LIVRE SECOND. — LA CRÉATION
Nous ne dirons rien de l'éclatante beauté ni de la magnifique variété de la création. Nous n'irons pas non plus nous efforcer de sonder cet autre incomparable mystère que Dieu a tout créé de rien, qu'il a tiré l'esprit et la matière du néant. 11 crée des âmes immortelles à chaque heure du jour et de la nuit ; et chacune de ces âmes est à elle seule une œuvre plus importante, plus digne d'admiration que tout le monde matériel ensemble. Il suffit de nous avancer sur le bord de cet abîme de la création et de plonger nos regards dans l'éternité qui s'étend alors devant nous, avec la sainte et glorieuse Trinité pour unique habitant. Arrêtons-nous un instant à considérer le seul fait de « l'interruption » de l'Éternité par la création, et nous comprendrons, l'excellence de ce divin mystère, tout rempli de Dieu, tout rayonnant de ses innombrables perfections, tout resplendissant de la lumière dorée du Soleil de justice qui ne devait cependant se lever qu'après de longues années d'attente. Ce mystère est notre mère, car nous sommes sortis de son sein. Et la création de nos âmes, il y a quelques années, n'était qu'un anneau de sa chaîne perpétuelle et
continue
(Le Saint -Sacrement, I, pp. 59-63.)
Il est vrai que la création ne peut rien ajouter à la gloire « essentielle » de Dieu.
En tant qu'êtres finis, les créatures ne peuvent procéder que par comparaison : ainsi nous ne pouvons connaître le mérite des choses ou apprécier des vérités qu'en les comparant avec d'autres. Nous n'eu honorons une qu'en en méprisant une autre. Nous ne rendons justice à celle-ci qu'en faisant soulfrir quelque injustice à celle-là.
De là vient que la gloire « accidentelle » de Dieu nous ins-
pire peu de respect, mise en regard avec l'incommensurable océan et l'infinie splendeur de sa gloire « essentielle ». Cependant la première, dans son degré même le moins élevé, est audessus de tout ce que nos conceptions peuvent atteindre. Elle est le résultat de la création tout entière dont elle est aussi la cause finale.
Il n'est donc pas respectueux de supposer que la création puisse n'avoir pas une grande importance, même pour Dieu. Sa gloire « accidentelle » est importante pour lui : car enfin il ne peut rechercher ce qui n'est pas important. Elle est sans doute infiniment au dessous de sa gloire « essentielle »; mais elle est en même temps infiniment au-dessus de [notre capacité d'appréciation. Elle est pour Dieu quelque chose d'intime, quoiqu'elle ne lui soit pas intrinsèque.
L'idée de la sainteté serait tout à fait rabaissée, si nous avions peu d'estime pour la gloire accidentelle de Dieu : car qu'est-ce que la sainteté, celle même de la nature humaine de Notre-Seigneur, qu'est-ce que le plan tout entier de la Rédemption, sinon un concours à la gloire accidentelle du Trèshaut ?
Ainsi, dans un sens et dans un sens très-important, il est vrai que les créatures ont bien plus d'excellence par rapport à Dieu que par rapport à nous. Les posséder est une grande richesse, même pour lui.
Tout ce qui concerne Dieu est impénétrable ; et notre esprit est bien loin de pouvoir comprendre quelle gloire, quelle jouissance, quelle ineffableet multiple complaisance il peut trouver dans la possession de sa création. Le seul fait que nous sommes, pour notre part, un des objets de cette complaisance, suffit en vérité pour remplir l'âme de contentement pendant toute la vie....
(Bethléem, 11, pp. 75, 76. )