LIVRE PREMIER. — DIEU
l'écoute point, tantôt on l'interrompt au milieu de son discours avec une indécente brusquerie. Voilà, voilà le double traitement que reçoit tour à tour de nous ce céleste Sage !
Il nous apparaît encore comme un Ami offensé qui vient se plaindre à nous des outrages qu'il a reçus,qui nous implore sans nous adresser de reproche, qui supplie sans jamais récriminer. Il suffirait, pour briser un cœur moins dur que la pierre, d'entendre ses lamentations dans les Prophètes, de prêter l'oreille à ces ineffables murmures de sa plainte. Jamais une parole d'amertume ne s'échappe de ses lèvres. Dans sa douleur même, il cherche des excuses pour ceux qui l'ont abreuvé de fiel. Et, si le Prophète, prenant en main sa cause, accuse le pécheur, le Plaignant lui-même devient l'avocat de son adversaire et invoque, pour le défendre, toutes les ressources de sa sagesse infinie. Lorsque les consolateurs de Job rendent un glorieux témoignage à la justice de Dieu aux dépens du malheureux qui souffrait, le Seigneur lui-même leur impose silence, les reprend d'une manière péremptoire et ordonne à Job d'offrir un sacrifice en leur faveur, afin que le faste de leurs vaines paroles leur soit pardonné.
Le trait saillant de ces sept figures de Dieu, c'est qu'elles sont si touchantes, elles nous le représentent dans des circonstances si propres à exciter notre pitié, elles font de la religion quelque chose de si attendrissant, qu'il semble qu'un cœur rempli de douleur et d'abondantes larmes soit le culte réel qu'on doive rendre à sa Divinité. Ces figures sont comme autant de pieux et miséricordieux artifices pour conquérir l'amour des hommes, et découlent de cet océan sans rives qu'on appelle la Paternité de Dieu.
Mais à ces sept figures il faut, sur l'ordre exprès de Dieu, en ajouter une huitième dont la nature est telle, que nous n'aurions jamais osé l'ajouter de notre propre autorité. Elle vient de lui. Nous avons essayé, avec des sentiments de crainte et d'amour, toujours espérant ne point offenser sa Majesté
sainte, nous avons essayé, dis-je, de nous représenter Dieu sous toutes les formes que nous avons cru de nature à faire naître l'affection et à réveiller la piété. Mais il va jusqu'à se comparer à un Méchant. Si nous ne l'aimons pas, il voudrait qu'au moins notre propre intérêt nous touchât, il voudrait nous voir l'implorer et persévérer dans la prière, afin de pouvoir attendrir nos cœurs en nous comblant de bienfaits. Peu lui importe ce qui nous attire à lui, pourvu que nous y arrivions ; et s'il découvre en nous les commencements de la piété, il ne s'inquiète pas si c'est notre intérêt que nous avons cherché d'abord. Toute chose sera bien reçue, en vue des espérances qu'elle fera naître et de la grande confiance qu'inspire la puissance presque illimitée de la grâce. C'est pour nous faire comprendre tout ceci, et bien plus encore, c'est pour nous donner l'intelligence des sentiments qui se trouvent au fond de nos cœurs, mais que la parole ne peut exprimer, que Dieu, dans l'Évangile selon saint Luc, s'abaisse jusqu'à se comparer à ce juge inique qui n'avait ni crainte pour Dieu, ni égards pour les hommes et dont l'amour égoïste pour la tranquillité ne put être vaincu que par les importunitésde la pauvre veuve. •< Parce « gue cette veuve me fatigue, je lui rendrai justice, de peur « que, venant continuellement, elle ne trouble mon repos. » Tels sont les termes dans lesquels Dieu non-seulement nous autorise, mais même nous invite à le décrire. On n'ose point faire de commentaires sur un pareil sujet, de crainte de paraître le traiter trop librement. Lorsque Dieu nous invite à la familiarité, c'est alors le moment pour nous de redoubler à son égard de respect et de crainte.
Rapprochons maintenant ces différents tableaux: le Père offensé, le Bienfaiteur non payé de retour, le Visiteur mal accueilli, le Mendiant au sein de sa propre création, le Banni au cœur brisé, le Sage moqué, l'Ami qui se plaint et le Juge inique, ne forment-ils pas une véritable révélation de Dieu? Ne nous montrent-ils pas Dieu au milieu du inonde ? Cher-