Tome L H
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passions ; mais qui seul sait les vaincre par elles-mêmes , comme un pilote fait route par les mauvais vents.
La sublime raison ne se soutient que par la même vigueur de l'aine qui fait ïes grandes passions ; et l'on ne sert di- ! gnement la philosophie , qu'avec le même feu qu'on sent pour une maîtresse.
La philosophie n'est souvent qu'un trompeur étalage qui ne consiste qu'en vains discours ; ce n'est qu'un pkantôme , une •ombre , qui nous excite à menacer de loin les passions , et nous laisse comme ^un faux brave , à leur approche.
La jeunesse du sage est le temps de ses expériences : ses passions en sont les instrumens ; mais après avoir appliqué son ame aux objets extérieurs pour les sentir , il la retire au dedans de lui pour les considcver , les comparer , les connoîrre : et bien- tôt il ne lui reste plus d'objet à regarder que lui-même , ni de jouissance à goûter que celle de la sagesse»
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Chaque âge a ses ressorts qui le font mouvoir ; mais l'homme est toujours le même. A dix ans , il est mené par des gâteaux ; à vingt , par une maîrresse ; à trente , par les plaisirs ; à quarante , par l'ambition ; à cinquante , par l'avance \ quand ne court-il qu'après la 'sagesse ? Heureux celui qu'on y conduit malgré lui j
Plus le corps est (bible , plus il comrrvan-^ clé ; plus il est fort , plus il obéit. Toutes les passions sensuelles logent dans des corps efféminés ; ils s'en irritent d'autant plus , qu'ils peuvent moins les satisfaire. 4
Le malheur tient lieu de force pour vain-"1 cre la nature , et triompher des tentations. On a peu de désirs quand on souffre , et souvent une grande pass'on malheureuse est un grand moyen de sagesse.
Les passions aident à supporter les tournons qu'elles donnent ; elles tiennent l'espérance à coté du désir. Tant qu'on désire , on peut se passer d'être heureux ; on s'attend à le devenir. Si le bonhçur ne vient
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point , l'espoir se prolonge ; et le charme de l'illusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi cet état se suffit à lui-même , et l'inquiétude qu'il cause est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité , qui vaut mieux peut-être. Malheur à qui n'a plus rien à désirer ! Il perd , pour ainsi dire , v tout ce qu'il possède. On jouit moins de ce qu'on obtient , que de ce qu'on espère ; et l'on n'est heureux qu'avant d'être heureux. En effet , l'homme avide et borné , fait pour tout vouloir et peu obtenir , a reçu du Ciel une force consolante , qui rapproche de lui tout ce qu'il désire ; qui le soumet à son imagination ; qui le lui rend présent et sensible ; qui le lui livre en quelque sorte , et , pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce , le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparoît devant l'objet même : rien n'embeilit plus cet objet aux yeux du possesseur ; on ne se figure point ce qu'on voit : l'imagination ne pare plus rien de ce qu'on possède ; Fil-
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îusion cesse où commence ia jouissance. Le pays des chimères est , en ce monde , le seul digne d'être habité.
De l'Amour,
JLj'Arnour en lui-même est- il un crime ? N'est- il pas le plus pur ainsi que le plus doux penchant de la nature ? n'a-t-il pas une fin bonne et louable ? ne dédaigne-t-il pas les âmes basses et rampantes ? n'animet- il pas les âmes grandes et fortes ? n'esnofelit-il pas tous leurs sentimens ? ne doublent-il pas leur être ? ne les élève-t-il pas au- dessus d'elles-mêmes ? Ah ! si pour être honnête et sage , il faut être inacessible à ses traits , que reste-t il poar la vertu sur îa terre ? Le rebut de la nature , et les plus vils des mortels.
On doit distinguer le moral du physique £ans le sentiment de l'amour. Le physique est ce désir général qui porte un sexe à s'u- »Ir à l'autre j le nior:: est es au\ détermine
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ce désir , et le fixe sur un seul objet exclusivement , ou qui du moins lui donne pour cet objet préféré un plus grand degré d'énergie. O' il est aisé de voir que le moral de l'amour est en effet un sentiment factice , né de l'usage de la société.
Au re*.te , ce choix , qu'on met en opposition avec la raison , nous vient d'elle. On a fait l'amour aveugle , p^rce qu'il a de meilleurs yeux que nous , et qu'il voit des rapports que nous ne pouvons apercevoir. Pour qui n'auroit nulle idée de mérite ni de beauté , toute femme seroit également bonne ; et la première venue seroit toujours la p'us aimable. Ainsi , loin que l'amour vienne de la nature , il est la règle et le frein de ses penchans : c'est par lui , qu'excepté l'objet aimé , un sexe n'est plus rien pour l'autre. Cet amour , quoi qu'on en dise , sera toujours honoré des hommes : car bien que ses emportesnens nous égarent, bien qu'il n'exclue pas du cœur qui le sent , des qualités odieuses , et même qu'il en pro-
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duise ; il en suppose pourtant toujours d'estimables , sans lesquelles on seroit hors d'état de le sentir.
Le véritable amour est le plus chaste de tous les liens. C'est lui , c'et son feu divin qui sait épurer nos penchans naturels , en les concentrant dans un feul objet. Pour une femme ordinaire , tout homme est toujouts un homme ; mais pour celle dont le cœur aime , ii n'y a point d'homme que son amant. Que dis-je ? Un amant n'est- il qu'un homme? Ah ! qu'il est un être b:en plus sublime ! Il n'y a point d'homme pour celle qui aime , son amant est plus, tous les autres sont moins ; elle et lui sont les seuls de leur espèce. Ils ne désirent pas, ils aiment. Le cceur ne suit point les sens , il les guide ; il couvre leurs égaremens d'un voile délicieux. Le véritable amour , toujours modeste, n°arrache point les faveurs avec audace ; il les dérobe avec timidité. Le mystère, le silence, la honte craintive,
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aiguisent et cachent ses doux transports : sa flamme honore et purifie toutes ses caresses ; la décence et l'honnêteté l'accompagnent au sein de la volupté même ; et lui seul sait tout accorder aux désirs, sans rien ôter à la pudeur.
C'est une erreur cruelle de croire que l'amour heureux n'a plus de ménagement à garder avec la pudeur, et qu'on ne doit plus de respect à celles dont on n'a plus de rigueur à craindre.
L'amour est privé de son plus grand charme quand l'honnêteté l'abandonne.
Pour en sentir tout le prix , il faut que le cœur s'y complaise, et qu'il nous élève en élevant l'objet aimé. Otez l'idée de la perfection, vous ôtez l'enthousiasme:
ôtez l'estime , et l'amour n'est plus rien.
L'3ccord de l'amour et de l'innocence semble être le paradis sur la terre ; c'est le bonheur le plus doux , et l'état le plus -délicieux de la vie. Nulle irainte , nulle honte ne trouble la félicité des amans
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juî jouissent ; au sein des vrais plaisirs de 'amour, ils peuvent parler de la vertu
|ians rougir,
îl n'y a peint de véritable amour sans enjthousiasree , et point d'enthousiasme sans jun objet de perfection réel ou chimérique* mais toujours existant dans l'imagination. De quoi s'enflammeroient des amans pour qui cette perfection n'est plus rien , et qui ne voient dans ce qu'ils aiment , que l'objet du plaisir des sens ? Non ; ce n'est pas ainsi que l'ame s'échauffe, et se livre à ces transports sublimes qui font le délire des amans et le charme de leur passion.
Tout n'est qu'illusion dans l'amour , iî est vrai ; mais ce qui est réel , ce sont les sentimens dont il nous anime pour le vrai beau qu'il nous fait aimer. Ce beau n'est point dans l'objet qu'on aime ; il est l'ouvrage de nos erreurs. Eh ! qu'importe ? En sacrifie- t-on moins tous ses sentimens bas à ce modèle imaginaire ?
En pénètre- t-on moins son cceur des
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Vertus qu'on prête à ce qu'il chérît I S'en détache -t- on moins de la bassesse du Moi humain ? Où est le vérkabh amant qui n'eït pas prêt à immoler s; vie à sa maîtresse 5 et où est la passion grossière dans un homme qui veut mourir ? Nous nous mccquons des paladins ! C'est qu'ils connoissent l'amour , et que nous ne connobsons plus que la débuche. Quand ces maximes romanesques commencèrent à devenir ridicules, ce changement fut moins l'ouvrage de la raison , que celui des mauvaises mœurs»
L'amour sensuel ne peut se passer de la possession , et s'éteint par elle. Le véri:abîe amour ne peut se passer du cœur 4 et dure autant que les rapports qui l'ont fait naître : mais quand ces rapports sont chimériques , il dure autant que l'illusion j qui nous les fait imaginer.
O que les illusions de l'amour sont aimables ! Ses flatteries sont . en un sens , des yérités : le jugement se tait , mais le cœur
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' paris. L'amant qui loue dans son amante Ides perfections qu'elle r/a pas , les voit en ■ effet telles qu'il les représente ; il ne ment (point en disant des mensonges ; il flatte sans s'avilir ; et l'on peut au moins i'estimer sans le croire.
Celui qui disoit : je possède Lais sans qu'elle me possède , disoit un mot sans es** prit. La possession qui n'est pas réciproque ii est rien ; c'est tout au plus la possessisra è\i sexe , mais non pas de l'individu. Or » où le moral de l'amour n'est pas y pourquoi faire une si grande affaire du reste ? Rien n'est si facile à trouver.
Les amans cm mil!e moyens d'adoucir le sentiment de l'absence et de se rapprocher, en un moment* Leur attraction ne connoic point la loi des distances ; ils se toucheraient aux deux bouts du monde. Quelquefois même ils se voient plus souvent encore , que quand ils se voyoient tous les jours ; car si- tôt qu'un des deux est seul , à Tinsuns loys, deux sont ensemble,
faô * Maximes
Deux amans s' aiment-ils l'un l'autre?! Non ; Fous et Mol sont des mots proscrits de leur langue : i!s ne sont plus deux, ils sont un.
Le plus grand d^s plaisirs est dans le cœur qui les donne : un véritable amour ne trouverait que douleur , rage et désespoir dans la possession même de ce qu'il aime , s'il croyoit n'en point être aimé. L'inconstance et l'amour sont incompatibles : l'amant qui change , ne change pas j il commence ou finit d'aimer.
Malgré l'absence , les privations , les ailarmes , malgré le désespoir même , les puissans éîancemens de deux cœurs l'un vers l'autre , ont toujours une volupté seciette , ignorée des âmes tranquilles. C'est un des miracles de l'amour , de nous faire trouver du plaisir à souffrir ; et de vrais amans regarderoient comme le pire des I jnalheurs , un état d'indifférence et d'oubli ,-* qui leur ôteroit tout le sentiment de leurs peines»
Un
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TJn cœur languissant est tendre , la tristesse fait fermenter l'amour.
On n'est point sans plaisir quand on aime . L'image de l'amour éteint , effraye plus un cœur tendre , que celle de l'amour malheureux ; et le dégoût de ce qu'on possède est un état cent fois pire , que le regret de ce qu'on a perdu.
Le véritable amour est inséparable de lai générosité ; par elle on a toujours quelque prise sut lui.
Je ne sache rien de plus méprisable qu'un homme dont on achète le cœur et les soins , si ce n'est la femme qui les paye ; mais entre deux cœurs unis , la communauté des biens est une justice et un devoir.
Pourquoi seroit-il vil de recevoir de ce ^ qu'on aime ? Ce que le cœur donne peut-il donc déshonorer le cœur qui accepte r" Un don honnêre à faire est toujours honnête à recevoir. Ah ! si les dons de l'amour sont à harge , quel cœur jamais peut être recor%
oissant r"
Jeme /«
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Périsse l'homme indigne qui marchande un cœur et rend l'amour mercenaire. C'est lai qui couvre la terre des crimes que la débauche y fait commettre. Comment ne seroit pas toujours à vendre celle qui se laisse acheter une fois r Et dans l'opprobre où bien-tôt elle tom::e , lequel est l'auteur de sa misère , du brutal qui la maltraite en un mauvais lieu , ou du séducteur qui l'y entraine en mettant le premier ses faveurs à prix r4
Comment y a-t-il dans le monde des hommes assez vils , pour acheter de la misère un pris que le cœur seul doit payer , et recevoir d'une bouche affamée les ten-? dres baisers de l'amour ?
Loin que l'amour soit à vendre , l'argent le tue infailliblement. Quiconque paye t fût-il le plus aimable des hommes , par cela seul qu'il paye % ne peut être long-temps aimé. Bien tôt il payera pour un autre , ou plutôt cet autre sera payé de son argent : et dans ce double lien , formé par l'intérêt j
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par la débauche , sans amour , sans honneur , sans vrai plaisir , la femme avide , infidelle et misérable , traitée par le vil qui reçoit , comme elle traite le sot qui donne , reste ainsi quitte envers tous deux. Il seroit doux d'être libéral envers ce qu'on aime , si cela ne faisoit un marché. Je ne connois qu'un moyen de satisfaire ce penchant avec sa maîtresse , sans empoisonner l'amour ; c'est de lui tout donner , et d'être ensuite nourri par elle. Reste à savoir où est la femme avec qui ce procédé ne fût pas extravagant.
L'amour n'est qu'illusion ; il se fait , pour ainsi dire , un autre univers ; il s'entoure d'objets qui ne sont point > ou auxquels lui seul a donné l'être ; et comme il rend tous ses sentimens en images , son langage est toujours figuré. Ma;s ces figures sont sans justesse et sans suite , son éloquence esl dans son désordre ; il prouve d'autant plus qu'il raisonne moins. L'enthousiasme est le dernier degré de la passion. Quand elle est
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à son comble , elle volt son objet parfait, elle en fait alors son idole ; elle le place dans le Ciel ; et comme l'enthousiasme de ia dévotion emprunte le langage de l'amour,; l'enthousiasme de l'amour emprunte aussi le langage de la dévotion. Il ne voit plus que îe Paradis , les Anges , les vertus des Saints* les délices du séjour céleste. Dans ses transports , entouré de si hautes images , ea parlera- t-il en termes rampans ? Seréso«dra-t-ii d'abaisser , d'avilir ses idées par des expressions vulgaires ? N'élèvera -t-il pas son stiîe ? Ne lui donnera-t-il pas de la noblesse , de la dignité ? Que parlez-vous de lettres , de style épistolaire ? En écrivant à ce qu'on aime , il est bien question de cela 2 Ce ne sont plus des lettres qu'on écrit , ce sont des hymnes.
