‹ Esprit, maximes, et principes /Chapitre 7 sur 13 · jC · texte numérisé non relu

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Diverses. im

(activité , qui absorbe toute vertu et fait la vie des petites âmes, Comment l'a- (mour de la pairie pourroit-il germer au milieu de tant d'autres passions qui l'étouffer.t ? et que reste t-ii pour des concitoyens , d<ms un cœur déjà partagé entre l'avarice , une maîtresse , et la vanité ? Il est bien étrange que , depuis qu'on1 se mêle d'élever des enfans , on n*ait imaginé d'autre instrument pour les conV cluire » que l'émulation 3 la jalousie , l'envie , la vanité , l'avidité , la vile crainte» toutes les passions les plus dangereuses s les plus promptes à fermenter , et les plus propres à corrompre i'ame , même avant que le corps soit formé. A chaque insiruc* tion précoce qu'on veut faire entrer dans leur tête , on plante un vice au fond de leur cœur ; d'insensés instituteurs pensent faire des merveilles en les rendant médians pour leur apprendre ce que c'est que bonté; et puis ils nous disent gravement, tel est l'homme. Oui , tel est l'homme que vous avez fait. j

lu Maximes

On raisonne beaucoup sur les qualiiésj d'un bon gouverneur. La première auepj j'en exigerois , ( et cette loi seule en suppose beaucoup d'autres , ) c'est de n'êire point un homme à vendre. Il y a des métiers si nobles , qu'on ne peut les faire pour de l'argent , sans se montrer indigne de les faire : tel est celui de l'homme de guerre , tel est celui de l'instituteur. Un gouverneur ! ô quelle ame sublime ! En vérité , pour faire un homme , il faut être ou père , ou plus qu'homme soi-même.

iVoilà la fonction que vous confiez tranquillement à des mercenaires !

Le respectable état de précepteur exige tant de talens qu'on ne sauroit payer tant de vertus qui ne sont point à prix , qu'il est inutile d'en chercher un avec de l'argent. Il n'y a qu'un homme de génie en qui Ton puisse espérer de trouver les lumières d'un maître ; il n'y si qu\:u ami très-. end re , à qui son cœur puisse inspirer le zèle d'un père : et le génie n'est guère

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à vendre , encore moins l'attachement.

Un père , quand il engendre et nourrit des enfans , ne fait en cela que le tiers de sa tâche. 11 doit des hommes à son espèce ; il doit à la société des hommes sociables ; il doit des citoyens à l'état. Tout homme qui peut payer cette triple dette , et ne le fait pas , est coupable , et plus coupable , peut-être , quand il la paye à demi. Celui qui ne peut remplir les devoirs d'un père , n'a pas droit de le devenir. Il n'y a ni pauvreté , ni travaux » ni respect humain , qui le dispensent de nourrir ses entans et de les élever luimême. Lecteurs , vous pouvez m'en croire, je prédis à quiconque a des entrailles , et néglige de si saints devoirs , qu'il versera long- temps sur sa faute des larmes amères , et n'en sera jamais console. ^

Mais les affaires , les fonctions , les devoirs...... Ah \ les devoirs ! <ans doute ,

le dernier est celui de père Ne nous étonnons pas qu'un homme , dont la femms

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a dédaigné de nourrir le fruit de union , dédaigne de l'élever. Mais que fait cet homme riche , ce père de famille si affairé , et forcé , selon lui , de laisser ses enfans à l'abandon ? Il paye un autre homme pour remplir ses soins qui lui sont à charge. Ame vénale ! crois- tu donner à ton fils un autre pcrë avec de l'argent ?] Ne t'y trompe point ; ce n'est pas mêm un maître que tu lui donnes , c'est u valet. Il en formera bientôr un second Quand on lit dans Plutarque , que Cato le censeur , qui gouverna Home avec tan de gloire, éleva lui-même son fils dès h berceau , et avec un tel soin , qu'il quittai tour pour être présent quand la nourrice' c'est- à* dire, la mère le rerouoi: et le lavoit quand on le d3ns Suétone , qu'Auguste maître du monde qu'il avoit conquis , e qu'il re'gissoit lui-même, enseignoit lu! même 'à ses pet«ts- fils à écrire, à nager les élérrcns des sciences, et qu'il les avoi sans cesse autour de lui , on ne peut s'em

pêche

Diverses. îîç

pêcher de rire des petites bonnes- gens de ce temps- ià , qui s'amuscient à de pareilles niaiseries , trop bornés , sans doute , pour savoir vaquer aux grandes affaires des grands hommes de nos jours.

Ne parlez; jamais raison aux jeunes1 gens , même en âge de raison , que vous ne les ayez premièrement mis en état de l'entendre. La plupart des discours perdus le sont bien plus par la faute des 'maîtres , que par celle des disciples. Le pédant et l'instituteur disent à peu près les mêmes choses j mais le premier le dit à tout prop'os ; le second ne les dit que quand ii est sûr de leur effet. Comme un !, somnambule * errant durent son sommeil , marche , en dormant , sur les bords d'un précipice dans lequel il tornb-roit , s'il étoit éveillé tout- à coup , de même un tenue homme, dans le sommeil de Y'xop.ofar, ce , échappe à des périls qu'il n'aperçoit pas : si ]e l'éveille $en sursaut , if est perdu ., 'tachons ,■ premièrement , de

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l'éloigner du précipice , et puis nous réveillerons pour le lui montrer de loin.

Ne raisonnez jamais sèchement avec la jeunesse. P.evêtez la raison d'un corps * si vous voulez la lui rendre sensible. Faites passer par le cœur le langage de l'esprit , afin qu'il se fasse entendre. Les. argumens froids peuvent déterminer nos opinions» non nos actions ; ils nous font croire et non pas agir ; on démontre ce qu'il faut penser , et non ce qu'il faut faire. Si cela est vrai pour tous les hommes , à plus forte raison l'est- il pour les jeunes gens encore enveloppés dansleurs sens , et qui ne pensent qu'autant qu'ils imaginent.

On s'imagina assez communément ,', surtout à Paris , que les enfans ne jasent jamais assez tôt , ni assez long-temps; €t Ton juge de l'esprit qu'ils auront étant grands , par les sottises qu'ils débitent étant jeunes. Que nroduit cependant dans le*!

enfans cette émancipation de paroles avant

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l'âge de parler , et le droit qu'on leur laisse prendre , de soumettre eftronîémenfc les hommes à leur interrogatoire ? De petits questionneurs babillards , qui ques** tionnent moins pour s'instruire que pouf importuner , pour occuper d'eux tout le monde , et qui prennent encore plus de goût à ce babil par l'embarras où ils s'aperçoivent que jettent quelquefois leurs questions indiscrettes ; en sorte que chacun est inquiet aussi-tôt qu'ils ouvrent la bouche* Ce n'est pas tant un moyen de les ins-* truire , que de les rendre étourdis et vains ; inconvénient plus grand , à mon avis » que l'avantage qu'ils acquièrent parla r/est utile : car par degrés , l'ignorance diminue ; mais la vanité ce iait jamais qu'augmenter. j

Notre éducation ne prescrit d'être savant , que dons les choses qui ne peuvent nous servir de rien ; et nos en fans sont précisément élevés comme les anciens athlètes des jeux publics , qui , destinant

leurs tttembres robustes à un exêfclce irîT3» tiîe et superflu , se gardoienr de les employer jamais à aucun travail profitable.

îl faut occuper les enfans ; l'oisiveté est pour eux fe danger le plus à craindre, Que faut-il donc qu'ils apprennent ? Voilà» certes , une belle question ! qu'ils apprennent ce qu'ils doivent faire étant hommes , et non ce qu'ils doivent oublier.

De toutes les facultés de l'homme , la tïjémoir'e est la première qui se développe et la plus commode à cultiver dans les enfans ; mais lequel est à préférer , de ce qu'il leur est aisé d'apprendre , ou de ce o.'il leur importe le plus de savoir ? Quand on réfléchit à l'usage qu'on fait en eux de^ cette faculté , à la violence qu'il faut leur faire, à l'éternelle contrainte où il fauî ies assujettir pour mettre leur mémoire en étalage , il est aisé de comparer l'utilité qu'ils en retirent , au mal qu'on leur fait souffrir pour cela. Quoi 1 forcer un enfant d'étudier des langues qu'il ne parlera ja*

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plais , même avant qu'il ait bien appris la sienne ! lui faire incessamment répéter et construire des vers qu'il n'entend point , et dont toute l'harmonie n'est pour lui c*u'au bout de ses doigts ; embrouiller son esprit de cercles et de sphères dont il n'a pas la moindre idée 1 l'accabler de mille noms de villes et de rivières qu'il confond sans cesse , et qu'il r'apprend tous les jours ! est-ce cultiver sa mémoire au profit de son jugement ?

Si tout cela n'étoit qu'inutile , je m'en plaindrois moins; mais n'est-ce rien que d'instruire un enfant à se payer de mots , et à cro re savoir ce qu'il ne peut comprendre ? Se pourroit il qu'un tel amas sie nuisît point aux premières idées dont on doit meubler une tête humaine ; et se vaudroit-il pas mieux n'avoir point de mémoire , que de la meubler de tout ce fatras , au préjudice des connoissances nécessaires dont il tient la place .? Non ; si la nature a donné au cerveau des enfans

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cette souplesse qui le rend propre à recevoir toutes sortes d'impressions , ce n'est pas pour qu'on y grave des noms de rois , des dates , des termes de blason , de sphère , de géographie , et tous ces mots sans aucun sens pour leur âge, et sans utilité pour quelque âge que ce soit , dont on accab'e leur triste et stérile enfance ; mais c'est pour que , de toutes les idées relatives à l'état de l'homme , toutes celles qui se rapportent à son bonheur et l'éclairent sur ses devoirs , s'y tracent de bonne heure en caractères ineffaçables , et lui servent à se conduire pendant sa vie d'une manière convenable à son être et à ses facultés.

