LIVRE HUITIÈME. — L'EUCHARISTIE
travaux et les apprêts d'une cérémonie préliminaire devaient nécessairement précéder la consécration, ce ne serait point acheter trop cher l'exercice de ce pouvoir, si l'on considère l'étonnante majesté de l'œuvre accomplie. .Mais non : cinq mots suffisent, et le miracle est fait. Quoi de plus aisé? c'est d'une facilité merveilleuse, et qui même pourrait devenir dangereuse pour notre foi, dangereuse pour le respect que nous devons à cet auguste mystère. Oui, ce serait là un véritable péril, si la plus belle des choses, en dehors du ciel, le rit latin de l'adorable sacrifice, n'était point sorti de la puissante intelligence de l'Église pour nous enlever au-dessus de la terre et de nous-mêmes, pour nous envelopper comme dans un nuage de douceur mystique et dans les conceptions sublimes d'une liturgie plus qu'angélique, pour nous purifier en quelque sorte sans notre concours, pour nous ravir par un charme céleste, de telle sorte que tous nos sens, la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher semblent éprouver des sensations que la terre ne saurait leur procurer. Ainsi (me permettra-t-on de tenir un pareil langage?) ainsi, dis-je, dans le rit romain, l'Église semble avoir pris tant de précautions à notre égard et tant de soin de Notre-Seigneur, qu'elle s'est montrée une mère pleine de tendresse et de prévoyance pour Jésus-Christ luimême, dans la nouvelle naissance qu'il prend chaque jour sur les autels, aussi bien que pour nous. Mais la raison de tant de facilité ? Elle n'est pas différente de celle qui a produit une si grande multitude de prêtres : c'est pour nous, c'est pour notre bien, c'est pour notre avantage. C'est un autre miracle d'amour. Être accessible, se multiplier dans un nombre de messes indéfini, inviter des prêtres tièdes à le consacrer, demeurer dans une multitude de tabernacles, reposer dans des habitations frappées de la lèpre, visitées par la pauvreté : voilà tout ce que Jésus désire. J'allais dire que ce n'est pas entièrement pour nous ; car c'est son intérêt aussi bien que le nôtre. Il trouve ses délices à être avec les enfants des hommes, et des actions
de grâces lui sont-elles dues, lorsque c'est son plaisir qu'il cherche ? Ah ! mais aussi, c'est précisément là le miracle qui couronne tous les autres, Ja plus touchante de toutes les merveilles, la plus émouvante de toutes les vérités, la plus écrasante de toutes nos obligations. Hélas ! Seigneur, la terre n'a point de halances pour mesurer ces douze miracles d'amour. Mais l'homme peut en rapprocher quelque chose qui les égale, et même qui les surpasse. Je ne veux point parler de son incrédulité: car on pourrait la lui pardonner, ô mon Dieu, en présence des prodiges de votre incompréhensible honte ; mais je parle de sa froideur envers ce don brûlant de l'amour le plus tendre et dans lequel vous vous donnez vous-même à nous avec votre Vie et votre Divinité.
Telle est l'explication que la théologie catholique nous donne de. la cinquième des grandes œuvres de Dieu, du mystère de la Transsubstantiation. Quel ravissant, quel divin spectacle de puissance, de sagesse et d'amour elle offre à nos regards ! Il semhle que nous soyons admis à pénétrer dans les sanctuaires secrets de Dieu, dont chacun est le théâtre des opérations intimes d'un Amour puissant et créateur. On dirait qu'il nous est permis de scruter ces actes mystérieux de la création lesquels n'ont coûté qu'un moment à Celui qui prononça le divin fiât, tandis qu'il nous faudrait des siècles pour les passer en revue, et qu'une multitude innombrable de livres seraient nécessaires pour nous expliquer même ce qui, dans ces mystères, ne sort point des limites de notre faible intelligence.
La création et l'anéantissement, ces deux termes extrêmes de la toute-puissance divine ; d'autres actes qui réunissent la nature et les caractères de l'un et de l'autre ; un assemblage de miracles choisis, les plus beaux et les plus rares en leur genre; de nouveaux prodiges, particuliers au mystère lui-même, et qui n'ont ailleurs ni copies, ni modèles.; l'art ingénieux du Verbe divin pour s'abîmer de plus en plus profondément dans cette création qui lui est si chère, jusqu'à demeurer presque