Lisez une lettre d'amour faite par un auteur dans son cabinet , par un bel esprit qui veut briller. Pour peu qu'il ait de feu dans la tête , sa lettre va , comme on dit , brûler le papier , la chaleur
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ft'îra pas plus loin. Vous serez enchanté, même agité peut-être , mais d'une agitation passagère et sèche , qui ne vous laissera que des mots pour tout souvenir. Au contraire , une lettre que l'amour a réellement dictée , une lettre d'un amant vraiment passionné , sera lâche , diffuse , toute en longueurs , en désordre , en répétitions. Son cœur , plein d'un sentiment qui déborde, redit toujours la même chose , et n'a jamais achevé de dire , comme une source vive qui coule sans cesse et ne s'épuise jamais. Rien de saillant , rien de remarquable ; on ne retient ni mots , ni tours , ni phrases ; on n'admire rien , l'on n'est frappé de rien. Cependant on se sent l'ame attendrie : on se sent ému sans savoir pourquoi. Si la force du sentiment ne nous frappe pas , sa vérité nous touche , et c'est ainsi que le cœur sait parier au cœur. Mais ceux qui ne sentent rien, ceux qui n'ont que le jargon paré des passions , ne connois-
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sent point ces sortes de beautés , et îes
méprisent.
Qu'est-ce que des amans apprendraient de l'amour dans les poètes et dans les livres d'amour ? Ah ! leur cœur leur en dit plus qu'eux , et le langage imité des livres esc bien froid pour quiconque est passionné luimême. D'ailleurs , ces études énervent l'ame , la jettent dans la mollesse , et lui ôtent tout son ressort. Au contraire , l'amour véritable est un feu dévorant , qui porte son ardeur dans les autres sentimens , et les anime d'une vigueur nouvelle. C'est pour cela qu'on a dit que l'amour faisoit des héros.
En amour , la jalousie paroît tenir de sî près à la nature , qu'on a bien de la peine à croire qu'elle n'en vienne pas. Ce qu'i! y a d'incontestable , c'est que l'aversion contre tout ce qui trouble et combat nos plaisirs , est un mouvement naturel , et que , jusqu'à un certain point , le désir de posséder exclusivement ce qui nous plaît en est encore un.
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Parmi nous , la jalousie a son motif dans îes passions sociales , plus que dans l'instinct primitif. Dans la plupart des liaisons de galanterie l'amant hait bien plus ses rivaux , qu'il n'aime sa maîtresse. S'il craint de n'être pas seul écouté , c'est l'effet de l'amour- propre , et la vanité pâtit ea lui bien plus que l'amour.
Ce n'est que dans les liaisons formées par l'estime et le sentiment , que la jalouse est elle-même un sentiment délicat ; parc© qu'alors , si l'amour est inquiet , l'eîiime est constante 5 et que , plus il est exigeant , plus il est crédule. Un amant , guidé par l'estime , et qui n'aime dans ce qu'il aime que les qualités dont il fait cas , sera jaloux, sans être colère , ©mbrageux ou méchant ; mais il sera sensible et craintif . il sera plus al'armé qu'irrité ; il s'attachera bien plus à gagner sa maîtresse , qu'à menacer son rival ; il l'écartera , s'il peut , comme un obs« tacle , sans le haïr comme un ennemi : son injuste orgueil ne s'offensera point sot-
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tement qu'on ose entrer en concurrence avec lui : mais , comprenant que le droit <le préférence est uniquement fondé sur le mérite , et que l'honneur est dans le succès i il redoublera de soins pour se rendre aimable , et probablement il réussira.
De la Société Conjugale,
Jl\ len n'est plus difficile que le chois: d'un «bon mari , si ce n'est peut-être celui d'une tonne femme.
C'est aux époux seuls à juger s'ils se cort» viennent. Si l'amour ne règne pas , la raison choisira seule ; si l'amour règne , la nature a déjà choisi. TeUe est la loi sacrée de la nature , qu'il n'est pas permis d'enfreindre , que l'on n'enfreint jamais impunément , et que la considération des états et des rangs ne peut abroger qu'il n'en coûte des malheurs et des crimes.
Le benheur dans le mariage dépend
Diverses. iaf
cfe tant de convenances , que c'est une folie de les vouloir toutes rassembler. Il faut d'abord s'assurer des plus importantes ; quand les autres s'y trouvent , on s'en prévaut ; quand elles manquent , on s'en passe. Ces convenances sont, les unes naturelles , les autres d'institution ; il y en a qui ne tiennent qu'à l'opinion seule. Les parens sont juges des deux dernières espèces ; les enfans seuls le sont de la première. Dans les mariages qui se font par l'autorité ces pères , on se règle uniquement sur les convenances d'institution et • d'opinion ; ce ne sont pas les personnes qu'on marie , ce sont les conditions et les biens : mais tout cela peut changer ; les personnes seules restent toujours ; elles se portent par-tout avec
I elles ; en dépit de la fortune , ce n'est que par les rapports personnels qn'un mariage peut être heureux ou malheureux.
C'est aux époux à s'assortir. Le penchant
] ir.utuel doit être leur premier lien ; leurs yeux , leurs coeurs doivent être leurs pre- Tvmt /. IV
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miers guides : car comme leur premier devoir , étant unis , est de s'aimer , et qu'aimer ou n'aimer pas ne dépend pas de nousmêmes , ce devoir en emporte nécessairement un autre , qui est de commencer par s'aimer avant que de s'unir. C'est-là le droit de la nature , que rien ne peut abroger : ceux qui l'ont gênée par tant de loix civiles , ont eu plus d'égard à l'ordre apparent , qu'au bonheur du mariage et aux mœurs des citoyens.
11 est fort différent , pour l'ordre du mariage , que l'homme s'allie au-dessus ou au-dessous de lui. Le premier cas est tout-àfait contraire à la raison ; le second y est plus conforme. Comme la famille ne tient à la société que par son chef , c'est l'état de ce chef qui règle celui de sa famille entière. Quand il s'allie dans un rang plus bas , il ne descend point , il élève son épouse ; au contraire , en prenant une femme au-dessus de lui , il l'abaisse sans s'élever : ainsi , dans l'un de ces cas ? il y S
du bien sans mal ', et dans l'autre , du mai sans bien.
De plus , il est dans Tordre de la nature % que la femme obéisse à l'homme. Quand donc il la prend daus un rang inférieur % l'ordre naturel et Tordre civil s'accordent , et tout va bien. C'est le contraire quand , s'alliant au-dessus de lui , l'homme se met dans l'alternative de blesser son droit ou sa reconnoissance , et d'être ingrat ou méprisable. Alors la femme , prétendant à Tau-, torité , se rend le tyran de son chef ; et le maître , devenu Tesclave , se trouve îa plus ridicule et la plus misérable ôes créatures. Tels sont ces malheureux favoris , que les rois de l'Asie honorent et tourmentent de leur alliance , et qui , dit on y pour coucher avec leurs femmes , n'osent entrer dans le lit que par le pied.
Quelque difficile que Ton puisse être ^ on doit cependant convenir qu'il est plus doux et mieux séant de devoir sa fortune à son épouse, qu'à son ami ; car
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fcn dev'ent le protecteur de Tune et lô protégé de l'autre ; et quoi que l'on puisse dire , un honnête homme n'aura jamais de meilleur ami que sa femme.
Dans le choix d'une femme , la considération de la figure est la première quî frappe , et c'est la dernière qu'on doit faire , sans cependant la compter pour rien, La grande beauté me paroît plutôt à fuir qu'à rechercher dans le mariage. Elle s*use promptement par la possession ; au bout de six semaines elle n'est plus rien pour le possesseur ; mais ses dangers durent autant qu'elle. A moins qu'une belle femme ne soit un ange , son mari est le plus malheureux des hommes ; et quand elïe seroit un ange , comment empêchera- 1 elle qu'il ne soit sans cesse entouré d'ennemis ? Si l'extrême laideur n'étoit pas dégoûtante , je la préféferois à l'extrême beauté ; car en peu de temps , l'une et l'autre étant nulle pour le mari , la beauté devient un inconvénient t
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et la laideur un avantage : mais la laideur qui produit le dégoût est le plus grand des malheurs. Ce sentiment , loin de s'effacer , augmente sans cesse et se tourne en haine. C'est un enfer qu'un pareil mariage : il vaudroit mieux être morts qu'unis ainsi.
Désirez en tout la médiocrité , sans en excepter la beauté même. Une figure agréable et prévenante , qui n'inspire pas l'amour , mais la bienveillance , est ce qu'on doit préférer ; elle est sans préjudice pour le mari ; et l'avantage en tourne au profit commun. Les grâces ne s'usent pas comme la beauté ; elles ont de la vie, elles se renouvellent sans cesse ; et au bout de trente ans de mariage , une honnête femme , avec des grâces , plaît à son mari comme le premier jour.
Il n'y a , pour les deux sexes , que deux classes réellement distinguées ; l'une des gens qui pensent, l'autre des gens qui ne pensent pas. Et cette différence vient presque uniquement de l'éducation ; car
penser est un art qui s'apprend comme tous les autres. Un homme de la première de ces deux classes ne doit point s'allier dans l'autre : le plus grand charme de la société manqueroit à la sienne ; parce que sa femme n'ayant ni l'esprit cultivé, ni le commerce agréable, il seroit réduit à penser seul. Que c'est une triste chose pour un père de famille qui se plaît dans sa maison , d'être forcé de s'y renfermer en soi-même , et de ne pouvoir s'y faire entendre à personne !
D'ailleurs , comment une femme qui n'a nulle habitude de réfléchir , éîéverat-elle ses enfans ? Comment discernerat-elle ce qui leur convient ? Comment les disposeta-t-elle aux vertus qu'elle ne connoît pas , au mérite dont elle n'a nulle idée ? Elle ne saura que les flatter ou les menacer , les rendre insolens ou craintifs ; elle en fera des singes maniérés ou d'étourdis polissons ; jamais de bons esprits ni des enfans aimables. Il ne con-
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Vient donc pas à un homme qui a de l'éducation , de prendre une femme qui s'en ait point , ni conséquemment dans un rang où l'on ne sauroit en avoir.
La recette contre le refroidissement de Pamour dans le mariage est simple et facile ; c'est de continuer d'être amans quand on est époux. Les noeuds qu'on veut trop serrer , rompent. Voilà ce qui arrive à celui du mariage , quand on veut lui donner plus de force qu'il n'en doit avoir. La fidélité qu'il impose aux deux époux est le plus saint de tous les droits ; mais le pouvoir qu'il donne à chacun des deux sur l'autre est de trop. La contrainte et l'amour vont mal ensemble , et le plaisir ne se commande pas. Ce n'est pas tant la possession qui rassasie , que l'assujettissement. Voulez- vous donc être Tamant de votre femme ? Qu'elle soit toujours votre maîtresse et la sienne. Soyez amant heureux , mais respectueux : obtenez tout de l'amour , sans rien exiger dur devoir ; et
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que les moindres faveurs ne soient jamais pour vous des» droits , mais des grâces ; souvenez- vous toujours que, même dans le mariage , le plaisir n'est légitime, que quand le désir est partagé.
La relation sociale des sexes est admirable. De cette société résulte une personne morale dont la femme est l'œil , et l'homme le bras , mais avec une telle dépendance l'un de l'autre , que c'est de l'homme que la femme apprend ce qu'il faut voir , et de la femme que l'homme apprend ce qu'il faut faire. L'homme a les principes ; la femme une raison pratique et l'esprit das détails. Dans l'harmonie qui règne entre eux , tout tend à la fin commune ; on ne sait lequel met le plus du sien. Chacun suit l'impulsion de l'autre ; chacun obéit , et tous deux sont les maîtres.
Ce n'est pas seulement l'intérêt des époux, mais la cause commune de tous les hommes , que la pureté çlu mariage ne
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soit point altérée. Chaque fois que deux époux s'unissent par un nœud solennel , il intervient un engagement tacite de tout le genre humain, de respecte*" ce lien sacré , d'honorer en eux l'union conjugale mr et c'est , ce me semble , une raison très forte contre les mariages clandestins, qui ^ 1 n'offrant nul signe de ceue union , exposent des cœurs innocens à brûler d'une flamme adultère. Le public est en quelque sorte garant d'une convention passée en sa présence , et Ion peut dire que l'honneur d'une femme pudique est sous la protection spéciale de tous les gens de bien. Ainsi quiconque ose la corrompre » pèche ; premièrement , parce qu'il la fait pécher , et qu'on partage toujours les ertmes qu'on fait commettre ; il pèche encore directement lui-même , parce qu'il viole la foi publique et sacrée du mariage , sanslequel rien ne peut subsister daus l'ordre légitime des choses humaines.
La rigidité des devoirs relatifs des.