Sans étudier dans les livres , la mémoire d'un enfant ne reste pas pour cela oisive : tout ce qu'il voit , tout ce qu'il entend le frappe , et il s'en souvient ; il tient registre en lui- même des actions , des discours des hommes ; et tout ce qui l'environne est le livie dans lequel , sans

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V songer , il enrichit continuellement sa •mémoire , en attendant que son jugement puisse en profiter. C'est dans le choix de ces objets , c'est dans le soin de lui présenter sans cesse ceux qu'il doit concoure , et de lui cacher ceux qu'il doit ignorer , que consiste le véritable art de cultiver la première de ses facultés ; et c'est par- là qu'il faut tâcher de lui former un magasin de connoissances , qui serve ■à son éducation durant la jeunesse ; et à sa conduite , dans tous les temps. Cette méthode, il est vrai , ne forme point de petits prodiges , et ne fait pas briller lei gouvernantes et les précepteurs ; mais elle forme des hommes judicieux et robustes , sains de corps et d'entendement ; qui , sans s'être fait admirer étant jeunes , se font honorer étant grands.

Une mère un peu vigilante , qui tient dans sa main les passions de ses enfans ., a cependant des moyens pour exciter et nourrir en eux le désir d'apprendre , ou

p iy

a^ Maximes

de faire telle ou telle chose ; et autant que ces moyens peuvent se concilier avec la plus entière liberté de l'enfant , et n'enr gendrent en lui nulle semence de vice , e.le doit les employer volontiers , sans s'opinïâtrer , quand le succès n'y répond pas ; car il aura toujours le temps d'apprendre ; mais il n'y a pas un moment à perdre pour lui former un bon naturel.

J'ai une telle idée du premier développement de la raison , que je soutiens que, quand un enfant ne sauroiç rien h. douze ans $ il n'en seroi: pas mpins instruit à quinze ; sans compter que r.en n'est moins îiécessa;re que d'être savant , et rien plus que d'e re sage et bon.

On ne saurait d:rc combien le chois çles yetemens , et les rnptifs de ce choijj influent sur :ation des en fans,. N

seulement d'aveugles mères prompt à leurs eafans ri,"> parures pour récompense ; on voit même «eurs menacer leurs * 4'tm hapiî ptyl

grossier et pluj simple , comme d'un châtiment. Si vous n'étudiez mieux ,• si vou ne conservez mieux vos bardes , on vous habillera comme ce petit paysan. C'est comme s'ils leurs disoient : sachez que Phomme n'est rien que par ses habits ; que votre pris est tout dans les vôtres. Faut- il s'étonner que de si sages leçons profitent à la jeunesse ; qu'elle n'estime que la parure , et qu'elle ne juge du mérite que sur le seul extérieur ?

On peut briller par la parure , mais on ne plaît que par la personne. Nos;aju$tèi» mens ne sont pas nous ; souvent ils déparent à force d'être recherchés , et souvent ceux qui font le plus remarquer celle qui les porte , sont ceux qu'on remarque le moins. L'éducstion des jeunes filles est en ce point tout- à- fait à contre- sens, On leur promet des ornemens pour récompense : on leur fait aimer les atours recherchés : qu'elle est belie ! leur dit-on , quand elles sont parées : et , tout au T*mt /, p y/

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contraire ; on devroît ieur faire entendre que tant d'ajustement n'est fait que pour cacher des défauts, et que le vrai triomphe de la beauté est de briller par elle-même.

Du soin des femmes dépend la première éducation des hommes ; des femmes dépendent encore leurs mœurs , leurs passions , leurs goûis , leurs plaisirs , leur bonheur même : ainsi toute l'éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire , leur être utiles , se faire aimer et honorer d'eux , les élever jeunes , les soigner grands , les conseiller , les consoler , leur rendre la vie agréable et douce ; voilà les devoirs des femmes dans tous les temps , et ce qu'on doit leur apprendre dès leur enfance. Tant qu'on ne remontera pas à ce principe , on s'écarrera du but , et tous les préceptes qu'on leur donnera , ne serviront de rien iïï pour leur bonheur, ni pour le nôtre.

ï\ ne s'agit point , en parlant à de jeuaes personnes , de leur faire peur de

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leurs devoirs , ni d'aggraver le joug qui leur est imposé par la nature. En leur exposant ces devoirs , soyez précis et facile ; ne leur laissez pas croire qu'on est chagrine quand on les remplit ; point d'air fâché , point de morgue. Leur ca-^ téchisme de morale doit être aussi court et aussi clair , que leur catéchime de religion ; mais il ne doit pas être aussi grave. Montrez-leur dans les mêmes devoirs la source de leurs plaisirs et le fondement ds leurs droits. Est-il si pénible «l'aimer pour erre aimée , de se rendre aimable pour être heureuse v de se rendre estimable pour être obéie , de s'honorer pour se faire honorer ; que ces droits sont h eau x ! qu'ils sont respectables ! qu'ils sont chers au cœur de l'homme , quand la:

femme sait les faire valoir ! il ne faut point attendre les ans ni la vieillesse pour en jouir, son empire commence avec ces vertus ; à peine ses attraits se développent , qu'elle régne déjà par ia doc-

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ceur de son cara :;e , et rend sa mq* clesue imposante.

Il y a un certain ! : e dévot dont , su. les spjeti 2 -rayes, on reb.n les

oreilles des y personnes son produira

}a ersuasion De pe lang 1 disproportionné à leurs idées , et du peu ■ cas qu'elles en font en secret , naît la facilité de céder à leùcs penchans , faute de raisons d' 1 : er tirées des choses! sr.êrnes. Une file élevéç sagement 'et pieusement a , sans doute , de fortes arme; contre les tentations ; mais -celle dont on nourrir uniquement le cœur eu plutôt Igs oreilles du jargon mistique , devient infailliblement ia pri;.e du premier séduc-? teur adroit oui l'entreprend. Jamais une jeune et beîje personne ne méprisera son corps ; jamais elle ne s'affligera de bo«v;e fei rands péchés que sa beauté fait

gÇKVmettre ; jamais elle ne pleurera sincèremenr e: devant Dieu , d'e;re un ob:et Û§ ÇQflVQÎtise^ jaa!aj$ çlje ne p0«r?a «94-

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re en- elle-même que le plus doux sentiment du cœur ne soit une invention de satan. Donnez-lui d'autres raisons en dedans et pour elle-même ; car celles là ne pénétreront pas. Ce sera pis encore si l'on met , comme on n'y manq;;? guères , de la contradicrion dans ses idées > ec qu'après l'avoir humiliée en avilissait son corps et ses charmes comme la spuil* lure du péché , on lui fasse ensuite respecr ter comme le temple de Jesus-Christ , ce même corps qu'on lui a rendu si méprisable. Les idées trop sublimes et trop basses sont également insuffisantes et ne peuvent s'associer : il faut une raison à la portée du sexe et de l'âge. La considération du devoir n'a de force , qu'autant qu'on y joint des motifs qui nous portent à le remplir.

Voulez- vous donc inspirer i'amour des bonnes mœurs aux jeunes personnes : sans leur dire incessamment , soyez sages , *tannçz le«r un grand jm£pî à i'ctfe |

%fî Maximes

faites - leur sentir tout le prix de la sagesse , et vous la leur ferez aimer. Il ne suffit pas de prendre cet intérêt au loin clans l'avenir ; montrez-le leur dans le moment même , dans les relations de leur âge , dans le caractère de leurs amans. Dépeignez-leur l'homme de bien , l'homme de mérite ; apprenez-leur à le reconsioître , à l'aimer , et à l'aimer pour elles ; prouvez leur qu'amies, femmes ou maîtresses , cet homme seul peut les rendre heureuses. Amenez la vertu par la raison , faites-leur sentir que l'empire de leur sexe et tous ses avantages ne tiennent pas seulement à sa bonne conduite , à ses mœurs , mais encore à celles des hommes ; qu'elles ont peu de prise sur des âmes viles et basses , et qu'on ne sait servir sa maîtresse , que comme on sait servir la vertu. Soyez sûr qu'alors en leur dépeignant les mœurs de nos jours , vous leur en inspirerez un dégoût sincère ; en leur montrant les gens à la mode , vous

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? ïes leur ferez mépriser ; vous ne leur ) donnerez que de l'éloignement pour leurs maximes , qu'aversion pour leurs sen- ' tîmens , que dédain pour leurs vaines galan- I teries ; vous leur ferez naître une ambition plus noble , celle de régner sur des âmes grandes et fortes , celle des femmes de Sparte , qui écoit de commander à des hommes.

Des Msurs de ce temps.

-IL El est le goût , telles sont les mœurs d'un siècle instruit : le savoir , l'esprit , le courage , ont seuls notre admiration ; et toi , douce et modeste vertu , tu restes toujours sans honneur 1 Aveugles que nous sommes au milieu de tant de lumières ! victimes de nos applaudissemens insensés , n'apprendrons-nous jamais combien mérite de mépris et de haine tout homme qui abuse , pour le malheur du genre humain ,

S40 Maximes

du génie et clés îalens que lui donne \M

nature ?

Les anciens avoient des héros , et met! toient clés hommes sur leurs théâtres ; nous] au contraire , nous n'y mettons que des! héros , et à peine avons-nous des hommes.] Les anciens partaient de l'humanité enl phrases moins apprêtées , m«âs ils sa-i voient mieux l'exercer. On pourroit appliquer à eux et à nous un trait rapporté par Plutarque , et que je ne puis m'empêcher de transcrire. Un vieillard d'Athènes cherchoit place au spectacle et n'en trouvoit point : de jeunes gens le voyant en peine , lui firent signe de loin \ il vint, mais ils se serrèrent et se moquèrent de lui. Le bon- homme fît ainsi le tour dû théâtre , fort embarrassé de sa personne , et toujours hué de la belle jeunesse. Les ambassadeurs de Sparte s'en.. aperçurent , et se levant à l'instant , p!a« cèrent honorablement le vieillard au milieu d'eux. Cette action tut remarquée de

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t le spectacle , et applaudie d'un battement de mains universel. Eh ! que de maux ! s'écria ie bon vieillard , d'un ton de douleur ; les Athéniens savent ce qui est honnête , mais les Laxédémqniens le pratiquent. Voilà la philosophie moderne , et les mœurs ces anciens.

