‹ Esprit du p. FaberChapitre 40 sur 435 · LIVRE PREMIER. — DIEU · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. — DIEU

Dieu est un Visiteur mal accueilli. « Il est venu vers les « siens, et les siens ne l'ont pas reçu.» Les hommes se figurent que, sous les traits d'un hôte, c'est un espion qui se présente à eux. Il les dérange au milieu de leurs travaux, il gêne la licence effrénée de leur libre arbitre. Ils lui disent volontiers ce que les Démons lui disaient jadis : « Qu'avons-nous à faire « avec toi, ô fils de David? » Sans doute il y a une vie à venir, « disent les hommes. Mais pourquoi Dieu ne nous laisse-t-il pas « en paix pour le présent '? Pourquoi vient-il nous tour- « menter avant le temps ? * Ses visites ne sont jamais bien accueillies ; à peine si on les tolère. Au lieu de sentir cette confusion qui accablait Pierre, lorsqu'il s'écriait : « Éloignez- « vous de moi, Seigneur, parce que je suis un pécheur, » tandis qu'au fond de son cœur il brûlait du désir de se rapprocher encore davantage de son divin Maître, les hommes, au moment même où Dieu les comble des faveurs de sa miséricorde, le supplient comme les Géraséniens, ces gens au cœur lâche et dur, ils le supplient de s'éloigner de chez eux.

Dieu est un Mendiant au sein de sa propre création. Tout ce qui existe, ce qu'il y a de plus grand comme ce qu'il y a de plus vil, lui appartient. L'Immensité est la seule limite de son domaine absolu. Il n'a pas besoin de sacrifices : car il possède tous les animaux qui paissent sur mille montagnes. Toutefois il s'abaisse à demander les choses les plus grossières, les aumônes les plus viles, les restes délaissés par ses créatures qu'à chaque heure du jour il enrichit de ses dons. Et pourtant à peine compte-t-on un homme entre mille qui lui accorde ce qu'il demande d'une manière si touchante. Ceux qui donnent le font à contre-cœur, et déshonorent leur offrande par la mauvaise grâce qu'ils y mettent, par leur esprit étroit et mesquin. Avec quelle éloquence Dieu expose sa détresse ! Et pourtant combien peu veulent ajouter foi à ses paroles ! Il est là, comme un mendiant, exposé au froid, en butte aux dédains et aux injures durant tout le cours de ce jour d'hiver qui constitue l'épreuve de

l'homme libre, tandis qu'au plus haut des deux, l'encens de la prière entoure des nuages les plus magnifiques son trône, au pied duquel les esprits bienheureux, rangés en cercle, font retentir la voûte céleste des sons à la fois doux et éclatants de leur délicieuse musique.

Dieu nous apparaît aussi comme un Cœur brisé, blessé dans sa plus tendre sensibilité, brutalement trompé dans ses affections les plus délicates, et abreuvé d'humiliations qu'il ne mérite pas. Cependant il ne se plaint pas, il ne se concentre pas en lui-même, il ne cherche pas à se soustraire à de nouveaux outrages; que dis-je? il semblerait presque qu'il voudrait nous cacher ses douleurs, de peur de nous attrister, tandis qu'il s'occupe sans cesse d'adoucir les peines des autres. Et pourtant que sont ces souffrances légères et transitoires, comparées à ses cruelles angoisses ? que sont ces blessures qui effleurent à peine l'épiderme, auprès de ces larges et profondes plaies?

Dieu se présente encore à nous sous les traits d'un Vieillard bienveillant que sa bonté, autant que sa haute sagesse, rendent digne de vénération, et qui, repoussant toute pensée d'égoïsme, ne s'épargne aucune peine pour nous mettre sur nos gardes, nous instruire et nous guider. Quoi de plus aimable que la manière dont il donne ses conseils ? quoi de plus attrayant, de moins fatiguant, de moins ennuyeux? Sa voix est pleine d'harmonie; chacune de ses paroles coule, comme un ruisseau frais et limpide sous des arbustes couverts de fleurs odorantes. Chaque mot de sa bouche calme une douleur ou guérit une plaie, remplit le cœur de joie, ouvre à l'esprit tout un monde inconnu et communique une vigueur, une fraîcheur nouvelle à l'âme fatiguée qui succombe sous le poids de la lassitude et des ans. Toutefois, tandis que sa bouche prophétise le bonheur, nous nous détournons de lui avec plus de dédain que n'en inspirèrent jadis aux habitants d'Ilion les incessantes et chimériques lamentations de la triste Cassandre. Tantôt on ne

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