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deux sexes dans le mariage n'est , m ne peut être la même. Quand la femme fe plaint là-dessus de l'injuste inégalité qu'y met l'homme , elle a ;ort ; cette inégalité n'est point une institution humaine , ou du moins elle n'est point l'ouvrage du préjugé mais de la raison : c'est à celui des deux que la nature a chargé du dépôt des enfans , d'en répondre à l'autre. Sans doute , ii n'est permis à personne de violer sa foi ; et tout mari înfidelle qui prive sa femme du seul prix des austères devoirs de son sexe , est un homme injuste et barbare ; mais la femme înfidelle fait plus : elle dissout la famille , et brise tous les liens de la nature: en donnant à l'homme des enfans qui ne sont pas à lui , elle trahit les uns et les autres ; elle joint la perfidie à l'infidélité. J'ai peine à voir quel désordre et quel crime ne tien' pas à celui-là. S'il est un état affreux au monde r c'est celui d'un malheureux père, qui sans confiance en sa femme >
Diverses. 13 c
tfcse se livrer aux plus doux sentimens de son cœur ; qui doute , en embrassant son enfant , s'il n'embrasse point l'enfant d'un autre , le gage de son déshonneur , le ravisseur des biens de ses propres enfans. Qu'est-ce alors que la famille , si ce c'est une société d'ennemis secrets qu'une femme coupable arme l'un contre l'autre , en les forçant de feindre de s'entr'aimer } j Il n'importe donc pas seulement que la femme soit fidelle , mais qu'elle soit jugée telle par son mari , par ses proches , par tout le monde ; il importe qu'elle soit modeste , attentive , réservée , et qu'elle porte aux yeux d'autrui , comme en sa : propre conscience , le témoignage de sa vertu : s'il importe qu'un père aime ses enfans , il importe qu'il estime leur mère. Telles sont les raisons qui mettent l'apparence même au nombre des devoirs des femmes , et leur rendent l'honneur er la réputation non moins indispensables j <£ue la chasteté. De ces principes dérive »
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avec la différence morale des sexes , un motif nouveau de devoir et de convenance, qui prescrit spécialement aux femmes l'attention la plus scrupuleuse sur leur conduite , sur leurs manières * sur leur maintien. Soutenir vaguement que les deux sexes sont égaux , et que leurs devoirs sont les mêmes, c'est se perdre en déclamations vaines ; c'est ne rien dire , tant qu'on ne répondra pas à cela.
mm
Voulez-vous rendre chacun à ses premiers devoirs ? commencez par les mères ; vous serez étonné des changemens que vous produirez. Tout vient successivement de cette première dépravation : tout Tordre moral s'akère ; le naturel s'éte;nt dans tous les cœurs ; 1 intérieur des maisons prend uri air moins vivant ;,le spectacle touchant «Tune famille naissante n'attache plus le mari , n'impose plus d'égards aux étrangers ; on respecte moins la mère dont on ne voit pas les enfans : il n'y a point de résidence dans les familles ; l'habitude ne renforce
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pKis les liens du sang ; il n'y a plus nî père , ni mère , ni entans , ni frères , ni sœcrs : tous se connoissem à peine ; comment s'aimeroient-ils ? chacun ne songe plus qu'à soi. Quand ia maison n'est plus qu'une triste solitude , il faut bien aUer s'égayer ailleurs.
Mais que les mères daignent nourrir leurs enfans ; les mceurs vont se réformer d'ellesmêmes , les sentimens delà nature se réveiller dans tous les cccurs ; l'état va se 'repeupler : ce premier point , ce point seul va, tout réunir. L'attrait de la vie domestique est le meilleur contrepoison des mauvaises mœurs. Le tracas d'enfans , qu'on croit importun , devient agréable ; il rend le père et la mère plus nécessaires , plus .chars l'un à i'autte ; il resserre entre eux le lien conjugal. Quand la famille est vivante et animée, les soins domestiques font la p'ui 'ire occupation de la femme et !° oux amusement du mari.
Ainà de ce aeui sfous corrigé tésulteroit
ï^S Maximes
bientôt une réforme générale ; bientôt lai nature auroit repris tous ses droits. Qu'une fois les femmes redeviennent mères , bientôt les hommes redeviendront pères et maris. Fondé sur des conséquences que don* ne le plus simple raisonnement , et sur de$ observations que je n'ai jamais vu démenties , j'ose promettre à ces dignes mères ua attachement solide et constant de, la part, de leurs maris , une tendresse vraiment &J liale de la part de leurs enfans , l'estime et le refpect du public , d'heursuses couches sans accident et sans suite , une santé ferme et vigoureuse , enfin le plaisir de se voir un jour imiter par leurs filles , et ci-; ter en exemple à celles d'autrui.
Non contentes d'avoir cessé d'aîaiter leurs enfans , les femmes cessent d'en vouloir faire ; la conséquence est naturelle. Dès que l'état de mère est onéreux , on trouve bientôt le moyen de s'en délivrer toutà-fait : on veut faire un ouvrage inutile, aân de le commencer toujours ; et l'on
Diverses? 13$
tourne au préjudice de l'espèce , l'aurais donné pour la multiplier. Cet usage , ajouté aux autres causes de dépopulation , nous annonce le sort prochain de l'Europe. Les sciences , les arts , la philosophie es les mœurs qu'elle engendre , ne tarderont pas d'en faire un désert. Elle sera peuplée de bêtes féroces ; elle n'aura pas beaucoup changé d'habitans.
niii in Miia^n
Du CÉLIBAT.
iL- 'Obligation de se marier n'est pas commune à tous ; elle dépend , pour chaque homme , de l'état où le sort l'a placé. C'est pour le peuple , pour l'artisan , pour le villageois , pour les hommes vraiment utiles , que le célibat est illicite : pour les ordres qui dominent les autres, auxquels tout tend sans cesse , et qui ne sont toujours que trop remplis , il est permis et même convenable» Sans cela , l'état ne fait que se dépeupler par la multiplication des sujets qui lui sont k
s 40 Maximes
charge. Les hommes auront toujours assez de maures ; et l'Angleterre manquera plutôt de laboureurs que de pairs,
Au reste , ces raisons , assez judicieuses pour un politique qui balance les forces respectives de l'état , afin â'Qn maintenir l'équilibre , je ne sais si elles sont assez solides pour dispenser les particuliers de leur devoir envers la nature. Il sembleroic que la vie est un bien qu'on ne reçoit qu'à la charge de la transmettre , une sorte de substitution qui doit passer de race en race ; et que quiconque eut un père , est obligé de le devenir. Il est bien difficile qu'un état si contraire à la nature » tel que le célibat , n'amène pas quelque désordre public ou caché. Le moyen d'échapper toujours à l'ennemi qu'on porte sans cesse avec soi ?
Diverses. 141
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De la Société civile.
JLe'E premier qui , ayant enclos un ter-^ iein , s'avisa de dire ceci est à moi t et rouva des gens assez simples pour le :roire , fut le vrai fondateur de la so^ piété civile. j*
Tant que les hommes ne s'appliquèrent |[u'à des ouvrages qu'un seul pouvoit jaire , et qu'à des arts qui n'avoient pas besoin du concours de plusieurs mains , Is vécurent libres , sains , bons et heureux autant qu'ils pouvoient l'être par leur liature , et continuèrent à jouir entre eux iles douceurs d'un commerce indépendant ; nais dès l'instant qu'un homme eut he*» oin du secours d'un autre ; dès qu'on l'aperçut qu'il éroït utile à un seul l'avoir des provisions pour deux , l'égalité disparut , la propriété s'introduisit ; je travail devint nécessaite , et les vastes fo^ Tome L K
*42 Maximes
rets se changèrent en des campagnes riantes , qu'il fallut arroser de la sueur des hommes , et dans lesquelles on vit bientôt l'esH clavage et la misère germer et croître avec les moissons.
C'est la faiblesse de l'homme qui le rend sociable ; ce sont nos misères com munes qui portent nos cœurs à l'humanité : nous ne lui devrions rien , si nous n'é tions pas hommes. Tout attachement est un signe d'insuffisance : si chacun de nous n'avoit nul besoin des autres , il ne son. geroit guères à s'unir à eux. Il suit delà que nous nous attachons à nos semblables , moins par le sentiment de leurs plaisirs , que par celui de leurs peines ,* car nous y voyons bien mieux l'identité de notre nature , et les garants de leurs attachemens pour nous» Si nos besoins communs nous unissent par intérêt 3 nos tnisères communes nous unissent par affection.
Le précepte de ne jamais nuire à autrui emporte celui de tenir à la société
Diverses* 143
i humaine le moins qu'il est possible : car idans l'état social , le bien de l'un fait nécessairement le mal de l'autre. Ce rapport est dans l'eisence delà chose, et rien ne isauroit le changer. Qu'on cherche, sur ce x : principe 9 lequel est le meilleur, de l'homme i social , ou du solitaire ? Un auteur illustre i dit qu'il n'y a que le méchant qui soit seul ^ i mais je dis qu'il n'y a que le bon qui soit | seul. Si cette proposition est moins sentencieuse , el'e est plus vraie et mieux raison*? née que la précédente- Si le méchant étoit seul , quel mal feroit-il ? C'est dans la so^ ciété qu'il dresse ses machines pour nuire aux autres.
Il est clair qu'il faut mettre sur le compte de la propriété , et par conséquent de l'établissement et de la perfection des sociétés , les raisons de la diminution de notre espèce t les assassinats , les em'poisonnemens , les vols de grands chemins ; ces movens honteux d'empêcher la naissance des hommes et de tromper ia nature , soit par ces goûts
kij
144 Maximes
brutaux et dépravés qui insultent son plus] charmant ouvrage , goûts que les sauvages ni les animaux ne connurent jamais , et qui ne sont nés dans les pays poiicés que) d'une imagination corrompue ; soit par ces avortemens secrets , dignes fruits de la dé-i bauche et de l'honneur vicieux ; soit par l'exposition ou le meurtre d'une multitude I d'enfans , victimes de la misère de leurs parens , ou de la honte barbare de leurs mères ; soit enfin par la mutilation de ces malheureux , dont une partie de l'existence et toute la postérité sont sacrifiées à de vaines chansons , ou , ce qui est pis encore , ou la brutale jalousie de quelques hommes : mutilation qui , dans ce dernier cas , outrage doublement la nature , et par le traitement que reçoivent ceux qui la souffrent , et par l'usage auquel ils sont destinés. Le dirai-je ? l'espèce humaine est attaquée dans sa source même , et jusques dans le plus saint de tous les liens , où l'on n'ose plus écouter la nature , qu'après avoir consulté la
Diverses. 14c
fortune , et ou le désofdre civil confondant les vertus et les vices , la continence devient une précaution criminelle , et le refus de donner la vie à son semblable un acte d'humanité.
Les vices qui rendent nécessaires les institutions sociales, sont les mêmes qui en rendent l'abus inévitable *, parcs que les loix, en général moins fortes que les passions , contiennent les hommes sans les changer. j
Les hommes sont méchans; cependant î'homme est naturellement bon. Qu'est ce donc qui peut l'avoir dépravé à ce point, si non les changemens survenus dans sa Constitution , les progrès qu'il a faits , et les connoissances qu'il a acquises ? Qu'on admire tant qu'on voudra la société humaine , il n'en sera pas moins vrai qu'elle porte nécessairement les hommes à s'entre haïr à proportion que leurs intérêts se croisent ; à se rendre mutuellement de» services apparens , et à se faire en effer
146 Maximes
tous les maux imaginables. Que peut-on penser d'un commerce où la raison de chaque particulier lui dicte des maximes directement contraires à celles que îa raison publique prêche au corps de la société , et où. chacun trouve son compte dans le malheur d'autrui ? Les calamités publiques elles-mêmes font l'attente d'une multitude de particuliers ; et j'ai vu des hommes affreux pleurer de douleur aux apparences d'une , année fertile.
Pour le pcéte , c'est l'or et l'argent ; mais pour ïe philosophe , ce sont le fer et le bled qui ont civilisé les hommes , et perdu le genre humain.
r L'état social n'est avantageux aux honnîmes , qu'autant qu'ils ont tous quelque chose , et qu'aucun d'eux n'a rien de trop ; car dans le fait » les loix sont toujours utiles a ceux qui possèdent , ei nuisibles à ceux qui n'ont rien.
Celui qui mange dans l'oisiveté ce qu'il fl'a pas gagné lui-aiême , le vole ; tt ua
, entier que l'état paye pour ne rien faire , lie diffère guère , à mes yeux , d'un brigand nui vit aux dépens des passans. Hors de a société , l'homme isolé ne devant rien à personne , a droit de vivre comme il lui ÎDÏaic ; mais dans la société , ou il vit nécessairement aux dépens des autres , il leur doit en travail le prix de son entretien ; cela est sans exception. Travailler est donc un devoir indispensable à l'homme social. Riche ou pauvre , puissant ou foible , tout citoyen oilif est un fripon. «
Toute société partielle , quand elle est étroite et bien unie , s'aliène de la grande. Tout patriote est dur aux étrangers ; ils ne sont qu'hommes , ils ne sont rien à ses yeux. Cet inconvénient est inévitable ; mais il est foible. L'essentiel est d'être bon aux gens avec qui l'on vit. Au dehors le Spartiate étoit ambitieux , avare , inique .: mais le désintéressement , l'équité , la concorde régnoient dans ses murs. Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au
*4<3 Maximes
loin dans leurs livres , des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux. Tel philosophe aime les tartares , pour être dispensé d'aimer ses voisins.
L'homme naturel est tout pour lui ; il est l'unité numérique , l'entier absolu , qui n'a de rapport qu'à lui même ou à son semblable. L'homme civil n'est qu'une unité fractionnaire qui tient au dénominateur , et dont la valeur est dans son rapport avec l'entier , qui est le corps social. Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l'homme * lui ôter son existence absolue , pour lui en donner une relative , et transporter le Moi dans l'unité commune ; en sorte que chaque particulier ne se croye plus un , mais partie de l'unité , et ne soit plus sensible que dans le tout. Un citoyen de Rome n'étoit ni Caïus , ni Lucius; c'étoit un romain: même il aimoit la patrie exclusivement à lui. Régulus se prétendoit Carthaginois , comme étant devenu le bien de ses maîtres.
Diverses. 149
En sa qualité d'étranger , il refusoit de siéger
au Sénat de Rome ; il fallut qu'un Cariha-
Iginois le lui ordonnât. Il s'indignoit qu'on
«voulût lui sauver la vie. Il vainquit , et
}$'en retourna triomphant mourir dans les supplices. Gela n'a pas grand rapport , ce me semble , aux hommes que nous con-
i noissons.
Le Lacédérnonîen pédaréte se présente pour être admis au conseil des trois cent;
;il est rejeté : il s'en retourne tout joyeux de ce qu'il s'est trouvé dans Sparte trois cents hommes valant mieux que lui» Je suppose cette démonstration sincère , et il
i y a lieu de croire qu'elle l'étoit : voilà le citoyen.