J'observe que ces gens , si paisibles sur les injustices publiques , sont toujours ceux qui font le plus de bruit au moindre torÊ qu'on leur fait, et qu'ils ne gardent leur philosophie , qu'aussi long- temps qu'ils n'en ont pas besoin pour eux- mêmes. Ils ressemblent à cet Irlandois qui ne voulait pas sortir de son lit , quoique le feu fût à la maison. La maison brûle , lui crioiton : que m'importe ? réoondoit il ; je n'en, suis que le locataire- A la fin , le feu perpétra jusqu'à lui. Aussitôt il s'élance , il court > il crie , il s'agite ; il commence a comprendre qu'il faut quelquefois, prendre

: et à la maison qu'on habite , quoi? qu'elle ne nçjus appartienne pas,

$42 Maximes

La société est si générale dans le$( grandes villes et si mêlée , qu'il ne reste! plus d'asile pour la retraite , et qu'oni est en public jusques chez soi. A force; de vivre avec tout le monde , on n'ai plus de famille : à peme connoît-on ses parens ; on les voit en étrangers ; et la simplicité des mœurs domestiques s'éteintf avec la douce familiarité qui en faisoitj le charme.

La politesse française est réservée etj. circonspecte , et se règle uniquement sud ^l'extérieur : celle de l'humanité dédaigne) les petites bienséances , se pique moins] de distinguer au premier coup d'oeil les] états et les rangs , et respecte en général tous les hommes.

Je vois qu'on ne sauroit employer un( langage plus honnête , que celui de notre siècle ; et voilà ce qui me frappe : maisli je vois encore qu'on ne sauroit avoir des* mœurs plus corrompues , et voilà ce qui,| me scandalise, Pensons -nous donc êtrel

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îvenus gens de bien , parce qu'à force i donner des noms décens à nos vices , >us avons 2ppris à n'en plus rougir ?

Un habitant de quelques contrées éloi-"* lées , qui chercheroit à se former une ée des mœurs européennes sur l'état des iences parmi nous , sur la perfection de >s arts , sur la bienséance de nos spectaes , sur la politesse de nos manières , ir l'affabilité de nos discours , sur nos émonstrations perpétuelles de bienveil- ;nce , et sur ce concours tumultueux 'hommes de tout âge et de tout état , ui semblent empressés , depuis le lever e l'aurore jusqu'au coucher du soleil , à obliger réciproquement ; cet étranger , ii$ -je , devineroit exactement de nos aœurs le contraire de ce qu'elles sont, j

Aujourd'hui que des recherches plus ubtiles et un goût plus fin ont réduit l'art le plaire en principes , il iègne dans nos nceurs une vile et trompeuse uniformité ; ;t tous les esprits semblent avoir été jetés

dans un même moule : sans cesse îa p liîesse exige , la bienséance ordonne sans cesse on suit des usages , jamais s propre génie : on n'ose plus paroître qu'on est : il faut , poi:r connoîrre son am attendre les grandes occasions , c'est-à-dir attendre qu'il n'en soit plus temps.

Un précepteur Lacédémonien , à c l'on deniandoit par moquerie ce qu'il e seigneroit à son élève , répondit : je i apprendrai à aimer les choses honnêtes.

je rencontrons un tel homme parmi nou ]e lui dirois à l'oreille : gardez- vous bi de parler ainsi ; car jamais vous n'auri de disciples ; mais dites que vous le apprendrez à babiller agréablement , et yous réponds cle votre fortune.

Au lieu des armes , que l'on mette autrefois aux carrosses , on les orne ai jourd'hui , à grands frais , de peintuf scandaleuses, comme s'il étoit plus be; <de s'annoncer aux passans pour un hors me de mauvaises mœurs , que pour

Diverses, 24

mme de qualité. Ce qui révolte , c'est e ce sont les femmes qui ont introduit t usage , et qui le soutiennent. Un me sage à qui Ton montroit un visvis de cette espèce , n'eut pas plutôt é les yeux sur les panneaux , qu'il iitta le maître à qui il appartenoit en i disant : montre^ ce carrosse à des fernes Je la Cour „ un honnête homme novoit s'en servir.

Dans le grand monde, la vertu n'est en ; tout n'est que raine apparence ; :s crimes s'effacent par la difficulté de s prouver ; ia preuve même seroit riz , contre l'usage qui les autorise :

lit voilà pourquoi la foibîesse d'une jeune pnante est un crime irrémissible , tandis jue r adultère d'une femme porte le douxnom de galanterie. On se dédommage ouvertement étant msriée, de la courte gêne où l'on vivoit étant fille.

Le genre humain d'un âge n'étant p?s fe g?nre humain d'un autre âge , la rai^

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son pourquoi Diogène ne trouvoît poîj d'homme , c'est qu'il cherchoit parmi s contemporains l'homme d'un temps qi n'étoit plus : de même , Caton périt av< Rome et la liberté , parce qu'il fut d< placé dans son siècle ; et le plus granj des hommes ne fit qu'étonner le mondl qu'il eût gouverné cinq cents ans plutôl Un des sujets favoris des entretiens d beau monde , c'est le sentiment ; mais i ne faut pas entendre par ce mot , uil épanchement affectueux dans le sein d{ l'amour ou de l'amitié. C'est le sentimen mis en grandes maximes générales , e quintessencié par tout ce que la métai

^physique a de plus subtil ; ce sont de* raffinemens inconcevables. Il en est dt sentiment chez eux, comme d'Homèr* chez les pédans , qui lui forgent millf beautés chimériques , faute d'apercevoû

Jes véritables. De cette manière on dépense tout le sentiment en esprit ; e,t il s'en exhale tant dans le discours , qu'il

llfen reste plus pour la pratique. La bienséance y supplée ; on fait par usage à-peu- Iprès les mêmes choses qu'on feroit par sensibilité ; du moins tant qu'il n'en coûte ique des formules , et quelques gênes pasisagères , qu'on s'impose pour faire bien parler de soi : car , quand les sacrifices vont jusqu'à gêner trop long-temps , ou à coûter trop cher , adieu le sentiment : la bienséance n'en exige pas jusques là.

Tout est compassé , mesuré , pesé , "* dans ce qu'on appelle des procédés ; tout ce qui n'est plus dans les sentimens , les hommes du monde l'ont mis en règle parmi eux. Nul n'ose être lui-même* // faut faire comme les autres ; c'est la première maxime de la sagesse. Cela se fait ; cela, ne se fait pas : voilà la décision suprême. Ces règles ainsi établies «, tout le monde fait à U fois la même chose dans les mêmes circonstances : tout va par temps, comme dans les évolutions d'un régiment en bataille : vous diriez que ce sont autant de

Maximes

marionnettes

clouées sur la m

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uet attachées au même fîl.-

ipiwjiriiii'.^ . se 3 aaot . s EJBàsssBàç^asœHBasssHaaais

Du Luxe.

*j> Emblable à ces vents brulans du midi ^ qui couvrant l'herbe et ia verdure d'insectes dévorans , ôtent la subsistance aux animaux miles , et portent la disette et la mort dans tous les iieux où ils se font sentir \ le iuxe . dans quelque état , grand ou petit . que ce puisse être , pour nourrir des foules de valets et de misérables qu'il a faits , accable et ruine le laboureur es le citoyen. Sous prétexte de faire vivre les pauvres qu'il n'eut pas fallu faire , il appauvrit tout le reste , et dépeuple l'état tôt ou tard.

Un homme , livré au luxe , n'a chez lui-même ni tranquillité ni aisance. Le bruit de ses gens trouble incessamment son repos ; il ne peut rien cacher à tant d'argus. La foule de ses créanciers lut

Diverses. 149

Tait payer cher celle de ses admirateurs. Ses appartenons sont si superbes , qu'il est forcé de coucher dans un bouge pour être à son aise , et son singe est quelquefois mieux logé que lui. S'il veut dîner il dépend de son cuisinier , et jamais de sa faim ; s'il veut sortir , il est à la merci de ses chevaux ; mille embarras l'arrêtent dans les rues ; il brûle d'arriver et ne sait plus qu'il a des jambes* Chioé l'attend, les boues le letiennent , le poids de l'or ' de son habit l'accable , il ne peut faire jt pas k pied ; mais s'il perd un rendezvous avec sa maîtresse , il en est bien dédommagé par les passans: chacun reque sa livrée , l'admire , et dit tout haut que c'est monsieur un tel.

A mesure oue l'industrie et les arts lu*

ipratifs s'étendent et fleurissent , les arts les plus nécessaires , comme l'agriculture , doivent enfin devenir les plus négligés : a où il arrive que le cultivateur méprisé , chargé d'impôïs nécessaires à. l'enueueri

I^ô Maximes

du luxe , et condamné à passer sa vie entré le travail et la faim , abandonne ses champs pour aller chercher dans les villes le pain qu'il y devroit porter : les terres restent en friche ; les grands chemins sont inondés de malheureux citoyens devenus mendians ou voleurs , et destinés à finir tin jour leur misère sur la roue ou sur un fumier. Tel est l'effet réel qui résulta des progrès de l'industrie et du luxe , telles sont les causes sensibles de toutes les misères où l'opulence précipite enfin les nations les plus admirées ; c'est ainsi que l'état s'enrich'ssant d'un coté , s'afFoiblit et se dépeuple d'un autre , et que les plus puissantes monarchies , après bien de travaux pour se rendre opulentes et désertes , finissent par devenir la proie des nations pauvres qui succombent à la *u~ neste tentation de les envahir.

Le luxe sert au soutien des états , comme les Cariatides servent à soutenir les palais Qu'elles décorent , ou plutôt , comme ces

Diverses. 251

poutres dont on é-aye des bâtîmens pourris , et qui souvent achèvent de les renverser. Hommes sages et prudens , sortez de toute maison qu'on étaye.

Le luxe nourrit cent pauvres dans nos' villes , et en fait périr cent mille dsns nos campagnes. Le laboureur n'a point d'habit , précisément parce qu'il faut du gaîon aux autres. îl faut des jus dans nos cuisines ; voilà pourquoi tant de malades manquent de bouillon. Il faut des liqueurs sur nos tables ; voilà pourquoi le paysan ne boit que de l'eau. îl faut de la poudre à nos perruques ; voilà pourquoi tant de pauvres n'ont point dé pain. j

A ne consulter que l'impression la" plus nat-.it elle , il sembleront que , pour dédaigner le luxe, on a moins besoin de modération que de goût. La symétrie et Ja régularité plaît à tous les yeux ; l'image du bien-être et de la félicité touche le cœur humain qui en est avide ; mais un vain appareil , qui ne se rapporte ni à

*5î Maximes

l'ordre ni au bonheur, et n'a pour objet que de frapper les yeux , quelle idée favorable à celui qui l'étalé peut- il exciter dans l'esprit du spectateur ? L'idée du goût ? le goût parok cent fois mieux clans les choses simples que dans celles qui sont offusquées de richesse. L'idée de la commodité ? y a-t-il rien de plus incommode que le faste ? L'idée de la grandeur ? c'est précisément le contraire. Quand je vois qu'on a voulu faire un grand palais , je me demande aussi-tôt pourquoi ce palais n'est pas plus grand ? pourquoi celui qui a cinquante domestiques , n'en a-t-il pas cent ? cette belle vaisselle d'argent , pourquoi n'est-elle pas d'or ? cet homrne qui dore son carrosse , pourquoi ne dore- 1- il pas ses lambris ? si ses laxbris sont do.és , pourquoi son toit ne l'est— il pas ? celui qui voulut bâtir une haute tour -, faisoit bien de La vouloir porter jusqu'au ciel : autrement , il eût eu beau l'élever ; le point où il se

Diverses. îc;$

fut arrê-é , n'eût servi qu'a donner de plus loin la preuve de son impuissance. O homme petit et vain ! montre-moi ton pouvoir , je te montrerai ta misère. À

Des Riches.

