LIVRE DOUZIÈME. L'ÉTERNITÉ
misère et à la douleur, et trouveront en eux-mêmes de nouvelles ressources pour découvrir des mondes de douleur intense et d'angoisse intolérable. Pourrons-nous endurer tout cela ? Il le faudra bien ; car nous serons là, sans ressource et sans consolation, pour toujours ; et nos âmes n'auront plus alors la triste et dernière consolation de la folie.
La vie de l'enfer est aussi une vie totalement dépourvue de sympathie et d'amonr. C'est bientôt dit : mais il n'est pas aisé d'aller au fond de cette idée. L'esprit se perd en essayant de traverser cet interminable désert de l'éternité, où il ne pousse rien qui ressemble tant soit peu aux fleurs de l'amour. Quoi ! plus de voix qui nous parle avec douceur ! plus de regard ami ! Même les bienheureux du ciel, ceux qui nous ont aimés si tendrement sur la terre, leur cœur ne battra donc plus, même en voyant que la justice de Dieu s'accomplit sur nous, pauvres pécheurs impénitents ! Qui peut vivre sans amour ? Je l'ignore ; je ne sais comment cela est possible. Mais ce que je sais, c'est qu'il nous faudra vivre ainsi dans l'enfer. Et, bien plus que cela, la haine nous entourera partout. Chaque âme perdue, chaque démon nous haïra, et nous haïra personnellement avec concentration de rage et de haine* Il y a quelque chose d'insupportable, quelque chose de délirant dans la pensée d'être haï. II arrive rarement que nous le soyons pour tout de bon ; mais s'il arrive que nous soyons détestés injustement par quelqu'un, fût-il seul, et fussions-nous, du reste, environnés d'amour, comme nous recourons à Dieu ! Comme nous nous attachons à lui. afin qu'il nous dédommage de ce que nous souffrons, et qu'il prenne en main notre cause, comme un père juste contre un frère inique ! Mais, dans l'en- ' fer nous serons inondés de mépris, de rage, et de haine, et tantôt nous nous abîmerons dans notre honte et dans le sentiment que notre inimitié contre Dieu l'a richement méritée ; tantôt dans l'impuissance de notre fureur, nous nous efforcerons follement de rendre mépris pour mépris, rage
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pour rage, haine pour haine. Une vie de haine universelle se plongeant de plus en plus dans la honte, avec des cris de rage qui ne viennent point de folie, mais du sentiment affreux d'une concentration de misère : telle est la vie de l'enfer, la vie qui est la suite d'une estime trop grande de l'amour de la terre.
La vie de l'enfer est aussi une vie ie terreur. La crainte peut être mise au nombre des plus cruelles tortures auxquelles la nature humaine est assujettie. Elle « trahit la raison », sans amener avec elle les oublis de la folie. Entre ces trois«choses, l'approche visible d'un grand mal, ou le tourment d'un mal incertain, ou l'effroi d'un mal présent, il est difficile de dire laquelle est la plus insupportable. Ordinairement, la terreur ne visite guère que par occasion, et comme en passant ; et, en vérité, la vie serait à peine supportable, s'il en était autrement. Mais, quand elle vient, sa visite n'est-elie pas comme une date imprimée au fer chaud sur notre mémoire ? Or, toute la vie en enfer est une vie de craintes inconnues sur la terre, un mélange de toutes les terreurs criminelles excitées au plus haut degré par tous les nouveaux et effroyables objets que peut fournir un lieu d'horreur comme l'enfer. Notre nature tout entière, ravivée dans son immortalité, sera saturée de frayeur ; ses pulsations seront les soubresauts et les tremblements d'une horreur toujours nouvelle dans sa permanence, toujours inaccoutumée dans son étrange croissance de l'éternité. Nous ne pouvons autrement dépeindre ces sentiments qu'en les comparant à l'angoisse de celui qui étouffe un cri de frayeur, par crainte de se trahir, ou à celle d'un agonisant qui verrait s'accumuler sur lui les terreurs de la mort sans jamais arriver au dénoûment. Une des particularités de l'enfer nous rendra ce sentiment encore plus vif. Nous serons entre les mains des démons, sous la cruelle étreinte de ces hideux esprits. Ils feront de nous ce qu'ils voudront ; c'est leur office de nous désoler, de nous torturer avec toutes les cruautés de