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LIVRE QUATRIÈME. — l/lNCARNATlON

saules et les plantes aquatiques, les étangs et leurs humides bords, les digues et les routes blanches et droites qu'elles supportent, les cloches du royal sanctuaire d'Ély s'agiteraient joyeusement et se feraient entendre tantôt de près, tantôt de loin, selon que le brouillard nocturne s'abaisserait plus ou moins épais, trompant ainsi l'oreille du voyageur. Des centaines d'abbayes, revêtues de lierre et de mousse dans ces humides régions, se joindraient à leurs accents, tandis que la grande église de Sainte-Marie donnerait le branle aux carillons argentins de l'antique et vénérable Cambridge, reposant doucement au milieu de ses jardins sur les bords de sa gracieuse rivière. Lincoln, du sommet de son capitale, ferait tressaillir, sous le retentissement de ses cloches, la mousse tremblante et les eaux dormantes des marais qui l'environnent. L'Yorkshire, ce beau royaume des Cisterciens, répandrait ces vagues harmonieuses pardessus les deux Tées jusqu'à Durham et Northumberlànd ; au nord, elles s'étendraient le long des rivages chers aux moines de la froide mer du Nord, et à l'ouest, laissant les montagnes couvertes de bruyères et longeant les tristes rivières septentrionales, elles pénétreraient dans le Lancashire, dans le Westmoreland et dans le Cumberland. Et du bord des lacs azurés, des marais mélancoliques, des rochers que fréquentent les corbeaux, et des retraites profondes où le daim a établi sa demeure, l'écho des montagnes répondrait aux cloches de Carlisle , de Saint-Bees et de Furness.

Avant que la lune blanche et froide de mars eût fait disparaître les dernières lueurs du crépuscule, l'île, qui semblait immobile sur ses ancres de granit enfoncées au plus profond de l'Océan, aurait comme tressailli sous les vibrations sonores qui l'auraient agitée, et elle aurait entendu les dernières notes qui auraient été se perdre à l'ombre des monts Cheviots, dans les cavernes du gigantesque Snowdon et sur les lacs solitaires du pays de saint David, ou qui auraient été mourir au loin

sur la mer pour réjouir le marinier au moment où il approchait des bords de l'île des Saints.

Partout les vibrations des cloches retentissaient dans le cœur des hommes. Partout le foyer domestique paraissait plus heureux. Partout, au sommet des collines comme au fond des vallées, dans les rues de la ville comme sur les bords des marais, dans les chapelles rustiques à l'ombre des forêts séculaires comme dans les grandes cathédrales, le Précieux Sang était répandu sur des âmes pénitentes, les flammes de la foi étaient ardentes dans les cœurs, et de ferventes prières montaient vers le ciel ; et les anges, depuis les contrées où l'Arun et l'Adur versent leurs eaux dans la mer au midi, jusqu'aux rives escarpées entre lesquelles mugit la Tweed, et jusqu'aux sables sur lesquels viennent se briser les vagues écumantes du Solway au nord, n'entendaient sortir de i'àme de toute une nation, des chœurs d'églises sans nombre et de milliers de beffrois retentissants qu'un seul Magnificat redit et prolongé au loin.

Tout cela est changé maintenant. Laissons-le passer. Toutefois que ce ne soit pas sans regret.

C'est la fête de l'Incarnation. Dieu est immuable. Notre félicité doit être en lui.

(Bethléem, l™ édition, I, pp. 80-85).

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