‹ Esprit des lois, livres I-V;Chapitre 4 sur 279 · Lettre cii · texte numérisé non relu

Lettre cii

noble tableau, Montesquieu en ajoute d'autres, tous favorables aux républiques : « Cette république de Hollande, si respectée en Europe, si formidable en Asie, où ses négociants voient tant de rois prosternés devant eux ; »... « la Suisse, qui est l'image de la liberté ». liiai^remarquer que la Hollande et la Suisse, qui sont « les deux pays les plus mauvais de l'Europe, sont cependant les plus peuplés ». La supériorité morale des républiques éclate enfin dans ces paroles : « Le sanctuaire de l'honneur, de la réputation et de la vertu semble être établi dans les républiques, et dans les pays où l'on peut prononcer le mot de patrie. A Rome, à Athènes, à Lacédémone, l'honneur payait seul les services les plus signalés 1 ».

Cette analyse suffira pour faire saisir dans les Lettres persanes la première origine des idées politiques de Montesquieu. Les autres analogies et affinités seront indiquées plus loin dans l'analyse même de l'Esprit des lois. Du satiriste passons maintenant à l'historien, et j-elevons dans l'admirable écrit sur les Causes de la grandeur et de la décadence des Romains (1734) les vues générales qui s'y rapportent à la politique.

Considérations sur les Romains. — L'ouvrage de Montesquieu peut être rapproché de celui de Machiavel sur Tite-Lioe; c'est de part et d'autre une philosophie de l'histoire romaine. Mais le livre de Montesquieu est beaucoup plus historique; celui de Machiavel plus politique. Les Discours sur TUe-Live sont un manuel de politique pratique ; les Considérations sont une recherchedes lois générales de l'histoire. On y trouvera donc nécessairement moins de principes politiques. En outre la politique de Montesquieu différera de celle de Machiavel non seulement par la hauteur morale, mais par l'esprit. La politique de Machiavel est toute empirique : celle de Montes-

<. Lettre lxxiix. On voit par ce passage que Montesquieu ne distinguait pas encore, comme il l'a fait plus tarJ, l'honneur et la vertu. Ce passage suffit à montrer ce qu'il y a d'artificiel dans sa ttiéorie dos trois principes. L'origine de la théorie de l'honneur, cumnic principe inuuarcbique, se trouve dans la lettre •uivaate, xc.

quieu est plus scientifique : l'un et l'autre s'appuient sur l'histoire; mais l'un pour y trouver des exemples et des moyens d'action, l'autre pour y trouver des lois et des raisons. L'une ressemble plus à la mécanique pratique, l'autre à la mécanique abstraite, toutes deux étant néanmoins fondées sur l'expérience.

Ce caractère scientifique, qui fera la grandeur de VEsprit des lois, est déjà sensible dans les Considérations sur les Romains.! XL^y montre admirablement comment un Etat aristocratique tend toujours à devenir populaire, de même qu'il indiquait déjà dans les Lettres persanes et accusera davantage encore dans VEsprit des lois la tendance de la monarchie à devenir despotique. On voit comment les patriciens, pour s'all'ranchir des rois, furent obligés de donner au peuple « un amour immodéré de la liberté » ; comment le peuple s'aperçut que « cette liberté dont on voulait lui donner tant d'amour, il ne l'avait pas »•, comment les sujets d'un roi sont moins dévorés d'envie qpe ceux qui obéissent aux grands, « c'est pourquoi on a vu de tout temps le peuple détester les sénateurs ; » comment « par une maladie éternelle des hommes, les plébéiens qui avaient obtenu des tribuns pour se défendre, s'en servent pour attaquer «•, comment enfin, pendant plusieurs siècles la constitution fui admirable, « en ce que tout abus de pouvoir y pouvait toujours être corrigé »; d'où cette loi admirable, relevée par Montesquieu, « qu'un pays libre, c'est-à-dire toujours agité, ne saurait se maintenir s'il n'est, par ses propres lois, capable de correction * )>.

On voit que le gouvernement anglais est déjà devenu pour lui l'objet d'un examen plus attentif; car il le cite, précisément à l'appui de la loi précédente, comme étant toujours capable de correction : «Le gouvernement d'Angleterre est plus sage, parce qu'il y a un corps qui l'examine continuellement, et qui s'examine continuellement lui-même ; et telles sont ses erreurs, qu'elles ne sont jamais longues, et que par l'esprit d'attention

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