O I je dcvenois riche , je crois que je d Rérerois beaucoup de ceux qui le deviennent tous les jours ; et voici particulier rement en quoi£ c'est que je serois sensuel et voluptueux , plutôt qu'orgueilleux et Vain , et que je me iivrerois au îuxe de mollesse, bien plus qu'au luxe d'ostentation. De cette immense profusion de biens qui couvrent la terre , je chercherois ce qui m'est le plus agréable , et que je puis le mieux m'approprier» Pour cela, le premier usag^ de ma richesse , seroit d'acheter du loiïir et de la liberté , à quoi j'ajouterais la santé , si elle étoit à prix ; mais comme elle ne s'achète qu'avec ia teiapéranes , tet qu'il n'y a point 5 sais

Q. iï)

2^4 Maximes

ganté , de vrai plaisir dans la vie , je

gerois tempérant par sensualité.

Je resterons toujours aussi près de la nature qu'il seroit possible , pour flatter les sens que j'ai reçu d'elle ; bien sûr que plus elle mettroit du sien clans mes jouissances , plus j'y trouverois de réalité dans le choix des objets d'imitation t je la prendrons toujours pour modèle ; dans mes appétits , je lui donnerois la préférence ; dans mes goms , je la consulterons toujours ; dans les mets , je voudrois toujours ceux dont elle fait le meilleur apprêt et qui passent par le moins de mains pour parvenir sur wcs tables ; je préviendrais les falsifications de la fraude , j'irois audevant du plaisir.

Pour être bien servi , j'aurois peu de domestiques. Un bourgeois tire plus de vrai service de son seul laquais , qu'un duc des dix Messieurs qui l'entourent.

Je n'enverrois pas chez les marchands , j'irois moi même, J'irois pour que mes

Diverses. 25c

gens ne traitassent pas avec eux avant moi , pour choisir plus sûrement , et payer moins chèrement ; j'irois pour faire un exercice agréable , pour voir un peu ce qui se fait hors de chez moi ; cela récrée , et quelquefois cela instruit ; enfin , j'irois1 pour aller ; c'est toujours quelque chose : l'ennui commence par la vie trop sédentaire ; quand on va beaucoup , on s'ennuie peu. j Ce sont de mauvais interprètes qu'un portier et des laquais ; je ne voudrois point avoir toujours ces gens- là entre moi et le reste du monde , ni marcher toujours avec le fracas d'un carrosse , comme si j'avois peur d'être abordé. Les chevaux d'un homme qui se sert de ses jambes , sont toujours prêts ; s'ils sont fatigués ou malades , il le sait avant tout autre ; et il n'a pas peur d'être obligé de garder le logis , sous ce prétexte , quand son cocher veut se donner du bon temps. Enfin , si nul ne nous sert jamais si bien que nous-

256 Maximes

mêmes, fût-on plus puissant qu'Alexandre et plus riche que Crésus , on ne doit recevoir des autres , que les services qu'on re peut tirer de soi.

Je ne voudrois pas avoir un palais pour demeure , car dans ce palais je n'habiterois qu'une chambre ; tome pièce commune n'est à personne. C'est un assez beau paiais que le monde ; tout n'est-il pas au riche quand il veut jouir ? Son pays est par- tout où peut passer son coffre- tort , comme Philippe téncit à lui toute place forte , où pouvoit entrer un mulet chargé d'argent* Pourquoi donc s'aller circonscrire par des murs et par des portes comme pour n'en sortir jamais ? Une épidémie , une guêtre me chatset-elle d'un lieu : je vais dans un autre , et j'y trouve mon hôtel arrivé avant moi. Pourquoi prendre le soin de m'en faire un moi-me:ne , tandis qu'on en bâtit pour moi par tout l'univers ? Pourquoi , si p/-essé de vivre , m'apprêter de si loin des jouissances que je puis

DlVER SES, 2Ç7

trouver dès aujourd'hui ? L'on ne sauroit $e faire un sort sgtéable en se mettant sans cesse en contradiction avec soi.

Le seul lien de mes sociétés seroit i'attakhernent mutuel , la conformité des goûts ^ la convenance des caractères ; je m'y li« vrerois comme homme , et non comme xiche : je ne soufTrircis ] ai nais que leur charme fut empoisonné par l'intérêt J'étendr-ois au loin mes seryiees et mes bienfaits ; mais je voudrois avoir autour de moi une société , et non une cour ; des amis , et non des protégés : je ne serois point le patron de mes convives ; je serois leur hôte. L'indépendance et l'égalité laisseroient à mes liaisons toute la cançjeur de la bienveillance ; et où le devoir ni l'intérêt n 'entrevoient pour rien , le plaisir •et l'amitié feroient seuls la loi.

Comme je serois peuple avec le peuple ^ 5e serois campagnard aux champs ; et quand )e parleois d'agriculture , le paysan - e se moqueroit pas de moi. Je n'irois

ttf Maximes

pas me bâtir une ville en campagne , eij ynettre au fond d'une province les tui-1 îeries devant mon appartement, Sur U\ penchant de quelque agréable colline bien! ombragée 4 j'aurois une petite maison rus- «ique , une maison blanche avec des con- ^«revents verds ', pour cour une basse-cour ;J un potager pour jardin , et pour parc uni ÎJoli verger : mon avare magnificence ïi'étaîeroit point aux yeux des espaliers superbes , auxquels à peine on osât toucher.

Là , je rassemblerons une société , plus choisie que nombreuse , d'amis aimant le plaisir et s'y connoissant ; de femmes qui pussent sortir de leur fauteuil , et se prêter aux jeux champêtres , prendre quelquefois, au lieu de la navette et des cartes , la ligne , les gluaux , le râteau «les faneuses , et le panier des vendangeurs. Là , tous les airs de la ville seroient oubliés ; l'exercice de la vie active nom fotoit un nouvel estomac et d«

nouveaux goûts ; tous nos repas seroienc e|des festins , l'abondance plairoit plus quô "lia délicatesse ; point d'importuns laquais 'lépiant nos discours , critiquant tout bas JI|iios maintiens , comptant nos morceaux "jd'un œil avide , s'amusant à nous faire 'jaitendre à boire , et murmurant d'uni '[trop long diner : nous serions nos valets 3 pour être nos maîtres.

Jusqu'ici tout est à merveille , me dira^ t-ori , mais la chasse ? est-ce être et* campagne que de n'y pas chasser ? J'en-* tends : je ne voulais qu'une métairie 4. et i'avois tort. Je me suppose riche ; \£ îîie faut donc dès plaisirs exclusifs , de* plaisirs destructifs : voici de tout autresr -affaires. 11 me faut des terres * des bois, des gardes , des redevances , des honneurs seigneuriaux t sur-tout de l'encens et dé i'eau bénite. Fort bien : mais cette terra* aura ces voisins jaloux de leurs droits * et désireux d'usurper ceux des autres + nos gardes se chamalllaroni , ei peut - être le*

maîtres ; voilà des altercations , des querelles , des haines , des procès tout au moins : cela n'est déjà pas fort agréable. Mes vassaux ne verront point avec plaisir labourer leurs bleds par mes lièvres , et leurs fèves par nies sangliers : chacun n'osant tuer l'ennemi qui détruit son travail , voudra du moins le chasser de son champ £ après avoir passé' le jour à cuhiver leurs; terres , il faudra qu'ils passent la nuit, à les garder ; ils auront des mâtins , des tamboursi des corners , des sonnettes ; avec tous ces tintamarres ils troubleront mon sommeil:

je songeai , malgré moi,- à la misère de ces pauvres gens , et ne pourrai m'erripêcher de me la reprocher. Si j'avois l'honneur d'être prince , tout cela ne me toucherait guères ; mais moi , nouveau parvenu , nouveau riche , j'aurai le cccu? encore un peu roturier.

T Ainsi , pour dégager mes plaisirs de leurs peines , j'en oserai l'exclusion ; je les laisserai communs aux autres , et je

les

Diverses, û.6£

les goûterai toujours purs. J'établirai donc » , mon séjour champêtre dans un pays ou la chasse soit libre à tout le monde ,; et pu j'en puisse avoir l'amusement sans embarras. Le gibier sera plus rare , mais il y aura plus d'adresse à le chercher et de plaisir à l'atteindre. Je me souviendrai des battemens de ceeur qu'éprouvoit mont père au vol de la première perdrix, ec des transports de joie avec lesquels il trouvoit le lièvre qu'il avoit cherché touc le jour. Oui , je soutiens que , seul avec son chien , chargé de son fusil , de son carnier , de son fourniment , de sa petite proie , il revenoit le soir , rendu de fa-; ligue et déchiré des ronces , plus contens de sa journée , que tous vos chasseurs de ruelle , qui sur un bon cheval , suivis de vingt fusils chargés , ne font qu'en changer , tirer } et tuer autour d'eux , sans art,, sans gloire et presque sans exercice. Le plaisir n'es: donc pas moindre ; et l'inconvénient est ôté , quand on n'a, m Tomt h R

i6i& Maximes

terre a garder , ni braconnier à punir £ ni misérable à tourmenter. Voilà donc une solide raison de préférence. Quoi qu'on fasse , on ne tourmente point sans fin les hommes , qu'on n'en reçoive aussi quelque mal- aise ; et les longues malédictions du peuple rendent tôt ou tard le gibier amer.

