LIVRE SIXIÈME. — « DE BETHLÉEM A NAZARETH
qui ait ("'prouvé moins de variations que cet immense empire où se lèvent et s'agitent des masses incroyables de population. Tel il était alors, tel il est encore aujourd'hui : sage et cependant si ignorant; étrange et cependant si pratique; civilisé et cependant si grossier ; offrant tant de ressources, et cependant si désespéré; si avancé et cependant si singulièrement retardataire; si inaltérable et cependant penchant vers une décadence si irrévocable. Le sang y a coulé pour le Christ; et cependant il n'a pas encore été visiblement la semence d'une église future. S'il est un endroit de la terre où nous puissions voir identiquement aujourd'hui ce que nous aurions pu découvrir en cette première veille de Noël, c'est bien ce pays si étrange, si attrayant et en même temps si déconcertant. Au moment où, pendant cette froide nuit, les étoiles répandaient leur lumière indifférente sur les flots rapides de ces rivières troublées et sur les eaux stagnantes de ces vastes rizières, tels étaient les cœurs de ses habitants qui étaient alors dans l'ignorance de ce qui se préparait; tels ils sont aujourd'hui, dansune ignorance presque aussi profonde. Ce sont principalement les enfants de la Chine, encore muets, encore au berceau, qui sont devenus la douce proie de l'enfant de Bethléem, par un artifice de la grâce qui parait condescendre jusqu'à se ; conformer à la condition du pays qu'elle voudrait couvrir de ses bénédictions.
Il y avait aussi le monde des Barbares, nomades ou à demeure fixe. Les berceaux sauvages de la civilisation moderne se remplissaient déjà de larges multitudes sur les bords de la mer d'Azof, au-delà du Danube, ou parmi les forêts de pins de la Sarmatie. Il y avait des nations toujours en guerre, des naltions descendues au niveau des plus vils animaux, des nations soumises à des centaines de religions, toutes également farouches, sanguinaires, cruelles, dégradantes. Nos propres ancêtres, le corps peint de mille couleurs, étaient renfermés pendant cette nuit dans leurs huttes de terre, au milieu de leurs fougères foncées et de leurs forêts de houx que la lune éclairait de ses
pâles rayons. Cette même nuit du vingt-quatre décembre, les tribus mexicaines erraient le long du golfe de Californie, à travers les bois et sur les dunes sablonneuses, revêtues de la peau des bêles et des plumes des oiseaux, imitant leurs cris, et honorant ainsi la veille de la nativité du soleil qu'ils célébraient le vingt-cinq ; tandis qu'aux premiers rayons de l'astre du jour, ils dépouilleraient leurs masques sauvages et béniraient le Dieu qui les avait élevés au-dessus des animaux, des champs et des oiseaux de l'air, et qui les avait fait des hommes. Au moment où le premier cri de l'Enfant Jésus retentissait dans la grotte, la voix mélancolique .de ces mers lointaines de l'Occident se mêlait aux hurlements des animaux que les hommes imitaient dans cette étrange fête figurative du paganisme, l'Enfant de Bethléem était nécessaire aux multitudes de ces chères créatures de Dieu, privées de pasteur, et qui essayaient de venir à loi d'une manière aussi triste et aussi sauvage. Mais elles n'entendaient pas dans les cieux cette musique angélique qui devait un jour adoucir leur férocité, faire courber leurs tètes au nom de Jésus avec un respect plein d'arnour, et faire trembler leurs membres vigoureux au doux contact des ondes du baptême.
De quelque côté que nous tournions les regards, vers Rome, vers la Grèce, vers le Judaïsme, vers la Chine ou vers les Barbares, partout l'aspect est le même. Partout il y a une indifférence effrayante par rapport aux choses de Dieu, partout il y a la plus complète ignorance de sa prochaiue arrivée, et personne ne 3e doute qu'il est si près de réaliser sa merveilleuse intervention dans le monde. Chacune des heures de cette nuit était chargée par les hommes d'un énorme fardeau de malice et de péché. A mesure que les grains de sable tombaient daus le sablier ou que les gouttes d'eau traversaient la clepsydre, les nations de la terre comblaient la mesure d'iniquité. C'est ce que la vertu du cœur de Marie Immaculée peut seule arrêter précipitamment parce qu'elle a mérité que le moment de l'Incar-