Une femme de Sparte avoit cinq fils à l'armée , er attendoit des nouvelles de la bataille. Un Ilote arrive ; elle lui en demande en tremblant.... Vos cinq fiîs ont été tués.... Vil esclave , t'ai-je demandé cela?... Nous avons gagné la victoire .... La mère court aux temples , et rand grar
ces aux dieux. : voilà la citoyenne.
Celui qui , vUns l'ordre civil , veut conserver la primauté des sentimens de la narure , ne sait ce qu'il veut. Toujours en contradiction avec lui-même , toujours flottant entre ses penchans et ses devoirs, il ne sera jamais ni homme ni citoyen ; il ne sera bon ni pour lui ni pour les vautres. Ce sera un de ces hommes de jeos jours ; un français , un anglais , un bourgeois ; ce ne sera rien.
Pour être quelque chose, pour être soimême et toujours un , il faut agir comme on parle ; il faut être toujours décidé sur le parti qu'on doit prendre , le prendre hautement et le suivre toujours. J'attends qu'on me montre ce prodige , pour favoir -si Ton est homme ou citoyen , ou comment on s'y prend pour être à la fois l'un et l'autre.
Dans Tordre naturel , les hommes étant tous égaux , leur vocation commune est l'état d'homme ; es quiconque est bien
Diverses. ïç*
îlzvë pour celui-là, ne peut mal remplie ceux qui s'y rapportent.
L'homme civil naî» , vit et meurt dans ^'esclavage. À sa naissance on le coud (dans un maillot ; à sa mort , on le cloue |dans une bière : tant qu'il garde la figure {humaine , il esc enchaîné par nos institutions ; car toute notre sagesse consiste en préjugés serviles ; tous nos usages ne sont 'qu'assujettissement , gêne et contrainte.
Le sauvage vit en lui-même ; l'hommesocial , toujours hors de lui , ne sait vivre que dans l'opinion des autres ; et c'est * pour ainsi dite , de leur seul jugement qu'il tire le sentiment de sa propre existence. De-îà vient que demandant toujours aux:
autres ce que nous sommes , et n'osant jamais nous interroger là dessus nous-mêmes , au milieu de tant de philosophie , d'humanité , de politesse et de maximes sublimes , nous n'avons qu'un extérieur trompeur et frivole-, de l'honneur sans vertu p de la raison sans sagesse > et du plaisir sang jboi&çuî'ij* A
152 Maximes
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Des Sociétés du Monde,
JLJ E quelque sens qu'on envisage les chc^ ses , tout dans la société n'est que babil , jargon , propos sans conséquence. Sur la scène , comme dans le monde , on a beau écouter ce qui se d;t , on n'apprend rien de ce qui se fait , et qu'a-t-on besoin de l'apprendre ? Si- tôt qu'un homme a parlé , s'inforrne-t-on de sa conduite ? n'a- 1- il pas tout fait , n'est-il pas jugé ? L'honnête îiomme aujourd'hui n'est point celui qui fait de bonnes actions , mais celui qui dit ée belles choses ; et un seul propos inconsidéré , lâché sans reflexion , peut faire à celui qui le tient , un tort irréparable que 11'efTaceroient pas quarante ans d';ntégrité. En un mot , bien que les œuvres des hommes ne ressemblent guère à leurs discours , •je vois qu'on ne les peint que par leurs discours , sans égard à leurs œuvres : je vois aussi que dans une grande ville la
société
Diverses, içj
société paroit plus douce , plus facile , plus sûre même t que parmi des gens moins étudiés ; mais les hommes y sont-ils en effet plus humains, plus modérés, plus justes ? je n'en sais rien. Ce ne sont encore là que des apparences. Ce qu'on s'efforce de me prouver avec évidence , c'est qu'il n'y a que le demi- philosophe qui regarde à la réalité des choses ; que le yrai sage ne les considère que par les apparences ; qu'il doit prendre les préjugés pour principes , les bienséances pour loix , et que la plus sublime sagesse consiste à vivre comme les fous.
C'est dans les sociétés privées , aux soupers privés , où la porte est fermée à tout survenant , que les femmes s'observent moins , et qu'on peut commencer à les étudier. C'est- ià que régnent plus paisiblement des propos plus nns et plus satyriques •, c'est là qu'on passe discrettement en revue les anecdotes , qu'on dévoile tous les événemens secrets «te la chronique. Tams L x*
i<4 Maximes
scandaleuse , qu'on rend le bien et îe mal également pîaisans et ridicules ; et que peignant avec art , et selon l'intérêt particulier , les caractères des personnages, cha-» que interlocuteur , sans y penser , peins encore beaucoup mieux le sien. C'est- là , en un mot , qu'on affile avec soin le poignard , sous prétexte dg faire moins de mal , mais en effet pour l'enfoncer plus avant.
Cependant ces propos sont plus railleurs que mordans, e: tombent moins sur îe vice que sur le ridicule. En général 5 la satyre a peu de cours dans les grandes villes , où ce qui n'est que mal est si simple , que ce n'est pas la peine d'en parler. Que reste- t-il à blâmer ou la vertu n'est plus estimée ? et cîe quoi médiroit-on quand on ne trouve plus de mal à rien ? A Paris , sur-tout , oii l'on ne saisit les choses que par le côté plaisant , tout ce qui doit ailumer la colère et l'indignation est toujours mal reçu , s'il n'est mis en chanson ou en épigramjm.e»
Diverses: ïç^
î,es jolies femmes n'aiment point à se fâcher ; aussi ne se fâchent-elles de rien. Elles aiment à rire ; comme il n'y a pas le mot pour rire au crime , les fripons sont d'honnêtes gens comme tout le monde : mais malheur à qui prête le flanc au ridicule : sa caustique empreinte est ineffaçable ; il ne déchire pas seulement les mœurs , la vertu ; il marque jusqu'au vice même : il fait calomnier les méchans.
Ce qu'il y a de plus frappant dans ces sociétés d'élite, c'est de voir six personnes choisies exprès pour s'entretenir agréablement ensemble , et parmi lesquelles régnent même le plus souvent des liaisons secrettes , ne pouvoir rester une heure , entre elles six , sans y faire intervenir la moitié de Paris , comme si leurs cceurs n'avoient rien à se dire , et qu'il n'y eût là personne qui méritât de les intéresser.
Si la conversation se tourne par hasard sur les convives , c'est communément dans un certain jargon de société , dont il fauî
Lij
avoir la cîef pour l'entendre. A l'aide cfôç£ chiffre , on se fait réciproquement et seltan le goût du temps , mille mauvaises plaisait îeries , durant lesquelles le plus sot n'est pas celui qui brille le moins , tandis qu'osa tiers mal instruit est réduit à l'ennui et audience , ou à rire de ce qu'il n'entend poiœtt.
Au milieu de tout cela , qu'un homme de poids avance un propos grave ou aghe une question sérieuse , aussitôt l'attention commune se fixe à ce nouvel objet ; hommes, temmes, vieillards , jeunes gens se prêtent à le considérer par toutes ses f;tces^ et l'on est étonné du sens et de la raisoa qui sortent comme à l'envi de toutes ces têtes folâtres , pourvu , toutefois , qu'une plaisanterie imprévue ne vienne pas dérangea1 cette gravité; car alors chacun renchérit s tout part à l'instant , et il n'y a pitats moyen de reprendre le ton sérieux.
Un point de morale ne seroit pas mieux discuté dans une société de phil<©~ s»phes , que dans celle d'utf, olie femme
Diverses. i 57
de Paris ; les conclusions y seroient même souvent moins sévères : car le philosophe cgot veut agir comme il parle , y regarde à deux fois ; mais ici où toute la morale est bis pur verbiage , on peut être austère sans conséquence ; et Ton ne seroit pas fâché j pour rabattre un peu l'orgueil philosophique , de mettre la vertu si haut , que le sage même n'y pût atteindre. Au reste , , hommes et femmes , tous instruits par l'expérience du monde , et sur-tout par leur conscience , se réunissent pour penser de leur espèce aussi mal qu'il est possible ; toujours philosophant tristement , toujours dégradant par vanité la nature humaine , toujours cherchant dans quelque vice la cause de tout ce qui se fait de bien ; toujours , d'après leur propre cœur , médisant du cœur de l'homme.
Que croyez- vous qu'on apprenne dans les conversations si charmantes des grandes sociétés ? A juger sainement des choses du eactade ? à bien user de la société ? à coa-
L ilj
15$ Maximes
noître au moins les gens avec qui l'on vît l Rien de tout cela. On y apprend à plaider la cause du mensonge ; à ébranler , à force de philosophie , tous les principes de la vertu ; à colorer de sophismes subtils ses passions et ses préjugés , et à donner à l'erreur un certain tour à la mode selon les maximes cju jour. îl n'est point nécessaire de connoitre le caractère âes gens t mais seulement leurs intérêts , pour deviner à- peuprès ce qu'ils diront de chaque chose. Quand un homme parle , c'est r pour ainsi dire t son habit et non pas lui qui a un sentiment ; et il en changera sans façon , tout aussi souvent que d'état. Donnez lui tour- à-tour une longue perruque , un habit d'ordonnance , et une croix pectorale : vous l'entendrez successivement" prêcher avec le même zèle hes loix , le despotisme , et l'inquisition. U y a une raison commune pour la robe , une autre pour la finance , une autre pouf l'épée. Chacune prouve très-bien que les deux autre», sont mauvaises s conséquence
facile à tirer pour les trois. Ainsi nu! ne dit jamais ce qu'il pense , mais ce qu'il lui convient de faire pen:er à autrui ; et le zèle apparent delà vérité n'est jamais en eux que le masque de l'intérêt.
Vous croirez que les gens isolés , qui vivent dans l'indépendance , ont au moins un esprit à eux : point du tout ; autres machines qui ne pensent point et qu'on fait penser par ressorts. On n'a qu'à s'informer de leurs sociétés , de leurs coteries , de leurs amis , des femmes qu'ils voient , des auteurs q s'ils connoissent ; là - dessus on peut d'avance ésablir leur sentimeqt futur sur un livre prêt à paraître , et qû' Is n'ont point lu ; sur une pièce prêie à jouer , et qu'ils n'ont point vue ; sor teî ou tel système dont ils n'ont aucune i 'é?. Et comme la pend île ne se monte ordinairement que pour vingt quatre hte'ures v tous ces geni là s'en vont chaque >s©ir apprendre dans leurs sociéiés ce qu'ils penseront demain.
L iv
i6o Maximes
Il y a ainsi un petit nombre d'hommes et de femmes qui pensenr pour tous les autres , et par lesquels tous les autres parlent et agissent ; et comme chacun songe à son intérêt » personne au hien comrnun , et que les intérêts particuliers sont toujours opposés entre eux \ c'est un choc perpétuel de brigues et de cabales , un fluK et reflux de préjugés , d'opinions contraires , où les plus échauflés , animés par les autres , ne savent presque jamais de quoi il est question. Chaque coterie a ses règles , ses jugemens , ses principes , qui ne :.ont point admis ailleurs. L'honnête tiomme d'une maison est un fripon dans la maison voisine. Le oon , le mauvais % le beau , le laid , la vérité , la vertu n'ont qu'une existence locale et circonscrite.
Quiconque aime à se répandre et fréquente plusieurs sociétés , doit être plus flexible qu'Alcibiade , changer de principes comme d'assemblées, modifier son esprit, pour ainsi dire , à chaque pas , et mesura
/ Diverses. 161
ses maximes à la toise. Il faut qu'à chaque visite il quitte , en entrant , son aroe , s'il en a une ; qu'il en prenne une autre aux couleurs de la maison , comme un laquais prend un habit de livrée ; qu'il la pose de même en sortant , et reprenne , s'il veut , la sienne jusqu'à nouvel échange. Il y a plus ; c'est que chacun se met sans cesse en contradiction avec lui-même, sans qu'on s'avise de le trouver mauvais. On a des principes pour la conversation , et d'autres pour la pratique ; leur opposition ne scandalise personne , et l'on est convenu qu'ils ne se ressembleroient point entre eux. On n'exige pas même /d'un auteur, sur-tout d'un moraliste , qu'il parle comme ses livres , ni qu'il agisse comme il parle. Ses écrits , ses discours , sa conduite sont trois choses toutes différentes , qu'il n'est point obligé de concilier. En un mot , tout est absurde et rien ne choque , parce qu'on y est accoutumé ; et il y a même , à cette incon^ ToifH L L y
i6i Maximes
séquence , une sorre de bon air dont bîetf des gens se font honneur. En effet , quoique tous prêchent avec zèle les maximes de leur profession , tous se' piquent d'avoir le ton d'une autre, Le magistrat prend l'air cavalier ; le financier fait le seigneur ; l'évêque a le propos galant ; l'homme de cour parle de philosophie , l'homme d'état de bel esprit : il n'y a pas jusqu'au simple artisan qui , ne pouvant prendre un autre ton que le sien , se met en noir les dimanches , pour avoir l'air d'un homme de palais. Les militaires seuls , dédaignant tous les autres états + gardent sans façon le ton du leur.
Ainsi les hommes à qui Ton parle , ne sont point ceux avec qui l'on converse ; leurs sentimens ne partent point de leur cœur ; leurs lumières ne sont point dans leur esprit ; leurs discours ne représentent point leurs pensées ; on n'aperçoit d'eux que leur figure , et l'on est dans une assemblée à- peu près comme devant un
Diverses; 16*3
Va&le'au mouvant , où le spectateur paisible est le seul être mu par lui-même.
Qu'il seroit doux de vivre parmi nous , si la contenance extérieure étoit toujours l'image des dispositions du cœur; si la •décence étoit la vertu ; si nos maxiliÉt nous servoient de règle ; si la véritable philosophie étoit inséparable du titre de philosophe ! Mais tant de qualités vont trop rarement ensemble , et la vertu ne marche guère en si grande pompe.
