LIVRE QUATRIÈME. — i/lNCARNATION
cessité. Les théologiens ont cessé de suivre saint Anselme, parce qu'il enseigne que l'Incarnation a été nécesairement décrétée quand Dieu a permis que l'homme succombât, et ils ont de môme abandonné Puchard de Saint-Victor, qui disait que l'Incarnation était nécessaire à la réparation de la race humaine.
La seconde manière d'envisager l'Incarnation est celle des Thomistes. Selon eux, non-seulement Notre-Seigneur est venu' principalement pour sauver les hommes déchus, ce que personne ne songe à contester ; mais sans le Péché, il ne serait jamais venu. L'Incarnation, comme nons l'avons dit tout à l'heure, était essentiellement un remède, et elle n'aurait jamais eu lieu dans d'autres circonstances, du moins en ce qui concerne les présents décrets de Dieu. Cette opinion semble reposer sur une multitude de textes de l'Écriture, et être en harmonie avec plusieurs expressions employées dans les hymnes et dans les offices de l'Église. Il est évident que l'ordre de la prédestination et plusieurs autres questions touchant la grâce, le péché et la très-sainte Vierge, reçoivent implicitement une solution particulière lorsqu'on envisage l'Incarnation â ce point de vue. Vasquez est, parmi les théologiens modernes, celui qui a défendu le plus chaleureusement cette hypothèse.
La troisième manière de considérer l'Incarnation, celle que nous avons représentée plus haut comme la véritable est celle qui a été adoptée par l'école de Scot, par Suarez et par plusieurs autres théologiens anciens et modernes. Ils enseignent que Notre-Seigneur est descendu des cieux principalement pour sauver l'homme déchu, et que, pour remplir cette lin, il est venu dans une chair passible ; mais que, lors même qu'Adam n'aurait ;pas succombé, il serait venu et aurait pris dans le sein de Marie une chair impassible ; qu'il était prédestiné â être la première des créatures avant l'existence du décret qui permit le péché; que l'Incarnation fit dès
le principe partie de la miséricordieuse intention qui présida à la création, et ne fut point simplement le résultat du péché, lequel n'influa que sur la manière dont le Messie vint sur la terre, mais ne fut pas exclusivement la cause de sa venue. Ceux qui soutiennent cette opinion expliquent les différents passages de l'Écriture, des Pères et du Bréviaire, comme parlant de la venue de Notre- Seigneur dans une chair passihle. Il y aurait autant d'exagération que de folie à dire que cette hypothèse n'offre point de difficultés. A vrai dire, au premier abord, elle en présente plus que celle de l'école thomiste; mais les conséquences de cette dernière nous jettent dans des embarras théologiques qui ne se trouvent point dans l'autre. On pourrait ajouter que la définition de l'Immaculée Conception est un argument de plus en faveur de l'opinion de Duns Scot. En effet, ce mystère sublime était en quelque sorte une partie intégrante ou du moins une conséquence naturelle de la théologie des Franciscains, tandis que le système de saint Thomas est obligé de se prêter à des modifications plus ou moins considérables pour laisser une place dans son sein à l'Immaculée Conception ; et c'est ce qu'ont dû faire plusieurs théologiens de l'ordre de Saint-Dominique, qui se sont signalés comme les champions de ce mystère, regardé avec raison comme la plus belle prérogative de la sainte Vierge. Cette observation ne perdrait rien de sa valeur, lors même qu'il serait démontré que saint Thomas a enseigné la doctrine de l'Immaculée Conception.
Ce dernier point de vue embrasse presque tout l'empire de la théologie: il ne sera doue pas inutile de nous formerune idée générale des raisons sur lesquelles il repose. Ceux qui s'y placent s'appuient surtout sur la doctrine que Jésus a été décrété avant toutes les créatures, et par conséquent avant que le péché eût été permis. Ainsi nous lisons dans l'Écriture : » Je « suis sortie de la bouche du Très-Haut, je suis née avant « toutes les créatures. » Et saint Paul, parlant de Notre- Sei-