Encore un coup , les plaisirs exclusifs sont la mort du plaisir» Les vrais amusemens sont ceux qu'on partage avec le peuple ; ceux qu'on veut avoir à soi seul 9 on ne les a plus. Si les murs que j'élève autour de mon parc m'en font une triste clôture , je n'ai fait à grands frais que m'ôter le plaisir de la promenade ; me voilà forcé de l'aller chercher au loin.

Le démon de la propriété infecte toutce qu'il touche. Un riche veut être partout le maître , et ne se trouve bien qu'où il ne l'est pas : il est forcé de se fuir toujours. Pour moi ^-je ferois là- dessus , ce que j'ai fait dans ma pauvreté. Plus riche

Diverses; i6j

maintenant du bien des autres , que je ne serai jamais du mien , je m'empare de tout ce qui me convient dans mon voisinage ; il n'y a pas de conquérant plus déterminé que moi ; j'usurpe sur fes princes même; je m'accommode sans distinction de tous les terrains ouverts qui me plaisent ; je leur donne des noms ; je fais de l'un mon parc , de l'autre ma terrasse , et me voilà le maître; dès-lors, je m'y promène impunément , j'y reviens souvent pour maintenir la possession ; j'use autant que je veux le sol à force d'y marcher ; et l'on ne me persuadera jamais que le titulaire du fends que je m'approprie , tire plus d'usage de l'argent qu'il lui produit , que j'en tire de son terrain. Que si l'on vient à me vexer par des fosiés , par des haies , peu m'importe ; je prends mon parc sur mes épaules , et je vais le poser aille ai s : les eroplacemens ne manquent pas aux environs, et j'aurai long- temps à pilier mes voisins avant de maiur^r d'àsyle. Voilà quelque

1^4 Maximes

essai du vrai goût dans le choix des loîsîrg agréables ; voilà dans quel esprit on jouit 5 tout le reste n'est qu'illusion , chimère , sotte vanité. Quiconque s'écartera de ces règles , quelque riche qu'il puisse être , mangera son or en fumier , et ne connoîua jamais le prix de la vie.

Tous les avantages de la société ne sontils pas pour les puissans et les riches ? Tous les emplois lucratifs ne sont-ils pas remplis par eux seuls? Toutes les grâces, toutes les exemptions ne leur sont - elles pas réservées ? Et l'autorité publique n'est- -elle pas toute en leur faveur ? Qu'un homme de considération vole ses créanciers , ou fasse d'autres friponneries , n'est il pas toujours sûr de l'impunité ? Les coups de bâton qu'il distribue , les violences qu'il commet , les meurtres même et les assassinats dont il se rend coupable, ne sont-ce pas des affaires qu'on assoupit , et dont au bout de six mois il n'est plus question ? Que le même homme soit volé ,

Diverses. i6$

toute la police est aussitôt en mouvement, et malheur aux innocens qu'il soupçonne, Passe-t-il dans un lieu dangereux ; voilà les escortes en campagne. L'essieu de sa chaise vient- il à se rompre ; tout voie à son secours. Fait-on du bruit à sa porte ; il dit un mot , et tout se tait. La foule l'incommode- t-elle ; il fait un signe, et tout se range. Un charretier se trouve- t-il sur son passage ; ses gens sont prêts a l'assommer , et cinquante honnêtes piétons allant à leurs affaires seroient plutôt écrasés , qu'un faquin oisif retardé dans son équipage. Tous ces égards ne lui coûtent pas un sou ; ils sont le droit de l'homme riche , et non le prix de la richesse. Que le tableau du pauvre est différent ! plus l'humanité lui doit , plus la société lui refuse : toutes les portes lui sont fermées , même quand il a le droit de les faire ouvrir ; et si quelquefois il obtient justice , c'est avec plus de peine qu'un autre n'obliendroit grâce. S'il y a des corvées à

î66 M A XI M E s

faire , une milice à tirer , c'est à ïaï qu'on donne la préférence : il porte toujours , outre sa charge , celle dont son voisin plus riche a le crédit de se faire exempter : au moindre accident qui lui arrive , chacun s'éloigne de lui : si sa pauvre charrette renverse , loin d'être aidé par personne , je le tiens heureux s'il évite , en passant , les avanies des gens lestes d'un jeune duc : en un mot > toute assistance gratuite le fuit au besoin ; précisément parce qu'il n'a pas de quoi !a payer : mais je le tiens pour un homme perdu , s'il a le malheur d'avoir l'ame honnête , une fille aimable , et un puissant voisin.

Voici en quatre mots le pacte social des deux états. Vous avez besoin de moi car je suis riche , et vous êtes pauvre : faisons donc un accord entre nous ; je yous permettrai d'avoir l'honneur de me servir , à condition que vous me donnerez le peu qui vous reste , pour la peiae que je prendrai de vous commander.

Diverses. *6j

De l'Œconomie et de la Police domestique.

JL? 'Abondance du seul nécessaire ne peut dégénérer en abus ; parce que ie nécessaire a sa mesure naturelle , et que les vrais besoins n'ont jamais d'excès. On peut mettre la dépense de vingt habits en un seul , et manger en un repas le revenu d'une année ; mais on ne sauroit porter deux habits en même temps , ni dîner deux fois en un jour.. Ainsi l'opinion est illimitée , au lieu que la nature nous arrête de tous côtés ; et celui qui dans un état méJiocre se borne *\i bien-être, ne risque point de se ruiner» Voilà comment , avec de l'ceconoiT.ie et des soins , on peut se mettre au dessus de la fortune , et comment tout ce qa'qg dépense , rend de quoi dépenser beaucoup plus, •il faut du temps pour apercevoir dans

i&68 Maximes

une maison des lois somptuaires qui mènent à l'aisance et au plaisir ; et l'on a d'abord peine à comprendre comment on jouit de ce qu'on épargne. En y réfléchissant, le contentement augmente parce qu'on voit que la source en est intarissable , et que l'art de goûter le bonheur <le la vie sert encore à le prolonger. Comment se lasseroit-on d'un état si conforme à la nature ? Comment épuiseroit- ©n son héritage en l'améliorant tous les jours ? Comment ruineroit-on sa fortune en ne consommant que ses revenus ?

Quand , chaque année , on est sûr de la, suivante , qui peut troubler la paix de celle qui court ? Le fruit du labeur passé soutient l'abondance présente , et le fruit du labeur présent annonce l'abondance à venir: on jouit à la fois de ce qu'on dépense et de ce qu'on recueille ; et les divers temps se rassemblent pour affermir la sécurité du présent.

Ricfosse ne fait pas riche , dit le r omarç

Diverses. 269

de la Rose. Les biens d'un homme ne sont pas dans ses coffres , mais dans l'usage de ce qu'il en tire ; car on ne s'approprie les choses qu'on possède , que par leur emploi , et les abus sont toujours plus inépuisables que les richesses . ce qui fait qu'on ne jouit pas à proportion de sa dépense, mais à proportion qu'on la sait mieux ordonner. Un fou peut jeter des lingots dans la mer et dire qu'il en a joui ; mais quelle comparaison entre cette extravagante jouissance , et celle qu'un homme sa^e eût su tirer d'une moindre somme ? L'ordre et la règle qui multiplient et perpétuent l'usage des biens , peuvent seuls transformer le plaisir en bonheur. Que si c'est du rapport des choses à nous , que naît la véritable propriété ; si c'est^ plutôt l'emploi des richesses , que leur acquisition qui nous les donne , quels soins importent plus au père fis famille , que Tœconomie domestique çt le bon régime de sa maison , où les

270 Maximes

rapports les plus parfaits vont le plus directement à lui , et où le bien de chaque membre ajoute alors à celui du chef ?

Les plus riches sont-ils les plus heureux ? que sert donc l'opulence à la féli« cité ? mais toute maison b en ordonnée est l'image de i'ame du maître. Les lambris dorés , le luxe et la magnificence n'annoncent que la vanité de celui qui les étale ; au lieu crue par-tout où vous verrez régner la règle sans tristesse , la paix sans esclavage , l'abondance sans profusion, dites avec confiance: c'est un être heureux qui commande ici.

r Le signe le plus assuré du vrai contentement d'esprit est la vie retirée et domestique ; et ceux qui vont chercher sans cesse leur bonheur chez autrui , ne ^l'ont point chez eux-mêmes. Un père de famille qui se p'aît dans sa maison , a , pour prix des soins continuels qu'il s'y donne , la continuelle jouissance des plus doux sectiœens d£ la flaîure. Seul entre

Diverses. tj i

fous les mortels , il est maître de sa propre félicité , parce qu'il est heureux comme Dieu même , sans rien désirer de plus que ce dont il jouit. Comme cet être° immense , il ne songe pas à amplifier ses possessions , mais à les rendre véritablement siennes par les relations les plus parfaites et la direction la mieux entendue; s'il ne s'enrichit pas pax de nouvelles acquisitions , il s'enrichit en possédant mieux ce qu'il a. Il ne jouissoit que du revenu de ses terres , il jouit encore ^e ses terres même , en présidant à leur culture et les parcourant sans cesse. Son domestique lui étoit étranger ; il en fait son bien , son enfant , il se l'approprie, îl n'avoit droit que sur les actions , il s'en «donne encore sur les volontés ; il n'étoit maître qurà prix d'argent , il le devient par l'empire sacré de l'estime et des bienfaits. Que la fortune le dépouille de «es richesses ,- elle ne sauroit lui oter les coeurs qu'il s'est attachés ; elle notera

& vj

point des cnfans à leur père. Toute la différence est qu'il les nourrissoit hier , et qu'il sera demain nourri par eux. C'est ainsi qu'on apprend à jouir véritablement de ses biens , de sa famille et de soi même; c'est ainsi que les détails d'une maison deviennent délicieux pour l'honnête homme qui sait en cennoître le prix ; c'est ainsi que, loiu de regarder ses devoirs comme une charge , il en fait son bonheur , et qu'il tire de ses touchantes et nobles fonctions la gloire et le p'aisiç d'être homme.

Si ces précieux avantages sont méprisés ou peu connus , et si le petit nombre même qui les recherche , les obtient si farement , tout cela vient de la même cause. 11 est des devoirs simples et sublimes , qu'il n'appartient qu'à peu de gens d'aimer et de remplir : tels sont ceux de père de famille , pour lesquels l'air et le bruit du monde n'inspirent que du dégoût , et dont on s'acquitte mal encore , qwaod çn n'y ç$t porté que pa?

Diverses. 273

des raisons d'avarice ou d'intérêt.

