‹ Esprit du p. FaberChapitre 230 sur 435 · LIVRE DIXIÈME. — LA VIE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME. — LA VIE CHRÉTIENNE

des hommes ; les théologiens mystiques remarquent que les hérétiques ont souvent reçu du démon le don des larmes, afin qu'ils prennent par erreur cette faiblesse physique du cœur pour la tendresse de la dévotion, et que, de la sorte, ils ne s'aperçoivent pas qu'ils se sont écartés de la véritable route de la piété intérieure, et afin aussi que ceux qu'ils trompent, les femmes en particulier, s'imaginent que leurs guides sont des saints et que là, où ils se trouvent, L'Église doit se trouver aussi. Les larmes humaines sont celles que l'esprit humain fait couler. Les pleurs que nous arrachent la perte des biens temporels, la rupture violente de nos attachements terrestres, un récit pathétique ou un événement émouvant, tout cela est humain. Telles furent les larmes d'Ésaii lorsqu'il vit qu'il était trop tard pour faire pénitence, bien qu'il la cherchât avec larmes, parce que, dit l'Apôtre, c'était sur la perte des bénédictions temporelles et non sur celle des promesses temporelles qu'il pleurait. Saint Jérôme nous apprend que c'était cette espèce de larmes que le prophète Michée avait en vue, quand il parlait du cri, des gémissements de certains auimaux. Il est clair que ces pleurs n'ont rien de saint en eux, et la plupart du temps ne peuvent être sanctifiés, parce que c'est un motif coupable qui les fait couler. Mais qui oserait dire que les pleurs que verse une mère sur son fils qui part pour la Grimée, que les larmes silencieuses de la veuve du soldat ne produisent pas dans leur âme des fruits pour la vie éternelle? Oh! n'est-il pas vrai que, chez les gens vertueux, les larmes de cette nature sont réellement une prière?

Les larmes qui viennent du Saint-Esprit et qui constituent, à proprement parler, ce que nous entendons par le don des larmes, ressemblent à celles de Tobie, à qui saint Raphaël dit autrefois : « Lorsque tu priais dans les larmes, j'offrais tes « prières au Seigneur; >> ou à celles d'Ézéchias, qui entendit ces paroles sortir de la bouche de Dieu : « J'ai piété l'oreille a tes prières, et j'ai vu les larmes ; » ou enfin, à celles de Notre-

Seigneur qui, selon saint Paul, offrit, durant les jours de sa vie humaine, des prières et des supplications avec des cri.; el des pleurs, et qui fut exaucé à cause de son respect. Ces larmes viennent de ces plaintes ineffables avec lesquelles l'Esprit-Saint intercède dans nos cœurs ; et le trait qui les caractérise c'est qu'elles dissipent les nuages de l'intelligence au lieu de la troubler, et qu'elles laissent l'esprit en paix et rempli d'une délicieuse sérénité. Les théologiens distinguent cinq degrés dans ces larmes divines, lesquels indiquent une perfection plus ou moins grande. Au premier degré sont les larmes que nous répandons sur les misères humaines : celles-là mêmes peuvent venir de f'Esprit-Saint. Telles furent les larmes d'Anne, la mère de Samuel; de Tobie, de Sara, fille de Raguel, et de Judith. Les larmes du second degré nous sont arrachées par la considération du péché, envisagé au point de vue de la compassion divine. Telles étaient les larmes que David répandait souvent; celles de Madeleine sur les pieds de son maître ; celles enfin de Pierre lorsqu'il se releva de sa chute. Les pleurs du troisième degré coulent par suite de notre compassion pour Jésus et d'une méditation sur sa Passion. Tels étaient les pleurs que Marie répandait dans ses douleurs. Les larmes du quatrième degré prennent leur source dans un désir ardent de voir Dieu, et dans la peine que nous ressentons d'être privés de sa présence. C'est là ce qui arrachait à David ces pleurs qui étaient son aliment la nuit et le jour, tandis que son âme soupirait après le moment où elle verrait la face du Dieu vivant ; c'est pourquoi encore Madeleine se tenait en pleurant auprès du sépulcre, parce que Jésus n'était plus là. Les larmes du cinquième degré jaillissent d'un cœur rempli d'un ardent amour pour le prochain et d'une douleur surnaturelle pour ses péchés ou pour les malheurs qui lui arrivent. Telles furent les larmes que Samuel versa sur Saiil, ou celles que Notre-Seigneur répandit sut Lazare et sur sa chère Jérusalem, si belle et si aveugle.

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