‹ Esprit du p. FaberChapitre 134 sur 435 · LIVRE SIXIÈME. — DE BETHLÉEM A NAZARETH · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME. — DE BETHLÉEM A NAZARETH

nation fût devancé. Peut-être le petit nombre des élus, le petit nombre caché, ceux que Siméon et Anne représentent, éprouvent-ils dans leurs prières de douces perturbations auxquelles ils ne sont pas habitués, ces perturbatioDS divines qui affermissent d'une manière si étrange la paix intérieure. C'est ainsi souvent que les serviteurs de Dieu reconnaissent à quel momeni il doit venir, et de quel côté il viendra. D'ailleurs, c'est dans leurs prières que les Saints approchent le plus de la vue des opérations secrètes de Dieu. Il leur inspire de prier pour la manifestation de ces choses qu'il est lui-même sur le point de révéler. Il n'est pas d'homme peut-être qui, dans une fervente prière, ne soit plus inspiré qu'il ne le pense. S'il nous était jamais donné de voir le cœur des Saints, c'est tout ce qui pourrait nous être accordé de plus puissant, en dehors de la Vision béatifique, pour nous approcher de la vue de Dieu invisible; Ainsi, sans doute, pendant cette nuit, quelques images des mystères de Bethléem venaient se refléter sur quelques âmes choisies ; et ces âmes ne connaissaient pas la signification de la Beauté céleste qui les attirait et qui donnait une nouvelle force à leur vie intérieure. Cependant la vie et la mort allaient, continuant leur cours, comme d'habitude, et les âmes qui quittaient cette terre étaient, comme d'habitude, jugées par l'Enfant encore dans le sein de sa mère.

Mais il y a un trait de la scène que nous ne devons pas omettre. C'est l'ordre et le calme des éléments, et leur aspect qui n'a pas cessé un seul instant d'être le même. Il convenait ù Dieu qu'il en fût ainsi. Le souffle de la nuit s'élevait parmi les collines comme il s'était toujours élevé. Les étoiles apparaissaient à leurs places, l'une après l'autre et à commencer par les plus brillantes, à mesure que l'obscurité dé la nuit augmentai t. Les traits du paysage portaient la même physionomie que d'habitude dans la confusion de la nuit si calme et si silencieuse. Il y avait, sur la face de la nature, un air d'indifférence, d'égoïsnie, de manque de sympathie, qui était bien peu en har-

raonie avec l'attente de la création et la venue si prochaine du Créateur. Toute la scène paraissait indifférente. Il semblait que la nature se tenait de côté, qu'elle laissait Dieu passer, qu'elle ne donnait aucun signe d'obéissance, et qu'elle n'avait aucun rapport avec ce qui s'accomplissait ; il semblait qu'elle faisait un monde à part, un monde qui ne prenait aucun intérêt au monde de l'intelligence et de la volonté. N'avons-nous jamais éprouvé riende pareil dans la vie? Lorsqu'un ami est mort pendant la nuit, peut-être il nous est arrivé d'ouvrir la fenêtre et de regarder au dehors dans l'obscurité. Notre cœur est plein. Il semble que tous les cœurs des hommes sont concentrés dans le nôtre. Nous nous imaginons en quelque sorte réunir en nousmême, et dans notre douleur nouvelle, tous les intérêts de l'univers. Nos regards se dirigent au dehors vers la terre, comme si son silence allait répondre à ce que nous éprouvons. Mais le brillant éclat de la lune se joue de notre affliction ; le vent de la nuit fait entendre ses gémissements qui ne sont pas sans charme, et les oiseaux s'agitent sur leurs branches. Qui ne les a pas vus ainsi à la pâle clarté de la lune ? Tout est comme d'habitude. Les traits de la nature sont sans expression. Il n'y a là évidemment aucune sympathie pour nos douleurs, nos craintes, nos espérances ou nos regrets. Nous regardons la nature ; mais sa face muette, pâle, sans réponse, nous force à nous rejeter vers Dieu. Il est heureux pour nous qu'il en soit ainsi ; cependant ce n'est pas sans nous faire ressentir un froissement auquel nous ne nous attendions pas. Il y eut un tremblement de terre sur le Calvaire; mais, dans la froide nuit de Bethléem, tout est tranquille, silencieux, indifférent, uniforme. La terre se montre inanimée, quoique pleine d'expression, et cette apathie est pénible â considérer. Ce n'est pas l'aspect de la mort : car il y a une foule de manifestations muettes. C'est comme une belle ligure, privée de l'intelligence qui l'animait. Ce n'est même pas la beauté inanimée du marbre sculpté : c'est une sorte de beauté stupide, qui oppresse le cœur

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