Les occupations utiles ne se bornent pas aux soins qui donnent du profit ; eîies comprennent encore tout amusement innocent et simple qui nourrit le goût de, la retraite , du travail , de la modération , et conserve à celui qui s'y livre , une ame saine , un cœur libre du trouble des passions. Si l'indolente oisiveté n'engendre que la tris-» tesse et l'ennui , le charme des doux loisirs est le fruit d'une vie laborieuse. On ne travaille que pour jouir ; cette alterna^ tive de peine et de jouissance est notre véritable vocation. Le repos qui sert de délassement aux travaux passés et d'en*couragement à d'autres , n'est pas moins nécessaire à l'homme , que le travail même.

Le grand défaut de la plupart des mai-*1 sons bien réglées , est d'avoir un air triste et contraint. L'extrême sollicitude des chefs sent toujours un peu l'avarice ; tout respire la gêne autour d'eux ; la rigueur de l'Qïdrç â guelguç ekçie 4§ w%

274 Maximes

vile , qu'on ne supporte pas sans peine» Un bon père de famille se conduit par des règles plus judicieuses. Il songe qu'il n'est pas seulement père , mais homme , et qu'il doit à ses enfans l'exemple de la vie de l'homme , et celui du bonheur attaché à la sagesse, Il fait régner chez lui l'aisance , la liberté et la gaieté , au milieu de l'ordre et de l'exactitude ; et il pense qu'un de ses principaux devoirs n'est pas seulement de rendre son séjour riant , afin que ses enfans s'y plaisent , mais d'y. mener lui-même une vie agréable et douce , afin qu'ils sentent qu'on est heureux en vivant comme lui , et qu'ils ne soient jamais tentés de prendre , pour l'être , une conduite opposée à la sienne.

Tel croit être un bon père de famille , et n'est qu'un vigilant œconome : le bien peut prospérer , et la maison aller fort mal. Il faut des vues plus élevées pour éclairer , diriger cette importante admi-< &isîra:ion , et lui donner un heureux suc-

Diverses. 17c

ces. Le premier soin par lequel doit commencer l'ordre d'une maison , c'est de n'y souffrir que d'honnêtes gens , qui n'y portent pas le désir secret de troubler cet ordre. Mais la servitude et l'honnêteté sont-elles si compatibles , qu'on doive espérer de trouver des domestiques honnêtes gens } Non ; pour les avoir il ne faut pas les chercher , il faut les faire ; et il n'y a qu'un homme de bien qui sache Fart d'en former d'autres.

Le grand art d'un maître pour rendre ses domestiques tels qu'il les veut , est de se montrer à eux tel qu'il est. Les domestiques ne lui voyant jamais rien faire qui ne soit droit , juste , équitable , ne regardent point la justice comme le tribut du pauvre , comme le joug du malheureux , comme une des misères de leur état ; leur obéissance n'a ni mauvaise humeur , ni mutinerie ; ils respectent leur maître ; ils le servent par attachement ; ils s'empressent avec zèie à faire prospérer

lyS Maximes

sa maison , bien persuadés que leur fortune la plus assurée est attachée à la sienne ; et se regardant comme lésés par des pertes qui le laisseroient moins en état de récompenser un bon serviteur , ils sont également incapables de souffrir en silence le tort que l'un d'eux voudroit lui faire. C'est une police bien sublime , que celle qui sait transformer ainsi le métier de ces âmes vénales en une fonction de zèle , d'intégrité , de courage , aussi noble , ou du moins aussi louable qu'elle rétoit chez les romains.

Ce sont moins les familiarités des maîtres , que leurs défauts , qui les font mépriser chez eux : et l'insolence des domestiques annonce plutôt un maître vi-, cieux que foible : car rien ne leur donne autant d'audace , que la connoissance de ses vices ; et tous ceux qu'ils découvrent en lui sont , à leurs yeux , autant de dis» penses d'obéir à un hçmme «m'Us JJÇ 5^11*

roient respecter*

Diverses. 177

Les valets imitent les maîtres ; et les imitant grossièrement , ils rendent sensi^ blés , dans leur conduite , les défauts que le vernis de l'éducation cache mieux dans les autres. On juge des mœurs des femmes par l'air et le ton de leurs femmes de chambre ; et cette règle ne trompe presque jamais. Outre que la femme de chambre , une fois dépositaire du secret de sa maîtresse , lui fait payer cher sa discrétion , elle agit comme l'autre pense , et décèle toutes ses maximes en les pratiquant maladroitement» En toute chose l'exemple des maîtres est plus fort que leur autorité ; et il n'est pas naturel que leurs domestiques veuillent être plus honnêtes gens qu'eux. On a beau crier , jurer , maltraiter , chasser , faire maison nouvelle ; tout cela ne produit point le bon service. Quand celui qui ne s'embarrasse pas d'être méprisé et haï de ses gens , s'en croit pourtant bien servi , c'est qu'il se contente de ce qu'il voit , et d'une exactitude apparente , sans

%y$ Maximes

tenir compte de mille maux secrets qu'on lui fait incessamment , et dont il n'aperçoit jamais la source. Mais où est l'homme assez dépourvu d'honneur , pour pouvoir supporter les dédains de tout ce qui l'environne ? Où est la femme assez perdue, pour n'être plus sensible aux outrages ? Combien , dans Paris et dans Londres , de dames se croient fort honorées > qui fondroient en larmes , si elles entendoient ce qu'on dit d'elles dans leur antichambre ! Heureusement pour leur repos , elles se rassurent en prenant ces argus pour des imbécilles , et se flattant qu'ils ne voient rien de ce qu'elles ne daignent pas leur cacher. Aussi dans leur mutine obéissance ne leur cachent ils guère à leur tour le mépris qu'ils ont pour elles. Maîtres et valets sentent matueliement que ce n'est pas la peine de se faire estimer les uns des autres.

Le jugement des domestiques me paroît être l'épreuve la pius sûre et la plus diffr-

Diverses. 179

cûle de la vertu des maîtres. On a dit7 «ju'il n'y avoit point de héros pour son valet de chambre ; cela peut être : mais l'homme juste a l'estime de son valer.

Dans les concurrences de jalousie et d'intérêt qui divisent sans cesse les domestiques d'une maison , ils ne demeurent presque jamais unis qu'aux dépens du maître. S'ils s'accordent , c'est pour voler de concert ; s'ils sont fidelles , chacun se fait valoir aux dépens des autres ; il faut qu'ils soient ennemis ou complices ; et l'on voit à peine le moyen d'éviter à la fois leurs friponneries et leurs dissensions. La plupart des pères de famille ne connoissent que l'alternative entre ces deux inconvéniens. Les uns , préférant l'intérêt à l'honnêteté , fomentent cette disposition des valets aux secrets rapports , et croient faire un chef-d'œuvre de prudence en les rendant espions et surveillans les uns des autres* Les autres , plus indolens , aiment

iiSo Maximes

mieux qu'on les voie et qu'on vive en paix ; ils se font une sorte d'honneur de recevoir toujours mal des avis qu'un pur zèle arrache quelquefois à un serviteur fidelle. Tous s'abusent également. Les premiers , en excitant chez eux des troubles continuels , incompatibles avec la règle et le bon ordre , n'assemblent qu'un tas de fourbes et de délateurs , qui s'exercent , en trahissant leurs camarades , k trahir peut-être un jour leurs maîtres. Le» seconds , en refusant d'apprendre ce qui se fait dans leurs maisons , autorisent les ligues contre eux-mêmes , encouragent les médians , rebutent les bons , et n'entre* tiennent , à grands frais , que des fripons arrogans et paresseux , qui , s'accordant aux dépens du maître , regardent leurs services comme des grâces , et leurs vois comme des droits. J'ai examiné d'assez près la police des grandes maisons , et j'ai vu clairement qu'il est impossible à yn maître qui a vingt domestiques , de

î)ï VER SES. 2Ît

venir à bout de savoir s'il y a parmi eux un honnête homme , et de ne pas prendre pour tel le plus méchant fripon de tous. Cela seul me dégoûteroit d'être au nom* I bre des riches. Un des plus doux plaisirs de la vie , le plaisir de la confiance et de l'estime , est perdu pour ces malheureux. Ils achètent bien cher tout leur or. Dans une maison bien réglée , les domestiques de différent sexe ont très- peu de communication ensemble ; et cet article est très-important pour le bien et la tranquillité des maures On n'y est point de l'avis de ces maîtres indifférens à tout , hors à leur intérêt , qui ne veulent qu'être bien servis , sans s'embarrasser au surplus de ce que font leurs gens ; on pense au contraire que ceux qui ne veulent qu'être bien servis , ne sauroient l'être* long- temps» Les liaisons trop intimes entre les deux sexes ne produisent jamais que du mal. C'est des conciliabules qui se tiennent chez les. femmes de chambre , que sortent la plu-

aSî Maximes

part des désordres d'un ménage. S'il s'eit trouve une qui plaise au maîrre d'hôtel , il ne manque pas de la séduire aux dépens du maître. L'accord des hommes entr'eux , ni des femmes entr'elles , n'est pas assez sûr pour tirer à conséquence. Mais c'est toujours entre hommes et femmes» que s'établissent ces secrets monopoles qui ruinent , à la longue , les familles les plus opulentes. Des maîtres sensés doivent donc veiller à la sagesse et à la modestie des femmes qui les servent, non-seulement par des raisons de bonnes moeurs et d'honnêteté , mais encore par un in» téiêt bien entendu.

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De l' Inégalité.

su> I l'on voit une poignée de puissans et de riches au faîte des grandeurs et de la fortune , tandis que la foule rampe dans l'obscurité et dans la misère , c'est que les premiers n'estiment les choses dont ils

Diverses; Î&3

jouissent , qu'autant que les autres en sont privés ; et que , sans changer d'état , ils cesseroient d'être heureux , si le peuple cessoit d'être misérable.

Le despotisme est le dernier terme de l'inégalité parmi les hommes- Partout où il règne , tous les particuliers redeviennent égaux , parce qu'ils ne sont rien. Il ne souffre aucun autre maître ; ses sujets n'ont d'autre loi que sa volonté , et il n'a d'autre règle que ses passions. Si-tôt qu'il parle , il n'y a ni probité ni devoir à consulter ; et la plus aveugle obéissance est la sente vertu qui re»re aux esclaves.

