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LIVRE DIXIÈME. — LA VIE CHRÉTIENNE

moyen de servir Dieu, et non un obstacle qu'il faudrait surmonter ou un piège que la prudence devrait éviter. Il n'y aurait pas de méchanceté qui mît l'enfer sur la terre, et cependant la terre ne serait pas le ciel, parce qu'elle n'aurait pas la vision de Dieu. Elle ressemblerait au .purgatoire plus qu'à toute autre cbose : car l'amour de Dieu n'empêcherait pas la souffrance, quoiqu'il supprimât à peu près la tristesse ; mais il donnerait aux hommes la force de s'élever vers Dieu avec une patiente énergie, jusqu'à ce qu'ils arrivassent à voir Celui qu'ils auraient tant aimé. La terre entière serait le théâtre de la religion, non pas d'un enthousiasme relig eux, ou d'extraordinaire sainteté, mais d'une religion active, pratique, exclusive, mêlée aux affaires. L'esprit général serait préoccupé des devoirs religieux ; on ne traiterait pas la religion avec indifférence ; elle animerait chaque individu, serait comme sa passion dominante, développerait en lui l'action d'une puissance bien réglée. Tout cela, remarquez-le bien, resterait dans les limites du précepte commun, et n'aurait pas le caractère sublime et surnaturel de la vie des Saints canonisés. Nous ne parlons pas ici, il faut ne point l'oublier, de ce qui est possible, encore moins de ce qui est concevable ; nous ne sortons pas de la réalité.

Et dans le monde politique, quel changement ! L'amour de Dieu serait la fin honorable, naturelle et exclusive de tous les États et de toutes les nations ; la diplomatie se transformerait en une mutuelle entente pour la gloire de Dieu, et, ayant perdu tous ses mystères, elle serait aussi délivrée de tous ses mensonges. Traités de commerce, questions des frontières, droit d'intervention : quel nouveau caractère l'amour de Dieu imprimerait à toutes celles de ces choses qu'il laisserait subsister ! Le monde mercantile deviendrait calme et indifférent ; personne n'aurait hâte de devenir riche. On n'ôterait à la prière, à la louange, aux œuvres de miséricorde, et à la confession peut-être de quelques péchés véniels, que le temps

nécessaire à s'assurer la nourriture, l'habillement et un modeste bien-être. Je parle du bien-être parce que, dans notre hypothèse, les hommes ne seraient pas des saints. Leur littérature ne. produirait rien que de chaste, de vrai, rien qui ne pût élever l'âme et ne respirât la foi. Les journaux, tels que nous les connaissons, deviendraient heureusement impossibles.

Il pourrait bien se faire qu'on eût moins d'ardeur pour les recherches d'antiquaires, ou qu'on ne prodiguât pas autant sa vie dans l'intérêt de la science, mais une plus vigoureuse réalité pénétrerait et animerait toute chose. Bien des professions changeraient de caractère, beaucoup cesseraient d'exister. Les systèmes d'éducation seraient profondément modifiés. Les prisons et la police disparaîtraient. Les sessions du Parlement seraient courtes : on y parlerait peu et on ferait beaucoup. Le ton des conversations changerait : une sorte de calme étrange se répandrait sur les hommes, sans être toutefois incompatible avec l'énergie, mais avec une énergie si différente de ce que nous entendons sous "ce nom, que nous ne pouvons nous en faire une idée exacte.

Pour compenser cette apparente indifférence qui pourrait négliger quelques-uns des objets auxquels notre activité se porte avec une prédilection maladive , quels progrès le monde ferait dans d'autres directions ! Quelle magnifique hauteur atteindraient les controverses ! La paix, la lumière et l'amour de Dieu porteraient les intelligences à un niveau mille fols plus élevé ; les produits de l'esprit humain seraient incomparablement plus profonds et plus beaux qu'ils ne sont maintenant, l'activité intellectuelle s'accroîtrait sans mesure et s'appliquerait plus volontiers aux branches les plus hautes de la philosophie. Quels progrès gigantesques les sciences physiques devraient probablement aussi à ces dernières études, et à la puissance d'intelligence qu'une grâce plus abondante développerait en nous ! La science du Beau deviendrait plus riche et plus féconde, appelée qu'elle serait à servir aux sanctuaires

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