LIVRE SECOND. — LA CRÉATION
pour les coupables. Comment l'auraient-ils fait? ils n'avaient jamais vu d'Intercesseur. Tirant leurs glaives acérés, ils s'empressèrent d'entrer dans les majestueuses dispositions de la sainte colère de Dieu, et combattirent contré leurs frères, se réjouissant, eux dont le cœur était plein de la plus tendre charité, de contribuer à consommer la " ruine éternelle des rebelles, parce que telle était la volonté du Très-Haut. Le Verbe éternel n'étendit pas la main pour retenir dans leur chute ces esprits tombés. Sa bouche ne dirigea point sur eux le souffle réparateur du pardon, mais un feu dévorant et une désolation complète.
Voilà le mystère qui avait été révélé à Adam. Il le connaissait mieux que nous, l'approfondissait davantage et pouvait, en l'appréciant avec une sagesse supérieure àla nôtre, s'en former une idée plus juste et plus vraie. Et, nonobstant cette révélation du passé, Adam succomba: il tomba du lieu sublime où il était placé ; il tomba malgré les grâces merveilleuses dont il était l'objet et le joug si léger qui lui était imposé. Si Dieu n'avait pas épargné les premières de ses créatures raisonnables quand elles se trouvèrent en opposition avec ses desseins adorables, était-il probable qu'il épargnât la seconde quand le crime de celle-ci serait entouré de tant de circonstances aggravantes ? La beauté n'était pas un titre qu'Adam pût faire valoir à la miséricorde céleste : car celle des anges était bien supérieure à la sienne. Était-ce le nombre des coupables qui devait les sauver ? Adam et Eve étaient seuls sur la surface de la terre : Dieu aurait pu les précipiter dans l'enfer, et créer un autre homme et une autre femme qui l'eussent servi avec plus de fidélité et n'auraient point démenti leur noble origine. Cet acte de justice eût pu s'accomplir sans qu'un seul arbre ou une seule fleur du paradis se flétrit, sans qu'un petit oiseau interrompît son aimable gazouillement, sans qu'un seul de tant de brillants insectes cessât un instant de voltiger. Quoi de plus aisé à la puissance de Dieu ? quoi de plus conforme à sa jus-
tice? quoi même de plus compatible avec sa bonté? Songez avec quelle rapidité ces réflexions se présentèrent à l'esprit d'Adam, et comme elles durent produire sur lui une impression plus vive que sur nous. Mais il était la copie de Jésus qui existait déjà dans les décrets de Dieu, et ce fut là son salut. L'Agneau avait été immolé avant que les fondements de la création fussent jetés : le sang de la Victime était prêt, et Adam y trouva sa justification et en reçut son pardon. Certes il fallut dans ce moment, pour lui conserver la vie, un miracle de toutepuissance, semblable à celui qui empêcha que le cœur brisé de Marie ne cessât de battre aux pieds de la Croix ensanglantée. Alors apparut une nouvelle création ; alors se manifesta une grâce qui n'existait pas auparavant, la grâce de la contrition ; et ce second acte d'amour, qui fut en même temps le premier de tous les actes de contrition, dut presque surpasser dans Adam celui qu'exhala son âme immaculée lorsque, jaillissant du néant, elle se prosterna, pleine d'ardeur, aux pieds de son Créateur pour l'adorer. Quelque sublime que fût la connaissance de Dieu qu'il possédait auparavant, elle dut lui sembler une véritable et profonde ignorance quand il vit s'ouvrir devant lui de nouveaux abîmes de perfection, plus vastes que les premiers, et qu'il se trouva face à face avec une miséricorde qu'il ne pouvait comprendre. Mais à quoi bon en dire davantage sur ce sujet? Nous ne pouvons point décrire l'amour d'Adam, cet amour mêlé d'une crainte respectueuse, cet amour intense et ineffable. Toutefois, s'il fallait donner la préférence à l'un de ces deux amours, j'oserais dire que le premier, celui dont Adam brûlait, lorsqu'il ne devait sa justification qu'à la justice originelle, était inférieur au second, à celui dont il fut embrasé, lorsque accablé par un pardon inattendu et plus admirable encore que sa récente création, il parut devant Dieu justifié de nouveau, mais cette fois en passant du péché à la justification par la vertu du sang de Jésus-Christ...
(Le Saint-Sacrement, I, pp. 99-108.)