‹ Esprit du p. FaberChapitre 74 sur 435 · LIVRE TROISIÈME. — L'HOMME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. — L'HOMME

l'en tirer quand il l'a fait, parce que cet instant, et non un autre, convenait à la lin pour laquelle cet homme devait vivre. Sa naissance est arrivée juste à son heure pour ce dessein spécial ; avant, c'eut été trop tôt; après, c'eut été trop tard. Il en sera de même de sa mort : l'heure, le lieu, les circonstances en sont déterminés pour lui, mais sans porter la moindre atteinte à sa liberté. Tout est arrangé avec une telle surabondance de miséricorde et de bonté, que non-seulement il mourra au moment voulu pour l'œuvre qu'il est appelé à accomplir et pour la gloire que Dieu doit retirer de lui; mais qu'il mourra très-probablement à l'heure où il sera pour lui plus avantageux et plus sûr de mourir. Le temps, le lieu, les circonstances, les douleurs de la mort, seront ordinairement meilleurs pour cet homme que des temps, des lieux, des circonstances, des douleurs différentes. La mort en apparence la plus cruelle est une miséricorde qui nous sauve de quelque chose de pire, et c'est un bienfait dont la grandeur répond à la libéralité de Dieu lui-même.

Encore un mot. Pour cet homme spécialement est préparée une éternité qu'il peut gagner par sa libre correspondance aux grâces exhubérantes de son Créateur. Il est une gloire qui peut être à lui pour toujours, une splendeur distincte, une beauté caractéristique qui le feront un jour connaître, admirer et aimer, dans la foule innombrable des habitants du ciel. Sa place lui est marquée dans l'inaltérable repos des joies éternelles. Cet homme que vous voyez contempler le paysage étendu sous ses pieds est appelé à un héritage auprès duquel les trésors de tous les rois ne sont que misère et pauvreté. Toutes les merveilles de la création matérielle paraissent non-seulement sans valeur et sans intérêt, mais basses et méprisables, si on les compare à la lumière, à la beauté, à la puissance, à la sagesse qui lui sont personnellement réservées. Et il les gagne, en ce moment même, par les actes d'amour qui ne semblent inspirés à son âme que par la joyeuse lumière d'un soleil brillant. Quelle

singulière disproportion entre ces dons magnifiques et l'œuvre obscure et modeste qu'il fait sur la terre ! Dieu, les Anges, les Saints, suivent avec la sollicitude d'une sagesse pleine d'amour tous ses actes, qui pourraient amener la perte de son héritage . Pour assurer son éternité, il faut qu'il réponde à la fin spéciale de sa création. Sans doute en ce moment, il n'a pas une idée claire de ce qu'est son œuvre propre ; sans doute encore il a si peu d'importance, au jugement du monde, qu'il n'influera jamais sur la prospérité, les lois ou le gouvernement de sa province: sa lumière est probablement trop pâle pour être aperçue, même en son voisinage. Et pourtant, malgré cela et à cause de cela, il est destiné à briller un jour plus que dix mille soleils dans la paix de son Dieu, dont il aura satisfait le désir et accompli la volonté.

Telle est l'histoire réelle de cet homme, le premier venu de tous les hommes; telle est son histoire retracée depuis le moment où il a plu à Dieu de créer son âme. Quels sujets d'admîration ne nous offre-t-elle pas! Quelle grandeur dans la dignité de l'homme! Quelle profondeur dans ses destinées! Et tous ces dons, il les possède, non sans doute { ar droit en tant que créature, mais au moins parce qu'il est une créature. La Création donne la clef de tous les autres mystères- Ne nous étonnons pas si Dieu s'est fait homme pour vivre avec les hommes, ni s'il est mort pour les sauver; ne nous étonnons pas s'il habite avec eux dans la muette réalité du Tabernacle, pour nourrir leur âme, pour les soutenir et pour raviver sans cesse l'amour de sa créature par sa présence silencieuse; ne nous étonnons pas si les Anges s'unissent si étroitement à l'homme, et si la passion dominante des Saints est l'amour des âmes. Ce qui doit nous étonner, c'est que -Dieu ait créé l'homme, et non que, l'ayant créé, il l'aime si tendrement : deux merveilles, sans doute, mais dont la première est la plus grande. La Rédemption n'est pas une conséquence nécessaire de la Création. Mais la Création nous inspire

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