dans de pareils efforts, et plus l'on s'égarera dans les voies de l'erreur. Le systématique de vient à la fin incorrigible; et pour de tels hommes c'est presque un malheur que d'être détrompé d'une erreur qui était du'moins plus calme et moins turbulente que celle qu'on lui substitue, puisqu'elle n'avait pas le fanatisme aveugle et le prosélytisme intolérant de la nouveauté.

Une École qui serait systématique par son esprit et ses habitudes, ne serait jamais médicale à proprement parler, et ne formerait

( 9° ) jamais de médecin, de quelque talent que fussent doués ses membres, et de quelque renommée que fût embellie son illustration.

Elle occuperait, elle étonnerait sans doute l'histoire de la science, qui, comme celle des peuples, s'arrête trop souvent à parler des conquérans fameux et des hommes qui ont agité le monde par de grandes révolutions , mais elle ne servirait pas l'humanité par des bienfaits réels. Les journaux séduits par des prestiges éblouissans, célébreraient à grands cris l'idole du jour, mais demain ils la traîneraient' dans la boue, représentant ainsi les opinions aveugles et passionnées du peuple médical, et non les jugemens équitables des sages de notre art et de ces nobles pairs des grands hommes qui l'ont illustré d ans tous les temps.

XI. Le génie médical, pénétré toujours de l'immensité de la science, associe deux sortes d'esprits, qui semblent d'abord inconciliables, l'esprit d'innovation etde perfectionnement avec l'esprit de conservation des vérités acquises. Cette association est plus facile dans les autres sciences, parce que les progrès

y sont beaucoup plus rapides, plus nettement dessinés et plus tranchans; qu'ils y sont garantis par une certitude plus vive à apprécier ici, comme nous l'avons vu ; l'expérience est plus sûre et plus prompte , le raisonnement plus positif et plus ferme. Rien de plus difficile, au contraire, pour le médecin, que de reconnaître une vérité incomplète , perdue dans une foule d'erreurs et d'exagérations, comme la chose arrive toujours et doit arriver inévitablement ; de démêler, comme par instinct, ce qu'il y a de vrai; de résister à cet entraînement d'éloges que produisent les vérités naissantes et auxquels les esprits sages ont tant de peine à ne pas céder. La médecine n'a rien tant à redouter qu'un désir téméraire de tout innover, de tout perfectionner. Ici surtout, le bien n'a pas de plus grand ennemi que le mieux; et rien de plus difficile à dirriger que l'esprit de perfectionnement, pour le maintenir toujours en harmonie avec l'esprit de conservation. La politique seule présente d'aussi grandes difficultés, et exige une aussi grande habileté dans cette heureuse association.

Les autres sciences sont achevées, et j'oserai dire parfaites , du moins dans la plus grande partie de leurs dogmes ; on les accroît par de nouvelles vérités qui ne dérangent en rien l'ensemble des vérités déjà acquises, et les nouvelles découvertes viennent se placer paisiblement à côté des vérités anciennes. En médecine, au contraire, aucune partie n'est achevée à proprement parler; les vérités les mieux affermies semblent être ou sont réellement menacées par les vérités nouvelles. Chaque nouvelle pierre qu'on ajoute ébranle un édifice qui n'a rien de fini, et qui peut recevoir dans tous les points des pièces de rechange.

Voyez aussi quelle différence n'y a-t-il pas, par exemple, sous ce point de vue, entre les journaux des sciences physiques ou chimiques , et les journaux de médecine? Les premiers nous mettent au courant des découvertes journalières; et pour peu que ces découvertes soient garanties par le nom de leurs auteurs, par la répétition des expériences qui les appuient , par l'assentiment d'un corps académique, on peut les recevoir avec con-

( 93 ) fiance , sans crainte d'être pris pour dupe.

Au contraire, en médecine . celui qui accepterait toutes les découvertes publiées par les journaux, surtout en thérapeutique, s'exposerait aux plus grandes et aux plus malheureuses méprises ; et une crédulité trop marquée en ce genre serait le signe d'un médecin peu instruit de la nature de son art. Il n'y a cependant que trop de médecins auxquels on peut reprocher ce genre de faute.

Tout perfectionnement réel ou apparent devant modifier la pratique , il est évident qu'il ne doit être introduit librement dans celle-ci que très-lentement, et sous une surveillance attentive. Ce caractère de la science donne une marche particulière à l'esprit de perfectionnement; elle doit être presque aussi nécessaire que celle qui est propre aux perfectionnemens des sociétés politiques.

XII. Le génie médical se montre supérieur à tous les moyens artificiels d'enseignement; de telle sorte qu'ici, plus que dans aucune autre science, ou plutôtici seulement, le génie doit se défier des moyens même par

( 94 ) lesquels il a acquis la science. En effet, ces moyens, tout indispensables qu'ils sont pour apprendre, ont de si grands inconvéniens pour savoir et surtout pour appliquer ce qu'on sait, qu'il faut finir par les repousser dès qu'ils ne sont plus nécessaires, sinon l'enseignement détruirait la science même. Je m'explique : les classifications des maladies , par exemple , sont nécessaires pour commencer à connaître les formes les plus générales des maladies, et elles deviendraient funestes si ensuite on n'étudiait directement les formes les plus particulières.

Ainsi l'analyse des élémens des maladies est nécessaire pour connaître leurs indications variées et pour débrouiller les complications; mais elle deviendrait pernicieuse si l'on voulait soumettre la pratique de la médecine à des méthodes si rigoureuses, j'allais dire si pédantesques , telles qu'on les présente et qu'on doit les présenter dans les écoles, sous peine de ne jamais pouvoir par-

venir a les enseigner.

Ainsi la physiologie est obligée de décomposer la vie de ses facultés élémentaires; mais,

( 9& ) en la décomposant, elle la détruit, et elle n'en donnerait jamais une idée exacte, si elle ne rétablissait les choses dans leur véritable unité : et cependant toutes nos théories des fonctions physiologiques, et par contre des maladies, sont entachées de ce vice fondamental. De là sont nées une foule de questions vaines , qui ont occupé pendant long-temps, et qui occupent encore les plus fortes tètes. Ainsi . par exemple, on demande très-sérieusement à séparer nettement la vie et l'organisation, la vie animale de la vie organique, la sensibilité vitale des autres propriétés de la vie , la vitalité et les affections des humeurs de la vitalité et des lésions des solides , l'action nerveuse, dont on fait ridiculement un être sous le nom barbare A'inneivation, de toute action vitale elle-même; la contractilité sensible de la contractilité insensible , les organes vivans les uns des autres , et du système entier luimême , dans l'exercice des fonctions et dans les maladies. On a proposé une foule d'autres questions de ce genre , qui sont ou seront bientôt, pour la vraie^ physiologie, des vaines arguties d'école , des distinctions

( 96 ) de mots ou des divisions d'enseignement.

Arri\é à un certain degré d'instruction , le génie médical s'élève au-dessus de toutes les formes pédagogiques; il détruit ou laisse tomber d'elle-même tonte cette charpente fragile et embarrassée, pour laisser debout l 'édifice de la science , qui se maintient alors seulement par lui-même ; et le génie se tient dans les régions supérieures de quelques idées mères, générales et indéterminées, de quelques formes simples et abstraites, essence de toutes les observations, et auxquelles viennent se plier comme d'eux-mêmes, les détails les plus particuliers de la science, tant en physiologie qu'en pathologie.

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