Qu'on pénètre , au travers de nos frivoles démonstrations de bienveillance * ce qui se passe au fond des coeurs , et qu'on réfléchisse à ce qui dott'être un état de choses" 011 tous les hommes sont forcés de se caresser et de se détruire mutuellement , et 011 ils naissent ennemisr par devoir , et fourbes par intérêt. Chaque homme, dit-on, gagne à servir les autres ; oui , mais il gagne encore plu* à leur nuire. Il n'y a point de profit si
légitime, qui ne soit surpassé" par celui
Lvj
164 Maximes
qu'on peut faire illégitimement ; et îe tptt fait au prochain est toujours plus lucratif que les services. Il ne s'agit plus que de t trouver les moyens de s'assurer l'impunité ; et c'est à quoi les puissans emploient toutes > leurs forces , et les foibles toutes leurs ruses.
L'honnête intérêt de l'humanité , l'épanchement simple et touchant d'une ame franche . ont un langa&e bien différent des fausses démonstrations de la politesse, et des dehors trompeurs que l'usage du monde exige. J'ai grand' peur que celui qui , dès la première vue , me traite comme un ami de vingt ans , ne me traitât au bout de vingt ans comme un inconnu , si j'avois quelque important service à lui demander *. et , quand je vois <3es hommes si dissipés prendre un intérêt si tendre à tant de gens , je présumerois volontiers qu'ils n'en prennent à personne.
La véritable politesse consiste à mar-
Diverses. 16%
quer de îa bienveillance aux hommes ; elle se montre sans peine quand on en a : c'est pour celui qui n'en a pas, qu'en est forcé de réduire en art ses apparences.
Quel contraste entre les discours , les sentimens et les actions des honnêtes gens ! Quand je vois les mêmes hommes changer de maximes selon les cotteries ; molinistes dans l'une , jansénistes daas l'autre > vi!s courtisans chez un ministre , frondeurs mutins chez un mécontent; quand je vois un homme doré décrier le luxe , un financier les impôts , un prélat le dérèglement ; quand j'entends une femme de la cour parler de modestie , un grand seigneur de vertu , un auteur de simplicité , un abbé de religion , et que ces absurdités ne choquent personne ; ne dois - je pas conclure à l'instant , qu'on ne se soucie pas plus ici d'entendre la vérité que de la dire , et que , loin de vouloir persuader les autres quand on leur parle > on m
i66 Maximes
cherche pas même à leur faire penser qu'on
croit ce qu'on leur dit \
Les auteurs, les gens de lettres, les philosophes ne cessent de crier que , pour remplir ses devoirs de citoyen , pour servir ses semblables , il faut habiter les grandes villes ; selon eu* , fuir Paris, c'est haïr le genre humain ; le peuple de la campagne est nul à leurs yeux ; à les entendre , ort croiroit qu'il n'y a des hommes , qu'où il y a des pensions , des académies et, des dîners. De proche en proche la même pente entraîne tous les états. Les contes, les romans, les pièces de théâtre , tout tire sur les provinces , tout tourne en dérision la simplicité des mœurs rustiques , tout prêche les manières et les plaisirs du grand monde : c'est une honte de ne les pas connoître ; c'est un malheur de ne les pas goûter. Qui sait de combien de filou* et de filles publiques l'attrait de ces plaisirs imaginaires peu-* pie Paris de jour en jour. Ainsi , les
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préjugés et l'opinion renforçant l'effet des isystêmes politiques , amoncellent , entassent ■les habitans de chaque pays sur quelques j points du territoire , et laissent tout le ; reste en friche et désetc : ainsi , pour faite 1 briller les capitales , se dépeuplent les hâtions; et, ce frivole éclat, qui frappe les yeux des sots, fait courir l'Europe à grands pas vers sa ruine. j
. Les Français du bel air ne -comptent qu'eux dans tout l'univers; tout le . reste n'est rien à leurs yeux. Avoir un carrosse, un suisse , un maître d'hôtel , c'est être comme tout le monde. Pour être comme tout le monde, il faut être comme très-peu de gens. Ceux qui vont à pied ne sont pas du monde ; ce sont des bourgeois , des hommes du peuple, des gens de l'autre monde, et l'on diroit qu'un carrosse n'est pas tant nécessaire pour se conduire, que pour exister.
Devant celui qui. pense , toutes les distrtictiigis civiles disparaissent. Il voit les
i68 Maximes
mêmes passions, les mêmes sentimens daro le goujat et dans l'homme illustre; il n'y différne que leur langage et qu'un coloris plus ou moins apprêté : et si quelque différence essentielle les distingue, elle est au préjudice des plus dissimulés. Le peuple se montre tel qu'il est , et n'est pas aimable ; mais il faut bien que les gens du monde se déguisent ; s'ils se mon-; troient tels qu'ils sont , ils feroient horreur.
De la Conversation.
JL* E ton de la bonne conversation n'est ni pesant , ni frivole ; il est coulant et naturel , sage sans pédanterie , gai sans tumulte , po'î sans affectation , galant sans fadeur , badin sans équivoques. Ce ne sont ni des dissertations , ni des épigrammes ; on y raisonne sans argumenter , on y plaisante sans jeux de mots ; on y associe avec art l'esprit et la raison > les rnarirriçs et les
Diverses» i
illies , la satyre aiguë , l'adroite flatterie j la morale austère : on y parle de tout 9 laur que chacun ait quelque chose à dire i n n'approfondit point les questions de ;eur d'ennuyer , on les propose comme n passant , on les traite avec rapidité ;, Il précision mène à l'élégance ; chacun tit son avis , et l'appuie en peu de mots ^ lui n'attaque avec chaleur celui d'autrui , lut ne défend opiniâtrement le sien : on [discute pour s'éclairer , on s'arrête avant la lispute ; chacun s'instruit , chacun s'amuse» (tous s'en vont contens , et le sage même 'peut rapporter de ces entretiens des sujets dignes d'être médités en silence.
[* Le talent de parler tient te premier rang 'dans l'art de piaire ; c'est par lui seul qu'on peut ajouter de nouveaux charmes à ceux auxquels l'habitude accoutume les sens. C'est l'esprit qui non-seulement vi-» vîfie le corps , mais qui le renouvelle en quelque sorte ; c'est par la succession des seotiœens et des idées qu'il anime et varie
o Maximes
la physionomie ; et c'est par les discout| qu'il inspire , que l'attention , tenue e haleine , soutient long - temps le mêmfl1 intérêt sur le même objet.
Le bon usage du monde , celui qujl nous y fait te plus rechercher et chérir n'est pas tant d'y briller que d'y fainj briller les autres , et mettre , à force dcf modestie , leur orgueil plus en liberté Ne craignons pas qu'un homme d'esprit ,| qui ne s'abstient de parler que par retenue et discrétion , puisse jamais passer] pour un sot. Dans quelque pays que cet puisse être , il n'est pas possible qu'oi juge un homme sur ce qu'il n'a pas dit , et qu'on le méprise pour s'être tu. Airj contraire , on remarque en général que' les gens silencieux en imposent ; qu'on s'écoute devant eux , et qu'on leur donne •beaucoup d'dttemion quand ils parlent : ce qui , leur laissant le choix des occasions , et faisant qu'on ne perd rien de ce
eijiie
Diverses. \y%
!s disent t met tout l'avantage de leur é. Il est si difficile à l'homme le plus frje de garder toute sa présence d'esprit is un long flux de paroles ;ri est si raqu'il ne lui échappe des choses dont 'hénlse repent à loisir , qu'il aime mieux »enir le bon, que risquer le mauvais, emfin, quand ce n'est pas faute d'esprit îtra'il se tait , s'il ne parie pas , quelque priilscret qu'il puisse être , le tort en est à «:|(:ux qui sont ayec lui.
Le grand caquet vient nécessairement u de la prétention à l'esprit, ou du prix u'on donne à des bagatelles dont on croit ottement que les autres font autant de as que nous. Celui qui connoît assez de hoses , pour donner à toutes leur véritale prix, ne parle jamais trop ; car il ait apprécier aussi l'attention qu'on lui onne, et l'intérêt qu'on peut prendre à ses discours. En général , les gens qui savent peu , parlent beaucoup ; et les
iji Maximes
gens qui savent btaucoup , parlent p Il est simple qu'un ignorant trouve i portant tout ce qu'il sait , et le dise
tout le monde. Mais un homme instrf
n'ouvre pas aisément son repeno?re j
auroit trop à dire, et il voit encore pi
à dire après lui ; il se tait.
On ne considère pas assez combien Y\
bitude de passer sa vie à dire des tU
rétrécit l'esprit. Les gens oî ifs , Joujot
ennuyés d'eux-mêmes ^s'efforcent de do
ner un grand prix à l'art de les amuseï
et l'on diroit que le savoir - vivre co
siste à ne dire que de vaines paroles)
mais la société humaine a un objet pli!
noble ; et ses vrais plaisirs ont plus cl
solidité. L'organe de la vérité, le pli
digne organe de l'homme * le seul doij
''usage le distingue des animaux , ne Kj
a point été donné pour n'en pas tirer ui
meilleur parti qu'ils ne font de leurs cri;
Il se dégrade au-dessous d'eux, quand i
parle pour rfe rien dire jet l'homme doi
Diverses. 17 j
I? homme jusques dans ses délassemens.
Ë/entretien de* paysans a des charmes,
|eiM:me pour ces 2rr.es élevées avec qui le
. aimerc"-: à s'instruire. On trouve dans
rf •■ naïveté villageoise des caractères plus
0 fcirqué* , plus d'hommes pensans par eux-
mes, qpe sons le masque uniforme des
bilans des villes , où chacun se montre
taiûie sont les autres , plutôt que comme
est lui même. On trouve encore en eux
zs cœurs sensibles aux moindres caresses,
j: qui s'e^ur^enr heurçux de l'intérêt qu'on
rend à leurs affaires et à leur bonheur.
ur œur ni leur esprit ne sont point
corné* ';«?r Part ; ils n'ont point appris
[1 se former sur nos modèles , et l'on n'a
ias peur de trouver en eux l'homme de
l'homme , au lieu de celui de la nature.
Des Femmes,
jLd Es anci?r<s avoiem en général un trèsgrand respect pour les temmes > mais ils
$74 Maximes
ïïiarquoient ce respect en s'abstenant I
les exposer au jugement du public ,
croyoient honmer Jeur modestie , en
taisant sur leurs autres vertus. Us avoi<
pour maxime , que le pays où les mcei
étoient les plus pures , étoit celui où 1'
parloit le moins des femmes ; et que
femme la plus honnête étoit celle dont <
parloit le moins. C'est sur ce princiri
qu'un Spartiate , entendant un étrangi!
faire de magnifiques éloges d'une damj
de sa connoissance , l'interrompit e
colère : ne cesseras-tu point , lui dit-il , d
médire d'une femmç de bien ? De-là ve
noit encore que dans leurs comédies le
rôles d'amoureuses et de filles à mariei
ne représentent jamais que des esclaves!
ou des filles publiques. Ils avoient une!
telle idée de la modestie du sexe , qu'ils1
auroient cru manquer aux égards qu'ils luil
dévoient, de mettre une honnête fille sur!
la scène , seulement en représentation.
En un mot , l'image du vice à découvert
ID I V E Tl S E S.
s choquoit moins , que celle de la pusur offensée.
Chez nous , la femme la plus estimée est elle qui fait le plus de bruit ; de qui Ton arle le plus ; qu'on voit le plus dans le londe ; chez qui l'on dîne le plus souent ; qui donne le plus impérieusement e ton ; qui juge , tranche , décide , prononce , assigne aux talens , au mérite 9 ux vertus , leurs degrés et leurs places 9 t dont les humbles savans mendient le plus bassement la faveur. Sur la scène 9 c'est pis encore. Au fond , dans le monde „ elles ne savent rien , quoiqu'elles jugens de tout ; mais au théâtre , savantes du savoir des hommes ; philosophes , grâces aux auteurs t eiies écrasent notre sexe de ses propres talens, et les imbécilles spectateurs vont bonnement apprendre des femmes ce qu'ils ont pris soin de leuî dicter. Tout cela , dans le vrai , c'est se moquer d'elles , c'est les taxer d'une vanité puérile à et je ne doute pas que les
iy6 Maximes
plus sages n'en soient indignées. Parcourt! la plupart des pièces modernes ; c*e| toujours une femme qui sait tout , q| apprend tout aux hommes ; c'est ton!
jours la darne de cour qui fait dire catéchisme au petit Jean de Saintrê, U enfant ne sauroit se nourrir de son pain s'il n'est coupé par sa gouvernante. Voil l'image de ce qui se passe aux nouvelle pièces. La bonne est sur le théâtre , e les enfans sont dans le parterre.
La galanterie françoise a donné au; femmes un pouvoir universel , qui n'; besoin d'aucun tendre sentiment pour si soutenir. Tout dépend d'elles ; rien ne s< fait que par eiles ou pour elles ; l'oîymp< et le parnasse,la gloire et la fortune son également sous leurs loix. Les livre; n'ont de prix, les auteurs n'ont d'estime qu'autant qu'il plait aux femmes de leui en accorder ; elles décident souverainement des plus hautes connoissances , ainsi que des agréable*. Poésie , littérature
histoire
Diverses: 17?
tiistoire i philosophie , politique même , on voit d'abord , au style de tous les livres , qu'ils sont écrits pour amuser de jelies femmes ; et l'on vient de mettre la bible en histoires galantes. Dans les affaires , elles ont , pour obtenir ce qu'elles demandent , un ascendant naturel jusque?
sur leurs maris , non parce qu'ils sons leurs maris , mais parce qu'ils sont hommes , et qu'il est convenu qu'un homme ne refusera rien à aucune femme , fût-ce même la sienne.
Au reste , cette antorité ne suppose nî attachement , ni estime ; mais seulement de la politesse et de l'usage du monde ; car d'ailleurs , il n'est pas moins essentiel à la galanterie françoise de méprisée les femmes que de les servir. Ce mépris est une sorte de titre qui leur en impose : c'est un témoignage qu'oa a assez vécu avec elles pour les connoître. Quiconque les respecteroit , passeroit à lears yeux pour un novice > un paladin , uq Tome L m
*7§ Maximes
homme qui n'a connu les femmes que dans les romans. Elles se jugent avec tant d'équité , que les honorer seroit être indigne de leur plaire ; et la première qualité d'homme à bonnes fortunes est d'être souverainement impertinent.