O homme ! ta liberté , ton pouvoir , ne s'étendent qu'aussi loin que tes forces naturelles , et pas au de- là ; tout le reste n'est qu'esclavage , illusion , prestige. La domination même est serviie ? quand elle tient à l'opinion ; car tu dépends des préjugés de ceux que tu gouvernes par les préjugés. Pour les conduire comme il te plaît , il taut te conduire comme il lea?

&%4 Maximes

plaît. Us n'ont qu'à changer de manière de penser , il faudra bien par force , que tu changes de manière d'agir. Ceux qui t'approchent n'ont qu'à savoir gouverner les opinions du peuple que tu crois gouverner , ou des favoris qui te gouvernent , ou celles de ta famille , ou les tiennes propres ; ces visirs , ces courtisans , ces prêtres , ces soldats , ces valets , ces caillettes , et jusqu'à des enfans , quand tu serois un thémistocle en génie , vont te mener comme un enfant toi-même au milieu de tes légions. Tu as beau faire ; jamais ton autorité réelle n'ira plus loin que tes facultés réelles. Si-tôt, qu'il faut voir par les yeux des autres , il faut vouloir par leur volonté. Mes peuples sont mes sujets , dis-tu fièrement ! Soit ; ma,i$ toi, qu'es-tu ? le sujet de tes ministres. Et tes ministres , à leur tour , que sontils ? les sujets de leurs commis , de leurs maîtresses , les valets de leurs valets* rneze tout , usurpez ktout , et puis ver-

Diverses: ïSç

séz l'argent à pleines mains ; dressez des batteries de canon , élevez des gibets , des roues , donnez des loix , des édits , multipliez les espions , les soldats , les bourreaux , les prisons , les chaînes : pauvres petits hommes , de quoi vous sert tout cela ? Vous n'en serez ni mieux servis, ni moins volés , ni moins trompés , ni plus absolus, Vous direz toujous , nous voulons ; et vous ferez toujours ce que voudront les autres.

Il est très-difficile de réduire à l'obéissance celui qui ne cherche point à commander ; et le politique le plus adroit ne viendroit pas à bout d'assujettir des hommes qui ne voudroient qu'être libres. Mais l'inégalité s'étend sans peine parmi des âmes ambitieuses et lâches , toujours prêtes à courir les risques de la fortune , et à dominer ou servir presque indifféremment , selon qu'elle leur devient favorable Ou contraire.

Il dût venir un temps où les yeux 7 orne L s

î86 Maximes

peuple furent fascinés à tel point , quô ses conducteurs n'avoient qu'à dire au plus petit des hommes : sois grand f toi et toute ta race ; aussitôt il paroissoit grand à tout le monde , ainsi qu'à ses propres yeux ; et ses descendans s'élevoient encore à mesure qu'ils s'éloignoient de lui ; plus la cause était reculés et incertaine , plus l'effet augmentent ; plus on pouvoit compter de fainéans dans une famille , et plus elle devenoit illustre.

Combien de grands noms retomberoient dans l'oubli , si l'on ne tenoit compte que de ceux qui ont commencé par un homme estimable ! Jugeons du passé par le présent : sur deux ou trois citoyens qui s'illustrent par des moyens honnêtes , mille coquins ennoblissent tous les jours leur famille : et que prouvera cette noblesse , dont leurs descendans seront si fiers , sinon les vols et l'infamie de leurs ancêtres ? Ce que je vois de plus honorable dans la noblesse qui s'ac-»

Diverses. 287

quiert aujourd'hui à prix d'argent , ou qu'on achète avec des charges , c'est le privilège de n'être pas pendu.

Ceux qui aiment les richesses sont faits' pour servir , et ceux qui les méprisent , pour commander. Ce n'est pas la force de l'or qui asservit les pauvres aux riches ; mais c'est qu'ils veulent s'enrichir à leur tour : sans cela , ils seroient nécessairement les maîtres. •*

Toutes les fois qu'il est question de raison , les hommes rentrent dans le droit de la nature , et reprennent leur première égalité.

Des Vices.

JL* E tableau du vice offense en tout lieu un ceiî impartial ; et l'on n'est pas plus blâmable de le reprendre dans un pays où il règne , quoiqu'on y soit , que de relever les défauts de l'humanité -> quoiqu'on vive avec les kommes.

2$3 - Maximes

Je n'accuse point les hommes de ce siècle d'avoir tous les vices ; ils n'ont que ceux des âmes lâches : ils sont seulement fourbes et fripons. Quant aux vices qui supposent du courage et de la fermeté , je les en crois incapables.

Le premier pas vers le vice est de

mettre du mystère aux actions innocen-

tes. Quiconque aime a se cacher , a tôt

ou tard raison de se cacher. J'ai toujours regardé comme le plus estimable des hommes , ce romain qui voulôit que sa xna'son fût construite de manière qu'on vît tout ce qui s'y faisoit.

C'est au désir universel de réputation , d'honneurs et de préférences , que nous devons ce qu'il y a de meilleur et de pire parmi les hommes , nos vertus et nos vices , nos siences et nos erreurs , nos conquérans et nos philosophes ; c'està-dire une multitude de mauvaises choses sur un petit nombre d» bonnes.

Le ridicule est l'arme favorite du vies.

Diverses. i£gf

C'est par elle qu'attaquant dans le fond des cœurs le respect qu'on doit à la venu, il éteint enfin l'amour qu'on lui porte*

Tel rougit d'être modeste , et devient effronté par honte ; et cette mavaise honte corrompt plus de cœurs honnêtes , que les mauvaises inclinations. C'est elle qui la première introduit le vice dans une ame bien née , étouffe la voix de la conscience par la clameur publique , et réprime l'audace de bien faire par la crainte du b'âme. Insensiblement on se laisse dominer par la crainte du ridicule , et l'on braveroit plu-.ôt cent périls qu'une raillerie : et qu'est-ce cependant que, cette répugnance qui met un prix aux railleries des gens dont l'estime n'en peut avoir ©ucun £

S il]

aco Maximes

KKiMtiMtKmsm^saansissaina

De l'Hypocrisie.

'Hypocrisie , dit- on , est un hommage que le vice rend à la vertu. Oui , comme celui des assassins de César , qui se prosternoient à ses pieds pour l'égorger plus sûrement. Cette pensée a beau ê>re briïSame, elle a beau être autorisée du nom célèbre de son auteur , mais elle n'en est pas plus juste. Dira-t-on jamais d'un filou , qui prend la livrée d'une maison pour faire son coup plus commodément , qu'il rend hommage au maître de la maison qu'il vole ?

Un hypocrite a beau vouloir prendre le ton de la vertu , il n'en peut inspirer le goût à personne ; et s'il savoit la rendre aimable, l'aimeroit lui-même. Que servent de froides leçons démenties par

^jun exemple continuel, si ce n'est à faire penser qne celui qui les donne , se joue

^ds la crédulité d'auttui ? Que ceux qui

Diverses. 291

nous exhortent à faire ce qu'ils disent et non ce qu'ils font , disent une grande absurdité ! Qui ne fait pas ce qu'il dit , ne le dit jamais bien ; car le langage du cœur , qui touche et persuade , y manque. J Ce que personne n'a jamais vu , c'est un hypecrite devenir homme de bien.

On auroit pu raisonnablement tenter la conversion de Cartouche ; jamais un homme sage n'eût entrepris celle de Cromwel.

De l'Intempérance.

JLï'Excès du vin dégrade l'homme , il aliène du moins sa raison pour un temps et l'abrutit à la longue ; mais enfin le goût du vin n'est pas un crime ; il en fait rarement commettre \ il rend l'homme stupide , et non pas méchant. Pour une querelle passagère qu'il cause , il forme cent attacherons durables. Généralement parlant,

it)% Maximes

les buveurs ont de la cordialité , de la franchise ; ils sont presque tous bons , droits , justes , ridelles , braves et honnêtes gens , à leurs défauts près.

Le sage est sobre par tempérance ; le fourbe l'est par fausseté. Dans les pays de mauvaises mœurs , d'intrigues , de trahisons, d'adultères, on redoute un état d'indiscrétion où le cœur se montre sans qu'on y songe. Par- tout les gens qui abhorrent le plus l'ivresse , sont ceux qui uont le plus d'intérêt à s'en garantir. En Suisse , elle est presque en estime ; à Naples , elle est en horreur : mais au fond , laquelle est le plus à craindre , de l'intempérance du Suisse , ou de la réserve de l'Italien ?

Ne calomnions point le vice même :

n'a-t-il pas assez de sa laideur } Le via ne donne pas de la méchanceté , il la décèle. Celui qui tua Clitus dans l'ivresse fit mourir Philotas de sang froid. Si l'ivresse a ses fureurs , quelle pasiion n'a

pas les siennes ? La différence est que les autres restent au fond de i'ame , et que celle-là s'allume et s'éteint à l'instant. A cet emportement près , qui passe et qu'on évite aisément , soyons sûrs que ^quiconque fait dans le vin de mauvaises actions , couve à jeun de méchans desseins.

Ces gens , qui donnent de l'importance aux bons morceaux , qui songent , en s'éveillant , à ce qu'ils mangeront dans la journée , et qui décrivent un repas avec plus d'exactitude , que n'en met Polybe à décrire un combat ; ces prétendus hommes , à les bien examiner , ne sont que des enfans de quarante ans , sans vigueuc et sans consistance. L'ame d'un gourmand est toute dans son palais ; il n'est fait que pour manger : dans sa stupide incapacité il n'est qu'à table à sa place ; il ne sait juger que des plats. Laissons-lui sans regret ce* emploi : mieux lui vaut celui-là qu'un outre , autant pour nous que pour lui.

Ju

De la Vanité.

à A vanité ne respire qu'exclusions et ^préférences ; exigeant tout et n'accordant ïien , elle est toujours inique.

Louer quelqu'un en face , à moins que "ce ne soit sa maîtresse , qu'est ce taire autre Jchose * sinon le taxer de vanité ?

Il n'y a point de folie dont on ne puisse déssbuser un homme qui n'est pas fou , hors îa vanité ; pour celle- ci , rien ji'en guérit que l'expérience , si toutefois «jueîque chose en peut guérir.

La vanné de l'homme est la source de ses plus grandes peines ; et il n'y a personne de si parfait et de si fêté , à qui elle ne donne plus de chagrins que de plaisirs. Si jamais la vanité fit quelque heureux sur la terre , à coup sûr cet heureux- là n'étoit qu'un sot.

La vanité fait son profit de toutes les autres passions , et à la fin les engloutit Joutes.