Le manège de la coquetterie exige un discernement plus fin que celui de îa politesse ; car pourvu qu'une femme polie le soit envers tout le monde , elle a toujours assez bien fait ; mais la coquette perdroit bientôt son empire par cette uniformité mal adroite. A force de vouloir obliger tons ses amans , elle les rebute- Eoit tous. Dans la société les manières qu'on prend avec tous les hommes ne laissent pas de plaire à chacun ; pourvu qu'on soit bien traité , l'on n'y regarde pas de si près sur les préférences ; mais en amour une faveur qui n'est pas exclusive est une injure. Un homme sensible aimeroit cent fois mieux être seul malr traité , que caressé avec tous les autres jj
et ce qui peut arriver de pis est de n'être point distingué. Il faut donc qu'une femme qui veut conserver plusieurs amans , persuade à chacun d'eux qu'elle le préfère , et qu'elle le lui persuade sous les yeux de tous les autres , à qui elle en persuade autant sous les siens.
Voulez vous voir un personnage embarrassé ? placez un homme entre deux femmes avec chacune desquelles il aura des liaisons secrettes ; puis observez quelle sotte figure il y fera. Placez en même cas une femme entre deux hommes ( et sûrement l'exemple ne sera pas plus rare ) , vous serez émerveillé de l'adresse avec laquelle elle donnera le change à tous deux , et fera que chacun se rira de l'autre. Or si cette femme leur témoignoit la même confiance» et prenoit avec eux la même familiarité ? comment seroient-ils un moment ses dupes ? En les traitant également , ne montreroit-elle pas qu'ils ont les mêmes droits sur elle ? Oh ! qu'elle s'y prend bïea
M lj
ï3o Maximes
mieux que cela ! Loin de les traiter de la même manière , elle affecte de mettre entre eux de l'inégalité ; elle fait si bien que celui qu'elle flatte croit que c'est par tendresse , et que celui qu'elle maltraite croit que c'est par dépit. Ainsi chacun content de son partage , la voit toujours s'occuper de lui , tandis qu'elle ne s'occupe en effet que d'elle seule.
Dans le désir général de plaire , la coquetterie suggère de semblables moyens. Les caprices ne feroient que rebuter , s'ils n'étoient sagement ménagés ; et c'est en les dispensant avec art , qu'une femme en fait les plus fortes chaînes de ses esclaves.
A quoi tient tout cet art , si ce n'est à des observations fines et continuelles , qui lui font voir à chaque instant ce qui se passe dans les cseurs des hommes , et qui la disposent à porter à chaque mouveraent secret qu'elle aperçoit , la force qu'il faut pour le suspendre ou l'accélérer ? Or cet art s'apprend-il l Non ; il
Diverses. i8i
naît avec les femmes ; elles Vont tontes % et jamais les hommes ne l'ont au même degré. Tel est un des caractères distinclifs du sexe. La présence d'esprit , la pénétration , les observations fices sont 1& science des femmes : l'habileté de s'en prévaloir est leur talent.
Les femmes sont fausses , nous dit-on : non ; elles le deviennent» Le don qui leur est propre est l'adresse , et non pas la fausseté. Dans les vrais penchans de leur sexe , même en mentant , elles ne sont point fausses. Pourquoi consultez-vous leur bouche , quand ce n'est pas elle qui doit parier ï Consultez leurs yeux , leur teint 9 leur respiration , leur air craintif , leuç molle résistance : voilà le langage que la nature leur donne pour vous répondre. La touche dit toujours , non, et doit ie dire; ■mais l'accent qu'elle y joint n'est pas toujours le même , et cet accent ne sait point mentir. La femme n'a- t-elle pas les saêmcs besoins que l'homme , sans avoir
H iij
le même droit de les témoigner ? Sort sort seroit trop cruel , si même dans! les désirs légitimes elle n'avoit un langage équivalent à celui qu'elle n'ose tenir. Ne lui faut- il pas un art de ccmmumquer ses penchans , sans les décou-' vrir ? Combien ne lui importe- 1- il pasi d'apprendre k^ toucher le cœur de l'homme sans paroîcre songer à lui ? Quel discours charmant n'est-ce pas que la pomme de Garathéè et sa fuite maladroite ? Que faudra -t- il qu'elle ajoute à cela ? Ira telle dire au berger qui la suit entre les saules , qu'elle n'y fuit qu'à dessein de l'y attirer ? Elle mentiroit , pour ainsi dite ; car alors elle ne l'attireroit plus. Flus une femme a de ré. serve , plus elle doit avoir d'art , même avec son mari. Oui , je soutiens qu'en tenant la coquetterie dans ses limites , on la rend modeste et vraie ; et qu'on en fait une loi de l'honnêteté.
Douce pudeur ! suprême volupté de
Diverses. 183
l'amour , que de charmes perd une femme , au moment qu'elle renonce à toi ! cornb;en , si elle connoissoit ton empire , elle mettroit de soin à te conserver , si non par honnêteté , du moins par coquetterie 1 Mais on ne joue pas la pudeur. Il n'y a point d'artifice plus ridicule que celui qui la veut imiter.
L'audace d'une femme est le signe assure de sa honte : c'est pour avoir trop à rougir , qu'elle ne rougit plus : et si quelquefois la pudeur survit à la chasteté , que doit- on penser de la chasteté , quand la pudeur même est éteinte ?
En gênant les désirs , la pudeur les enflamme ; ses craintes , ses détours , ses réserves , ses timides aveux , sa tendre et naïve finesse , disent mieux ce qu'elle croit taire , que la passion ne l'eût dit sans elle : c'est elle qui donne du prix aux faveurs et de la douceur aux refus. Le véritable amour possède en effet ce que la seule pudeur lui dispute \ ce mélange de foiblesse
184 Maximes
et de modestie le rend plus touchant ei plus tendre ; moins il obtient , plus la va leur de ce qu'il obtient en augmente ; ei c'est ainsi qu'il jouit à la fois de ses privations et de ses plaisirs.
Si la pudeur étoit un préjugé de lai société et de l'éducation , ce sentiment devroit augmenter dans les lieux où l'é ducation est plus soignée , et où l'on ra fine incessamment sur les loix sociales ; il devroit être plus foible par-tout où l'o est resté plus près de l'état primitif. C'est tout le contraire. Dans nos montagnes , les femmes sont timides et modestes , un mot les fait rougir ; elles n'osent lever) les yeux sur les hommes , et gardent le] silence devant eux. Dans les grandes villes Js la pudeur est ignoble et basse ; c'est lai seule chose dont une femme bien élevée) auroit honte ; et l'honneur d'avoir fait» rougir un honnête homme n'appartient qu'aux femmes du meilleur air.
Les femmes qui ont perdu le plus la
D I VE R SE S. ï8<J
loueur , prétendent bien être plus vraies je les autres , et se iaire valoir de cette 'fanchise ; mais -elles n'ont jamais perp'adé cela qu'à des sots. Le plias grand lein de leur sexe ôté , que reste-t-il qui fîs retienne , et de quel honneur ferontllles cas ,, après avoir renoncé à celui lui leur est propre ? On n'arrive Nà ce li'OÎnt de dépravation , qu'à force de vices 'ju'on garde tous , et qui ne régnent qu'à la faveur de l'intrigue et du mensonge» 'Au contraire , celles qui ©nt encore de la Dudeur , qui ne s'enorgueillissent point de leurs fautes , qui savent cacher leurs désirs* nême à ceux qui les inspirent ; celles dont is en arrachent les aveux avec le plus 3e peine , sont d'ailleurs les plus vraies , !es plus sincères , les plus constantes dans tous leurs engagemens .; et celles sur U ifoi desquelles on peut généralement le plus compter. Je ne saclie que la sei^e mademoiselle de YEnclas , qu'on a;t pu ckti pour exception connue à ces remar-
?iS5 Maximes
fques. Aussi mademoiselle de YEncla a-t-elle passé pour un prodige. Dans mépris des vertus de son sexe , elle avoi dit-on , conservé celles du nôtre : on van sa franchise , sa droiture , ia sûreté de s< commerce , sa fidélité dans l'amitié. Enfi« pour achever le tableau de sa gloire , c dit qu'elle s'étoiî faite homme ; à la boni heure : mais avec toute sa haute réputatior je n'aurois pas plus voulu de cet homme pour mon ami , que pour ma maîtresse.
Que la chasteté doit être une vertu d licieuse pour une belle femme qui a que que élévation dans l'ame ! Tandis qu'e! voit toute Sa terre à ses pieds , elle trior phe de tout et d'elle même : elle s'él ,ve dans son propte cœur un trône suqi: tout vient rendre hommage ; les sen mens tendres ou jaloux , mais toujo respectueux , des deux se.ces ; l'estime u verselle et la .sienne propre , lui paye sans cesse , en tribut de gloire , les comb <le quelques instsns. Les privations so
Diverse s; 187
-- lassapères , mais le prix en est perma-'
n lent : quelle jouissance pour une ame loble , que l'orgueil de la vertu joint à ■1 beauté ! Réalisez une héroïne de ro-
Inan , elle goûtera des voluptés plus p Jxquises que les Lais et les Cléopâtres ;
|:t quand sa beauté ne sera plus , sa gloire
|;t ses plaisirs resteront encore : elle seule
(saura jouir du passé.
Une femme hardie , effrontée , intri-
[gante , qui ne sait attirer das amans que Jpar la coquetterie , ni les conserver que Jpar les faveurs , les fait obéir comme ides valets dans les choses serviîes et (communes ; dans les choses importantes Jet graves , elle est sans autorité sur eux,1 ÎMais la femme à la fois honnête , aima- J ble et sage ; celle qui force les siens à la I respecter ; celle qui a de la réserve et de la modestie ; celle , en un mot , qui soutient l'amour par l'estime , les envoie d'un signe au bout du monde ? au combat, à la gloire, à la mort , où il lui
îS8 M'a xi mes
plaît : cet empire est beau , et vaut bîèi
2a peine d'être acheté.
li est certain que les femmes seulej pourraient ramener l'honneur et la probi té parmi nous : mais eiies dédaignent dei Bîàins de la vertu un empire qu'elles n< veulent devoir qu'à leurs charmes.
Que de grandes choses on feroit avec le désir d'être estimé des femmes, si l'or savoit mettre en ceuyre ce ressort ! Malheur au siècle- où< les femmes perden leur ascendant, et où leurs jugemens n* font plus rien aux hommes ! c'est le der« nier degré de la dépravation; Tous les peuples qui ont eu des mœurs- ont res pecté les femmes Voyez Sparte, voyez les Germains ; voyea Rome , Rome le siège de la gloire et de la vertu , si ja4 «nais elles en eurent un sur la terre,} C'est- là que les femmes honoroient lès; exploits des grands généraux , qu'elles pleûroient publiquement les pères de la pairie, que leurs voeux ou leurs deuiia!
écoienti
Diverses, ïB$
€ïû»ènt consacrés comme le plus solennel jugement de ia République. Toutes les grandes révolutions y vinrent des femmes ; par une femme Rome acquit la liberté ; par une femme lés Plébéiens .obtinrent le consulat ; par une femme finit la tyrannie des Deceiîivin ; par les femmes Rome assiégée fut sauvée des mains d'un proscrit. Galahs français , qu'eussiez- vous dit en voyant passer cette procession , si ridicule à vos yeux moqueurs ? Vous l'eus-; iiez accompagnée de vos huées. Que nous voyons d'un œil diflérent les mêmes ob* jets 1 et peut-être avons-nous tous raison; Formez ce cortège de belles dames françoises , je n'en connais point de plus indécent : niais corriposez-ie de romaines t Vous aurez , tous , les yeux des Volsques et le coeur de Coriolan.
Femmes 1 femmes ! objers ckérs et funestes , que la nature orna pour notre supplice s oui punissez quand on vous br^ve , qui poursuivez quand on votï3 TqMG /• N >
190 Maximes
craint ; dont h haine et l'amour sont également nuisibles , et qu'on ne peut ni rechercher ni fuir impunément! Beauté, charme , attrait , sympathie ! être ou chimère inconcevable , abîme de douleurs et de voluptés ! beauté plus terrible aux mortels que l'élément où Ton t'a fait naître , malheureux qui se livre à ton calme trompeur ! c'est toi qui produis les tempêtes qui tourmentent le genre humain.
L'ascendant que les femmes ont sur les hommes n'est pas un mal en soi ; c'est un présent que leur a fait la nature pour le bonheur du genre humain ; mieux dirigé , il pourroit produire autant de bien qu'il fait de mal aujourd'hui. On ne sent point assez quels avantages naîtroient dans la société d'une meilleure éducation donnée à cette moitié du genre humain , qui gouverne l'autre. Les hommes seront toujours ce qu'il plaira aux femmes : si vous voulezj donc qu'ils deviennent grands et vertueux ,
Diverses. 191
[rapprenez aux femmes ce que c'est que I -grandeur d'ame et vertu.
L'empire des femmes sur les hommes I n'est point à elles , parce que les hommes n'ont voulu , mais parce qu'ainsi le veut [la nature ; il étoit à elles avant qu'elles parussent l'avoir. Ce même Hercule qui crut faire violence aux cinquante filles de Thespiîius , fut pourtant contraint de filer près d'Omphala ; et le fort Sarmon n'étoJt pas si fort que Daliia. Cet empire est aux femmes , et ne peut leur être aie , même quand elles en abusent : si jamais elies pouvoient le perdre , il y a longtemps qu'elles i'auroient perdu.
Toutes les facultés communes aux deux sexes ne leur sont pas également partagées, mais prises en tout 'elles se compensent. La femme vaut mieux comme femme et moins comme homme ; par-tout où elle fait valoir ses droits , elle a l'avantage ; par-tout où elle veut usurper les nôtres , elle reste au-dessous de nous»
N lj
t$l Maximes
Croyez- moi , mère judicieuse , ne taktt point de votre fille un honnête hominse^ comme pour donner un démenti à la; nature : faite*- en une honnête femme , et soyez sûre qu'elle en vaudra mieux ^om elle et pour nous.
La première et la plus importante tjffla* lue d'une femme est la douceur. Œm pour obéir à un être aussi imparfait l'homme » souvent si plein de vices» «cl toujours si plein de défauts , elle oSisU apprendre de bonne heure à souS:na| même l'injustice , et à supporter les traira d'un mari sans se plaindre : ce n'est pasj pour lui , c'est pour elle qu'elle doit êm\ douce. L'aigreur et l'opiniâtreté desfemtaai ne font jamais qu'augmenter leurs marna et les mauvais procédés des maris ; àïf sentent que ce n'est pas avec ces arta-es-îî|i qu'elles doivent les vaincre. Le cieS aa îes fit point insinuantes et persuada* pour devenir acariâtres ; il ne les point faibles pour être impérieuses ï
t Diverse s. 193
îeor donna point une voix si douce or dire des injures : il ne leur nt point des traits si délicats , pour les défigurer par la colère. Quand elles se fâchent , elles s'oublient ; elles ont souvent raison de se plaindre , mais elles ont toujours tort de gronder. Chacun doit garder le ton de son sexe ; un mari trop doux peut rendre une femme impertinente : mais , à moins qu'un homme ne soit un monstre , la douceur d'un© femme le ramène , et triomphe de lui tôt ou tard*
Les hommes , en général, sont moins constans que les femmes, et se rebutent plutôt qu'elles, de l'amour heureux. La femme pressent de loin l'inconstance de l'homme , et s'en inquièie ; c'est ce qui la rend aussi plus jalouse. Quand il com-f snence à s'attiédir , forcée à lui rendre , pour le garder, tous les soins qu'il prit autrefois pour lui plaire , elle pleure , elle s'humilie à son tour, et rarement avec iç même succès. L'attachement et les
soins gagnent les cœurs , maïs îls ne le* recouvrent guères.
Vous êtes b:en folles , vous autres femmes , de vouloir donner de la consistance à un sentiment aussi frivole et aussi passager que l'amour ! Tout change dans la nature ; tout est dans un flux continuel , et vous voulez inspirer des feux constans ! Et de quel droit pré-, tendez vous être aimées aujourd'hui , parce que vous l'étiez hier ? Gardez donc le même visage , le même âge , la mémo humeur ; soyez toujours la même , et l'on vous aimera toujours , si l'on peut.. Mais changer sans cesse et vouloir toujours qu'on vous aims, ce n'est pas cher-: cher des cœurs constans , c'est en chercher d'aussi changeans que vous*
Chez les peuples qui ont des mœurs ; les filles sont faciles et les femmes sévères : c'est le contraire chez ceux qui n'en ont pas. Les premiers n'ont égard qu'au délit , et les autres qu'au scandale. Il ne
Diverses. 19$
s'agit que d'être à l'abri des preuves ; le crime est compté pour rien.
Loin de rougir de leur foiblesse, les femmes en font gloire ; elles affectent da ne pouvoir soulever les plus 'égers fardeaux ; elles auroient honte d'être fortes : pourquoi cela ? Ce n'est pas seulement pour paroître délicates : c'est par une pré» caution plus adroite ; elles se ménagent de loin des excuses et le droit d'être foibles au besoin.
Entre les devoirs de îa femme , un des premiers est la propreté ; devoir spécial ; indispensable, imposé par la nature. ïl n'y a pas au monde un objet plus dégoûtant qu'une femme mal- propre , et le mari qui s'en dégoûte n'a pas tort. Ainsi , bien faire ce qu'elle fait n'est que le second des soins d'une femme : le premier doit être toujours de le faire proprement.
L'abus de la toilette n'est point ce qu'on pense : il vient plus d'ennui que de vanité. Une femme qui passe six heures k
N ÎV
1 9'5 Max i m f s
sa toilette ," n'ignore point qu'elle n'est; sort pas mieux mise que celle qui ntâ passe qu'une demi- heure ; mais c'est autant de pris sur l'assommante longueur du, temps ; et il va'it mieux s'amuse? de soi , que de s'ennuyer de tout. Sans la toiîet». te, que feroit-on de la. vie depuis midi jusqu'à neuf heures ? En rassemblant âcs, femmes autour de soi , on s\im.u<e à les, impatienter ; c'est déjà quelque chose * on évite les tcie-à-ttcs r^vec un mats? qu'on ne voit qu'à cette heure-là „ 'c'est beaucoup plus : et puis viennent les marchandes , les brocanteurs , les petits mes-?, sieurs , les petits auteurs , les vers, le% chansons , les brochures : sans la toilette , on ne réunirent jamais si bien, tout cela» Dans chaque société la maîtresse de ]a maison est presque toujours seuls ai* milieu d'un cercle d'hommes; on a peine. à concevoir d'où tant d'hommes peuvent se répandre par - tout ; ils semblent , . nme les espèces , se multiplier paï I3
Diverses. 197
|:îrculation. C'est donc la qu'une femme
pprend à parler , à agir et à penser comme
ox , et eux comme elle. C'est là qu'unique objet de leurs petites galanteries , Belle jouit paisiblement de ces insuhans hommages auxquels on ne daigne pas même donner un air de bonne foi : qu'importe? Sérieusement, ou par plaisanterie, on s'occape d'elle, et c'est sur tout ce qu'eile veut. Qj'une autre femme survienne , à l'instaut le ton de cérémonie succède à ia familiarité ; les grands airs commencent , l'attention des hommes se partage , et l'on se tient mutuellement dans une secrette gêne , dont on ne sort plus qu'en se séparant.
Mille liaisons secrettes doivent être le fruit de cette manière de vivre éparse et isolée parmi lant d'hommes ; tout le inonde en convient aujourd'hui , et l'expérience a détruit l'absurde maxime de vaincre les tentations en les multipliant,
Qa ne dit plus que cet usage est Tome L M V
1 98 Maximes
honnête , mais qu'il est plus agréable , ei c'est ce qui n'est pas plus vrai : car que amour peut régner où la pudeur est er dérision , et quel charme peut avoir unej vie , privée à la fois d'amour et d'hon» nêieté ? Aussi , comme le grand fléau dé tous ces gens si dissipés est l'ennui, les femmes se soucient- elies moins d'être aimées qu'amusées ; la galanterie et les soins valent mieux que l'amour auprès d'elles ; et pourvu qu'on soit assidu , peu leur importe qu'on soit passionné. Les mots même d'amour et d'amant sont bannis de l'intime société des deux sexes 9 et relégués avec ceux de chaîne et de flamme dans les romans qu'on ne lit pluSi On ditoit que le mariage n'est pas à Paris de la même nature que par-tout ailleurs. C'est un sacrement , à ce qu'ils prétendent ; et ce sacrement n'a pas la force des moindres contrats civils ; il semble n'être qua l'accord de deux personnes libres , qui conviennent de de:
Diverses. 199
meurer ensemble , de porter le même nom , de reconnohre les mêmes enfans , mais qui n'ont, au surplus, aucune sorte de droit l'une sur l'autre ; et un mari qui s'aviseroit de contrôler la mauvaise conduite de sa femme , n'exciteroit pas moins de murmures , que celui qui sotiffriroit ailleurs le désordre public de la sienne. Les femmes , de leur côté , n'usent pas de rigueur envers leurs maris ; elles ne les font point punir d'imiter leurs infidélités. Au reste , comment attendre de part et d'autre un effet plus honnête d'un lien % où le cœur n'a point été consulté ? Qui n'épouse que la fortune ou l'état , ne doit rien à la personne.
Chez la plupart des femmes l'amant est comme un des gens de la maison. S'il ne fait pas son devoir , on le congédie , et l'on en prend un autre ; s'il trouve mieux ailleurs , ou s'ennuie du métier , il quitte , et l'on en prend un autre. Il y a , dit- on % des femmes assez capri-
200 Maximes
cieuses pour essuyer même du maître de' 3a maison ; car enfin , c'est encore uns espèce d'homme. Cette fantaisie ne durs pas ; quand elle est passée , o.i le chasse 9 er l'on en prend un autre ; eu s'il s'obs* fine , on La garde , et l'on çn prend toujours un autre.
ais covnir.ent une femme vit^el'e cri-»
suite avec tous ces au;res-là , qui ont ainsi pris ou seça leur congé ? Bon 1. ellen'y vit point. Qa ne se voit pins ; on ne se connaît plus. Si jamais la fantaisie prenoit de renouer , on auroit une non* veile connoissar.ee à faire , et ce seroit beaucoup qu'on se souvint de s'être vus. Ailleurs , après une union si tendre , on ne pourrou se revoir de sang- froid , le cœur paipiteroit au nom de ce qu'on a une fois aimé , o^ tressailleroit à sa rencontre : mais à Paris, il n'e^t point ques* tien de cela ; vraiment ! les femmes ne croient donc autre chose que de tQflV*
Diverses. 10 i
Au reste , il faut en convenir ; commeles femmes de Paris ont plus de naturel qu'elles ne croient en avoir , pour peu qu'on les fréquente assidûment , pour peu qu'on les détache de cette étemelle repré«=> sentation qui leur plaît si fort , on les voit. bien- lot comme elles sont ; et c'est alors que toute l'aversion qu'elles ont d'abord inspirée par leurs couleurs , leur air , leurs, regards , leurs propos et leurs manières % se change en estime et en amitié. Il n'y a point de pays où les femmes soient plus éclairées , parlent en général plus sensément , plus judicieusement , et sachent donner au besoin de meilleurs conseils.
Elles servent avec zèle leurs amis ; et quoiqu'ordln2irement elles n'aiment qu'ellesmêmes , une longue habitude , quand elles, ont assez de constance pour l'acquérir , leur tient lieu d'un sentiment assez vit : celles qui peuvent supporter un attache* ment de dix ans , le gardent d'ordinaire
|Quie k«r vk 5 çt çllçi aiment les visas
ftoi Maximes
amis plus tendrement , plus sûrement au moins , que leurs jeunes amans. Au milieu de la vie frivole qu'elles mènent , elles savent dérober des momens h leurs plaisirs , pour les donner à leur bon naturel ; elies secourent le pauvre de leur bourse, et l'opprimé de leur crédit. Elles ont du penchant au bien ; elies en font beaucoup , et de bon cœur : en un mot, il est certain que ce sont elles seules qui conservent dans Paris le peu d'humanité qui y règne encore , et que sans elles on verroit les hommes avides et insatiables s'y dévorer comme des loups.
Les dames de Paris ont un extérieur de caractère aussi bien que de visage ; et comme l'un ne leur est guères plus favorable que l'autre, on leur fait tort en ne les jugeant que par- là. Elles se mettent bien ; ou du moins elles en ont tellement la réputation , qu'elles servent en cela , comme en tout , de modèle au reste d* l'Europe. En effet , on ne peut employée
Diverses. 203
avec plus de goût un habillement plus bizarre. Elles sont , de toutes les femmes , les moins asservies à leurs propres modes. La mode domine les provinciales :
mais les parisiennes dominent la mode , et la savent plier chacune à son avaritage. Les premières sont comme des copistes ignorans et serviles , qui copient jusqu'aux fautes d'orthographe : les autres sont des auteurs qui copient en maîtres , et savent rétablir les mauvaises leçons.
La parure des femmes de la cour est plus recherchée que magnifique ; il y règne plus d'élégance que de richesse. Ne voulant point se distinguer par le luxe , parce qu'elles seroient bien- tôt effacées par celles des financiers , elles ont choisi des moyens de distinction plus sûrs , plus adroits , et qui marquent plus de réflexion. Elles savent que des idées de pudeur et de modestie sont profondéi7;ent gravées dans l'esprit du peuple ; c'est là ce qui leur a suggéré des modes
a©4 Maximes
inimitables. Elles ont vu que le peuplai avoit en horreur le rouge , ou'il s'obstine i à nommer grossièrement du fard ; elles se | sont appliqué quatre doigts , non de fard I mais de rouge ; car le mot changé , la II chose n'est plus la même. Elles ont vu I qu'une gorge découverte est en scandale I au public ; elles ont largement échancré I' leurs corps : elles ont vu .... oh 1 bien des |
choses ! Elles ont mis dans leurs manières il
le même esprit qui dirige leurs ajus-
teroens. Cette pudeur charmante qui dis- | tingue , honore et embellit tout sexe , leur a apparu vile et roturière ; elles ont a- I rimé leur geste et leur propos d'une noble impudence ; et ii n'y a point d'hon* nets homme, à qui leur regard assuré ne I fasse baisser les yeux. C'est ainù que cessant d'être femmes , de peur d'être confondues avec les autres femmes , elles préfèrent leur rang à leur sexe , et imitent les filles de jois , arîa de n'être pa§
imitées.
Diverses. 20$
Ce rouge et ces corps échancrés ont ait tout le progrès qu'ils pouvoient faite, -es femmes de la ville ont mieux aimé énoncer à leurs couleurs naturelles et aux; |:harmes que pouvoit leur prêter Uamoroso* jensier des amans , que de rester mises, :omme des bourgeoises ; et si cet exemple n'a point gagné les moindres états % c'est qu'une femme à pied dans un pareil; équipape n'est pas trop en sûreté contra les insultes de la populace.
Les belles femmes cependant sont erj général plus modestes ; il y a plus de décence dans leur maintien ; mais il y a aussi plus de minauderies dans leurs ma- Bières j elles sont toujours si visiblement occupées d'elles-mêmes , qu'on n'est jamais exposé à la tentation qu'avok quelquefois M. de. Murait auprès des Angloises , de dire à une femme qu'elle est pelle , pour avoir le plaisir de le lui ap= prendre. ' Les femmes çnt le jugeaient plu::.
îoS Maximes
formé que les hommes : étant sur la dé-]! fensive presque dès leur enfance , et chargées d'un dépôt difficile à garder, le bieni et le mal leur sont nécessairement plutôt connus.