Diverses. 199

De l'Amour-propre.

$L* E cœur de l'homme est toujours droit sur tout ce qui ne se rapporte pas personnellement à lui Dans les querelles dont nous sommes purement spectateurs , nous prenons à l'instant le parti de la justice j et il n'y a point d'acte de méchancetâ qui ne nous donne une vive indignation % tant que nous n'en tirons aucun profit z mais quand notre intérêt s'y mêle , bientôt nos sentimeas se corrompent ; et c'est alors seulement que nous préférons le mal qui nous est utile , au bien que nous tait aimer la nature.

L'amour de soi , qui ne regarde qu'à nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits ; mais l'amour-propre , qui se compare , n'est jamuis content et 03 sauroit l'être , parce que ce sentiment t en nous préférant aux autres , exige aussi <jue les autrjs nous préfèreiw à su* * çg

iç)6 Maximes

qui est impossible. Voilà comment Tes passions douces et affectueuses naissent de l'amour de soi , et comment les passions haineuses et irascibles naissent de l'amourpropre. Ainsi ce qui rend l'homme essentiellement bon , est d'avoir peu de besoins » et de peu se comparer aux autres : ce qui le rend essentiellement méchant , est d'avoir beacoup de besoins , et de tenir beaucoup à l'opinion.

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Du Jeu.

JL? E jeu n'est point un amusement d'homme riche ; il est la ressource d'un désœuvré. Je ne joue point du tout , étant solitaire et pauvre. Si j'étois riche , je jouerois moins encore ; et seulement un très petit jeu > pour ne voir point de mécontent , ni l'être- L'intérêt du jeu manquant de motif dans l'opulence , ne peut jamais se changer en fureur que dans un esptit mal fait, Les profits qu'un homme

riche

Diverses. 29?

fiche peut faire au Jeu lui sont toujours

moins sensibles , que les pertes; et comme Ja forme des jeux modérés , qui en use le bénéfice à la longue , fait qu'en général ils vont plus en perte qu'en gain , ort ne peut , en raisonnant bien ^ s'affectionner beaucoup à un amusement ou les risques de toute espèce sont contre soi. Celui qui nourrit sa vanité des préférences ds la fortune , les peut chercher dans des objets beaucoup plus piquans ; et ces préférences ne se marquent pas moins dans le plus petit jeu que dans le plus grand.

Le goût du jeu * fruit de l'avarice et de l'ennui , ne prend que dans un esprit et un cœur vuides ; et il me semble q&g j'aurois assez de sentiment et de connaissances , pour me passer d'un tel supplément. On voit rarement les penseurs se"* plaire beaucoup au jeu , qui suspend cette habitude ou la tourne sur d'arides cofflfeinaison* : aussi l'un des biens , et peagg Tome L x

29$ Maximes

être le seul qu'ait produit le goût des

siences , est d'amortir un peu cette passion sordide ; on aimera mieux s'exercer à prouver l'utilité du jeu , que de s'y livrer. Moi , je le combattrois, parmi les joueurs ; et j'au-rois plus de plaisir à me moquer d'eux en les voyant perdre , qu'à leur gagner leur argent.

■apat»aa>MnaMB»ii— — —

De la Danse.

JU A maxime qui blâme la d^nse et les assemblées des deux sexes , paroît plus fondée sur le préjugé que sur la raison. Toutes les fois qu'il y a concours des deux sexes , tout divertissement public devient innocent , par cela même qu'il est public ; au iieu que l'occupation la plus louable est suspecte dans le tète- à-tête. L'homme et la femme sont destinés l'un pour l'autre ; la fin de la nature est qu'ils soient unis par le mariage. Qu'on me dise où de jeunes personnes à marier

"Diverses. 299

Suront occasion de prendre du goût l'une pour l'autre , eï de se voir avec plus de décence et de circonspection , que dans une assemblée , où les yeux du public incessamment tournés sur elles , les forcent à s'observer avec le plus grand soin ? En quoi Dieu est - il offensé par un exercice agréable et salutaire , convenable à la vivacité de la jeunesse , qui consiste à se présenter l'un à l'autre avec grâce et bienséance , et auquel le spectateur impose une gravité dont personne n'oneroit sortir ? Peut -on imaginer un moyen plus honnête de ne tromper personne , au moins quant à la figure , et de se montrer avec les agrémens et les défauts qu'on peut avoir , aux gens qui ont intérêt de nous bien connoître avant que âe s'obliger à nous aimer l Le devoir de se chérir réciproquement n'emporte-t-il pas celui de se plaire; et n'est-ce pas un soin digne de deux personnes vertueuses et chrétiennes qui songent k

T ij

s'unir , ds préparer ainsi leurs cœurs S l'amour mutuel que Dieu leur impose ?

Qu'arrive-t-il dans ces lieux où règne ' une éternelle contraints , où l'on punit comme un crime la plus innocente gaieté , où les jeunes gens des deux sexes n'osent jamais s'assembler en public , et où l'indiscrette sévérité d'un pasteur ne sait prêcher, au nom de Dieu, qu'une gêne servile* la tristesse et l'ennui ? On élude une tyrannie insupportable , que la nature et la raison désavouent. Aux plaisirs permis dont on prive une jeunesse enjouée et folâtre, elle en substitue de plus dangereux. Les têre-à-tête adroitement concertés prennent la place des assemblées publiques. A force [>>$* de se cacher comme si l'on étoit coupable , on tst tenté de le devenir. L'innocente joie aime à s'évaporer au grand jour j mais le vice est ami des ténèbres ; et jamais l'innocence et le mystère n'habitèrent u long- temps ensemble. Encore un coup , ce a'est point dans les assemblées nombreuses,

Diverses. 301

tm tout le monde nous v@it et nous écoute, Biais dans des entretiens particuliers ou régnent le secret et la liberté , que les STeeurs peuvent courir des risques ; et je tte vois pas pourquoi , en blâmant les danses , on surcharge la pure morale d'une forme indifférente , aux dépens de l'essentiel.

B.4Jwjw».JIMmjgw .iMa*ait»&-WU,'iJeg-JiJ.'.i^»

Du Courage.

S-J A valeur se montre dans les occasions légitimes , et l'on ne doit pas se feârer d'en faire hors de propos une vaine parade , comme si l'on ^ivoit peur de ne la pas retrouver au besoin. Tel fait un effort et se présente une fois , pour avoir droit de se cacher le reste de sa vie.

Le vrai courage a plus de constance et moins d'empressement ; il est toujours ce qu'il doit être ; il ne faut ni l'exciter ni k retenir. L'homme de bien le porte par*

3©* i Maximes

tout avec lui ; au combat , contre l'ennemi ; dans un cercle , en faveer des absens et de la vérité ; dans son lit, entre les attaques de la douleur et de la mort. La force de l'ame qui l'inspire est d'usage dans tous les temps ; elle met toujours la venu au dessus des événemens, et ne consiste pas à se battre , mais à ne rien craindre. Tel est le vrai courage , celui qui mérite d'être loué. Tout le reste n'est qu'étourderie , extravagance , férocité : c'est une lâcheté de s'y soumettre ; et je ne méprise pas moins celui qui cherche un péril inutile , que celui qui fuit un péril qu'il doit affronter.

Je n'ai jamais vu d'homme, ayant de la fierté dans l'ame , en montrer dans son maintien ; cette affectation est bien plus propre aux âmes viles et vaines , qui ne peuvent en imposer que par-là. Un étranger se présentant un jour dans la salle du fameux Marcel, celui-ci lui demanda de quel pays il étoit. » Je suis An~

Diverses. 503

glaîs , répond l'étranger. » Vous anglais > » réplique le danseur 1 vous seriq de

Iw cette isle où les citoyens ont part à l ad- » ministration publique , et font une portian. n de la puissance souveraine ? Non , Mon- « sieur ; ce front baisse , ce regard timide , n cette démarche incertaine , ne m'annon- » cent que l'esclave titré d'un Electeur. « Je ne sai si te jugement montre une grande connoissance du vrai rapport qui est entre îe caractère d'un homme et son extérieur. Pour moi , qui nvai pas l'honneur d être maître à danser , j*aurois pensé tout le contraire. J'aurois dit : »» Cet anglais nest *> pas courtisan ; je nai jamais ouï dire t> que les courtisans eussent le font baissé 0 et la démarche incertaine : un homme ti- » mide che^ un danseur , pourroit bien ne » V être pas dans la chambre des communes u. Assurément ce monsieur Marcd-W do t prendre ses compatriotes pour autant de Romains*

J04 Maximes

Du Duel.

\ Ardez-vous de confondre le nom sacré de l'honneur avec ce préjugé féroce , qui jïiet toutes les vertps à la pointe d'une épée , et n'est propre qu'à faire de braves scélérats. Que cette méthode puisse fournir , si l'on veut , un supplément à la probité; par- tout où la probité régne, son Eupp'ément n'est - il pas inutile ? Et que penser de celui qui s'expose à la mort pour s'exempter d être honnête Jiomme ?

Mais encore , en quoi consiste cet af* freux préjugé ? Qans l'opinion la pins ex* travagante ec la plus barbare qui jamais entra dans l'esprit huma'n ; savoir , que tous les devoirs de la société sont suppléés par la bravoure ; qu'un homme n'est plus four e , fripon , calomniateur ; qu'il est civil , humain , poli , .quand il &ai|

Diverses. 30$

S£ battre \ que le mensonge se change en vérité ; que le vol devient légitime , la perfidie honnête , l'infidélité louable , si» tôt qu'on soutient tout cela le fer à la «nain ; qu'un affront est toujours bien réparé par un coup d'épée , et qu'on n'a jamais tort avec un homme , pourvu qu'on le tue. Il y a , je l'avoue , une autre sorte d'affaire où la gentillesse se mêle à la cruauté , et où l'on ne tue les gens que par hasard ; c'est celle où l'on se bat au premier sang. Au premier sang î grand Dieu î et qu'en veux- tu faire de ce sang , bête féroce ? le veux-tu boire ? Dira -t on qu'un duel témoigna que l'on a du cœur , et que cela surfit pour effacer la honte ou le reproche de tous les autres vices ? Je demanderai quel honneur peut dicter une pareille décision . et qeelie raison peut la justifier î A ce compte si l'en vous accusoit d'avoir »ué un homme , vous en iriez tuer un second pour prouver que cela n'est pas vrai. Ain.si ,

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