Les femmes ont la langue flexible ; elles parlent plutôt , plus aisément et plus agréablement que les hommes : on les accuse aussi de parler davantage :
cela doit être , et je changerois volontiers ce reproche en éloge ; la bouche et les yeux ont chez elles la même activité ; et par la même raison , l'homme dit ce qu'il sait ; la femme dit ce qui plaît : l'un , pour parler , a besoin de connotssance ; et l'autre de goût : l'un doit avoir pour objet principal les choses utiles ; l'autre les agréables. Leurs discours nç doivent avoir de formes communes , que celies de la vérité.
Les hommes philosopheront mieux qu'une femme sur le cœur humain ; mais elle lira mieux qu'eux dans le cœur des
Diverses, 207
lommes. C'est aux femmes à trouver 9
iour ainsi dire, la morale expérimentale;
a. nous , à la réduire en système» La
1 ismme a plus d'esprit , et l'homme plus
le génie ; la femme observe , et l'homme
raisonne. De ce concours résultent la lu-
sinière la plus claire et la science la
M)lus complette que puisse acquérir de
[lui-même l'esprit humain ; la plus sûre
■connoissance , en un mot , de soi et des
[autres , qui soit à la portée de notre
(espèce : et voilà comment l'art peut
itendre incessamment à perfectionner
[Finstrument donné par la nature.
Une femme bel- esprit » est le fléau de son mari , de ses enfans , de ses amis , de : ses valets , de tout le monde. De la sublime élévation de son beau génie , elle dédaigne tous ses devoirs de femme , et commence toujours par se faire homme à la manière de mademoiselle de VEnclos, Au-dehors elle est toujours ridicule et très- justement critiquée, parce qu'oa
Maximes sie peut manquer de l'être aussi-tôt qu*oi| sort de son état , et qu'on n'est point fait pour celui qu'on veut prendre. Tou tes ces femmes à grands ulens n'en impoj sent jamais qu'aux sots. On sait toujour quel est l'artiste ou l'ami qui tient 1; p.lume ou le pinceau qtund elles travail |ent. On sait quel est le discret homnu <#e lettres qui leur dicte en secret leurs oracles. Toute cette charlatanerie est indigne d'une honnête femme. Quand elle auroi <$£ vrais talens , sa prétention les avili* sfoit. Sa d:gnité est d'être ignorée ; sa gloire est dans l'estime de son mari; ses plaisirs sont dans le bonheur de sa famil-| le. Toute fille lettrée restera fille toute) sa vie , quand il n'y aura que des hon> aies sensés sur la terre >
Quarts cur nolim te âticere 9 GalU t ta es.
ÎDlVERSESi
iÔ9
De L'Éducation.
jS Ous commençons à nous instruire erl Commençant à vivre ; notre éducation" ommence avec nous ; notre premier précepteur est notre nourrice. Aussi ce mot d'éducation avoit il chez les anciens un autre sens que nous ne lui donnons plus: 1 signifioit nourriture. Ainsi l'éducation i l'institution , l'instruction , :>ortt trois choses aussi différentes dans leur objet , que la gouvernante , le précepteur et le maître. Ceiui d'entre nous qui sait le mieux suoDorter les biens et les maux de cette vie est , à mon gré , le mieux élevée D'où il suit que la véritable éducation con* siste moins en préceptes qu'en exercices. Si les hommes naissoient attachés au sol d'un pays , si la même saison durois toute l'année , si chacun tenoit à sa fortune de manier.; à n'en pouvoir jamais changer , la pratique d'éducation établis
aïo Maximes
seroit bonne à certains égards. L'enfant élevé pour son état, n'en sortant jamais ne pourroit être exposé aux inconvénient! d'un autre. Mais , vu la mobilité de choses humaines ; vu l'esprit inquiet et] remuant de ce siècle , qui bouleverse touij à chaque génération , peut- on concevokj isne méthode plus insensée , que d'élevé*! un enfant , comme n'ayant jamais à sortir; de sa chambre , comme devant être sans cesse entouré de ses gens ? Si le malheureux fait un seul pas sur la terre , s'il descend un seul degré , il est perdu. Ce n'est pas lui apprendre à supporter la peine ; c'est l'exercer à la sentir, Oîi ne songe qu'à conserver son enfance ; ce n'est pas assez : on doit lui apprendre à se conserver étant homme , à supporter les coups du sort , à braver l'opulence et la misère , à vivre , s'il le faut , dans des glaces d'Islande ou sur le brûlant loeher de Malte.
Nous naissons foibles , nous avons be*
Diverses. lit
oin de forces : nous naissons dépourvus de out , nous avons besoin d'assistance : nous laissons stupides , nous avons besoin de ugement. Tout ce que nous n'avons pas i notre naissance , et dont nous avons jesoin étant grands , nous est donné par 'éducation. Cette éducation nous vient de a nature , ou ces hommes , ou des choses. Le développement interne de nos facultés »t de nos organes est i'éducation de la nature ; l'usage qu'on nous apprend à faire de ce développement est l'éducation des hommes ; et l'acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent , est l'éducation des choses. Chacun de nous est donc formé par trois sortes de maîtres. Le diicipîe dans lequel leurs diverses leçons se contrarient , est mal élevé , et ne sera jamais d'accord avec luimême : celui dans lequel elles tombent ' toutes sur les mêmes points , et tendent aux mêmes fins , va seul à son but et vit conséquemment: celui-là seul est bien élevé, ^
La première éducation de l'enfance êï celle qui importe le plus ; et elle appar tient incontestablement aux femmes. S l'auteur de la nature eût voulu qu'ell appartînt aux hommes , il leur eût donn du lait pour nourrir les enfans. Outre qu les femmes sont à portée de veiller ; cette éducation de plus près que les horh mes , et qu'elles y influent toujours davan tage , le succès les intéresse aufli beau coup plus , puisque la plupart des veuve: se trouvent presque à la merci de leur, enfans > et qu'alors ils leur font vivemen sentir , en bien ou en mal , L'effet de 1; manière dont e les les ont élevés. Le mères , dit-on » gâtent leurs enfans : ei cela , sans doute , elles ont tort ; mai zrsoins dj tort que vous , peut-être , qu les dépravez. La mère veut que son ert fant soit heureux , qu'il le soit dès à présent ; en cela elle a raison : quand elle se trompe sur les moyens , il faut l'éclairer L'ambition , Pavarice , la tyrannie , h
. fausse
Diverses, àf}
usse prévoyance des pères , leur négîi^ gence , leur dure insensibilité , sont cerit Fois p'us funestes aux enfans , que l'aveugle tendresse des mères.
Il y a des caractères qui s'annoncent presque en naissant , et des enfans qu'on jpeut étudier sur le sein de leur nourrice* Ceux-là font une classe à part , et s'élèvent en commençant de vivre. Mais quant aux autres qui se développent moins vite , vouloir former leur esprit avant de 1s "connoître , c'est s'exposer à gâter le bien que la nature a fait , et à faire plus mal à sa placé.
Pour changer un esprit v il faudroit charte ger l'organisation intérieure : pour changer un caractère j il faudroit changer lé tempéraibmem dont il dépend ; et c'est en vam qu'on prétendroit y réussir 11 n6 s'agit donc pas de changer le caractère d'un enfant et de plier son naturel ; mais au contraire de le pousser aussi loin qu'il peut aller , de le cultiver , et d'empêché? Tome L o
ii4 Maximes
qu'il ne dégénère ; car c'est ainsi qu'un homme devient tout ce qu'il peut être , et que l'ouvrage de la nature s'achève en lui par l'éducation.
Avant de cultiver le caractère , il faut l'étudier , attendre paisiblement qu'il se montre , lui fournir les occasions de se montrer , et toujours s'abstenir de rien faire , plutôt que d'agir mal à- propos. A tel génie il faut donner des ailes , à d'autres des entraves ; l'un veut être pressé , l'autre retenu ; l'un veut qu'on le flatte , et l'autre qu'on l'intimide : il faudroit tantôt éclairer , tantôt abrutir. Tel homme est fait pour porter la connoissance humaine jusqu'à son dernier terme ; à tel autre , il est même funeste de savoir lire. Attendons la première étincelle de raison ; c'est elle qui fait sortir le caractère et lui donne sa véritable forme ; c'est par elle aussi qu'on le cultive , et il n'y a point , avant la raison , de véritable éducation pour l'homme.
Diverses. 21c
Qu'arrive -t- il d'une éducation commencée dès le berceau, et toujours sous une même formule , sans égard à la prodigieuse diversité des esprits ? Qu'on donne à la plupart des instructions nuisibles ou déplacées ; qu'on les prive de celles qui leur conviendroient ; qu'on gêne de toutes parts la nature ; qu'on efface les grandes qualités de l'ame , pour en substituer de petites et d'apparentes qui n'ont aucune réalité ; qu'en exerçant indistinctement aux mêmes choses tant de talens divers , or* efface les uns par les autres , on les confond tous ; qu'après bien de soins perdus à gâter dans les enfans les vrais dons de la nature , on voit bientôt ternir cet éclat passager et frivole qu'on leur préfère ; qu'on perd à la fois ce qu'on a détruit et ce qu'on a fait ; qu'enfin , pour le prix de tanr de peines indiscrètement prises , ■bus ces petits prodiges deviennent des esprits sans torce , des hommes sans mé-
o ij
ai6 Maximes
rite , uniquement remarquables par leur (?>
foibiesse et leur inutilité. «
La première éducation doit être purement négative. Elle corniste * n°n point à enseigner la vertu, ni la vérité, rn^isj à garantir le cœur , du vice ; et l'esprit , de l'erreur. Si vous pouviez ne rien faire et ne laisser rien faire ; si vous pouviez amener votre élève sain et robuste à l'âge de douze ans , sans qu'il sût distinguer sa main droite de sa main gauche , dès vos premières leçons , le; yeux de son entendement s'ouvriroient s îa raUon ; sans préjugé, sans habitude, i n'auroit rien de lui qui pût contrarie l'effet de vos soins. Bientôt il dev endroi entre vos mains le plus s?ge des nom mes, et en commençant par ne rie; faire, vous auriez fait un prodige d'édu cation.
Tout est bien sortant des mains d J'auteur des choses : tout dégénère entr les mains de l'homme. Il force une ten
Diverses. 117
à nourrir les productions d'une aurte ; un
arbre, à porter les fruits d'un au:re : il mêle et confond les climats , les çîémens , les saisons : il mutile son chien , son cheval , son esclave : il bouleverse tout , il défigure tout : il aime la difformité « les monstres : il ne veut rien tel que l'a fait la nature, pas même "l'homme : il le faut dresser pour lai , comme un cheval de manège ; il le faut contourner à sa mode , comme un arbre de' son jardin. Sans cela , tout iroit plus mal encore . et notre espèce ne veut pas être façonnée à demi. Dans l'état où sont désormais les choses , un homme abandonné dès sa naissance à luimême parmi les autres , seroit le plus défiguré de tous. Les préjugés , l'autorité r îa nécessité , l'exemple , toutes les institutions sociales dans lesquelles nous nous trouvons submergés , étoufTeroient en lui la nature , et ne mettroient rien à la place. Elle y seroit comme un arbrisseau que le ka-sard fait naître au milieu d'un chemin ,
o iij
sï8 Maximes
et que les passant font bientôt périr en le heurtant de toutes parts , et le pliant dans tous les sens.
C'est du premier moment de la vie , qu'il faut apprendre à mériter de vivre; et comme on participe en naissant aux droits des citoyens , l'instant de noire naissance doit être le commencement de l'exercice de nos devoirs. S'il y a des loix pour l'âge mûr , il doit y en avoir pour l'enfance , qui enseignent à obéjr aux autres *, et comme on ne laisse pas la raison de chaque homme unique arbitre de ses devoirs , on doit d'autant moins^ abandonner aux lumières et aux préjugés ézs pères l'éducation de leurs enlans , qu'elle importe à l'état encore plus qu'aux pères.
La patrie ne peut subsister sans la liberté , ni la liberté sans la vertu , ni la vertu sans les citoyens : vous aurez tout , si vous formez des citoyens ; sans cela, vous n'aurez que de michans esclaves ? à
Diverses. 219
^commencer par les chefs de l'état. Or , pour former des citoyens et pour les lavoir hommes , il faut les instruire cnfans | et sous des règles prescrites par le gou-/7,2/jr [vernement. Si l'on n'apprend point aux hommes à n'aimer rien , on peut , saus doute , leur apprendre à aimer un objet plutôt qu'un autre , et ce qui est véritablement beau , plutôt que ce qui est difforme. Si donc les enfans sont élevés en commun dans le sein de l'égalité ; si on les exerce assez tôt à ne jamais regarder leur individu que par ses relations avec le corps de l'état , et à n'apercevoir , pour ainsi dire , leur existence , que comme une partie de la sienne ; s'ils sont imbus des loix de l'état et des maximes de la volonté générale ; s'ils sont instruits à les respecter par dessus toutes choses ; s'ils sont environnés d'exemples et d'objets qui leur parlent sans cesse de la patrie comme de leur tendre mère qui les nourjit , ds l'amour qu'elle a pour eux , des
220 Maximes
biens inestimables qu'ils reçoivent d'elîe, et du retour qu'ils lui doivent , ne doutons point qu'ils ne parviennent à i'aimer de ce sentiment exquis , que tout homme isolé n'a que pour lui-même , et à transformer ainsi en une vertu sublime , cette disposition dangereuse d'où naissent tous nos vices. Us auront appris à se chérir mutuellement comme des frères , à ne vouloir jamais que ce que veut la société , & substituer des actions d'hommes et de citoyens au stérile et vain babil des sophistes ; et c'est ainsi qu'ils deviendront un jour les défenseurs et les pères de la patrie , dont ils auront été si long- temps les enfans/
Il n'est plus temps de changer nos inclinations naturelles, quand elles ont pris leur cours , et que l'habitude s'est jointe à l'amour propre : il n'est plus temps de nous tirer hors de nous - mêmes , quand une fois le mol humain concentré dans nos cœurs, y a acquis cette méprisable