‹ Esquisse d'une bibliographie de la'chanson populaire en EuropeChapitre 16 sur 17 · LE CHANT POPULAIRE GEORGIEN · texte numérisé non relu

LE CHANT POPULAIRE GEORGIEN

La musique géorgienne, liturgique ou populaire, est un chapitre qu'aucun historien de l'art n*a encore songé à écrire. Et pourtant elle existe. Il y a» en des monastères perdus dans la montagne, d'anciens manuscrits, vieux de plus de huit siècles, qui nous attestent qu'alors TÉglise géorgienne avait un chant liturgique en pleine floraison. Récemment, d*érudits patriotes ont patiemment recueilli, note à note, ce trésor musical des temps passés, et c'est encore aujourd'hui un charme rare d'entendre dans la campagne de Tiflis, à Theure où le soleil se cou* che derrière la montagne, des chœurs de paysans qui chantent à trois ou quatre parties, avec autant de précision que le pourraient faire des artistes de métier.

Les Géorgiens ont un sens musical prodigieux. A vrai dire, leur technique, on le verra par les exemples que nous donnons plus loin, est aussi arriérée qu'au moyen âge Tétait, en France, celle des déchanteurs. Mais il en résulte une impression étrange que le cadre grandiose des provinces géorgiennes, en plein Caucase, vient agrandir et renforcer. On est très loin de l'Occident, on est très loin de l'heure présente.

Nous savions qu'à Tiflis il y avait un prêtre géorgien réputé pour sa connaissance du chant liturgique de son Église, Wassili Kharbelov, alors aumônier de Thôpital militaire. Les présentations furent rapidement menées, et quand ce brave homme apprit que notre but, en venant en Transcaucasie, était de nous instruire dans la musique arménienne, il n'eut plus qu'une pensée, celle de nous détourner vers la musique géorgienne. Partout, au Caucase, Arméniens et Géorgiens sont rivaux, encore que ces deux races aient des aspirations bien dissemblables ; mais dans certaines régions, à Tiflis par exemple, leurs intérêts sont trop enchevêtrés pour qu'il en soit autrement. Bref, Wassili Kharbelov voulut faire dignement les choses et pensa commencer notre éducation musicale en nous offrant à déjeuner.

Or donc, par une belle après-midi de mai 1901, nous arrivons chez notre hôte sur le coup de quatre heures. On déjeune tard à Tiflis. Déjà les convives étaient réunis. Dans le salon du prêtre, en belle robe bleue, ses longs cheveux noirs bouclés couvrant ses épaules, se tenait la maîtresse de la maison, « Madame la prêtresse )», avec ses deux filles. « Madame la prêtresse » est un type agréable de la beauté géorgienne. Comme les femmes de sa race, elle a une coiffure qui lui aplatit la tête ei laisse retomber à droite et à gauche ses cheveux roulés en tirebouchon. Elle porte un corsage de drap marron, légèrement décolleté en pointe.

Un voile de dentelle descend du havt de fa lète jusqu'à mi-corps. Son air est doux et son accueil avenant.

L'invité de distinction était Vépiscope géorgien de TifUs, Mk^ Kurion, une jolie tête fine et aristocratique. Il y avait deux prêtres géorgkas» le conservateur du musée attenant à Téglise Sainte-Sion, un jeune hommft, qitfi j*ai su depuis être grand collectionneur d*airs populaires géorgiens» et enfin R^ibaêl. Raphaël Isarlov a représenté les propriétaires géorgiens à l'Exposition universelle de 1900 : il représente aujourd'hui Tesprit parisien en Géorgie. Il est pétîN lant : ce fut lui qui nous traduisit tout ce qu'on dit et tout ce qu'on chanta, car ce déjeuner fut aussi bien un concert.

Les deux filles du prêtre, — Tune a dix-huit ans etFautre quinze, — font le service. II va sans dire que nous mangeons à la géorgienne. Après les zakouski obligatoires, circule un ischran, un poisson de la Koura» qui est terriblement farci d'arêtes et qu'on nous sert bouilli aux herbes. A ce moment, Raphaël me pousse le coude. « Le prêtre, me dit-il, va chanter un hymne au bon Dieu. » Je pensai, à part moi, que c'était sans doute l'habitude ici de dire le Benedicite au second service et je pris un air sérieux.

Mais non, la voix de Wassili s'élève et module une longue phrase mélodique, puis le jeune homme, qui était à l'autre bout de la table, fait son entrée dans le chant et continue un surprenant contre-point sur la ligne déroulée par le prêtre, tandis qu'aussitôt le reste des assistants, c'est-à-dire les deux prêtres, Vépiscope et le conservateur, chantent à Tunisson, graves et impassibles, sans que bouge un trait de leur figure, une basse discrète. Et, quand l'hymne est fini, le prêtre lève son verre, plein de vin de Kakhétie, le choque contre le verre de Vépiscope^ contre les nôtres ensuite, et propose de boire avant tout à la santé de Dieu, le maître tout-puissant.

Nous n'en sommes qu'au potage, une soupe à l'agneau. Raphaël me pousse une seconde fois le coude. Je pensai que cette fois on allait boire à la santé du tzar. Non, Vépiscope Kurion, avec une bonne grâce parfaite, porte un toast à la maîtresse de la maison, et le chœur commence un chant en l'honneur de « madame la prêtresse ». Sur les dernières notes chacun lève son verre et le vide d'un trait. Nous aussi. Un hachis de viande de mouton, roulé dans des feuilles de mûrier et servi dans de la crème aigre, est pour Raphaël l'occasion de porter un toast à Vépiscope : nous faisons retour vers un ensemble emprunté aux chants de l'Église. Nouveau verre de Kakhétie. On boit ensuite à la Géorgie : le chœur en chante les beautés sur un thème populaire.

Le prêtre boit à la santé de ses hôtes : je baisse les yeux et j'écoute. Raphaël m'explique que cette mélodie entraînante est traditionnellement conservée en Géorgie depuis le temps des Croisades ! J'admire. On pense enfin à Raphaël : c'est pour vider un huitième ou neuvième verre et sans doute pour magnifier les services rendus en 1900 aux propriétaires géorgiens à l'Exposition universelle. Raphaël se fait tout modeste et me dit que le chant exécuté à son intention remonte aux anciens Égyptiens I ! ! C'est, en effet, une douce habitude des musicistes orientaux de chercher toujours à rattacher leur art aux Assyriens et aux Égyptiens.

Mais tout a une fin. On but encore au printemps, à la jeunesse géorgienne, et aux filles de notre hôte, à la France, — je crois qu'on oublia la Russie, — on porta en tout une quinzaine de toasts, on vida un nombre égal de verres de Kakhétie, et un dernier chœur accompagna le dernier dessert. Nous avions eu notre concert géorgien, quinze plats, quinze chants.

Il était temps que la série s'achevât: encore un coup, et nos faibles têtes d'Occi-

dentaux n'auraient plus distingué les suites de quartes et de quintes, qui, au commencement du repas, nous causaient une si bizarre impression.

Cet art populaire est trop loin de nos habitudes musicales, de notre façon de penser, pour qu'une analyse en éveille le sentiment chez le lecteur. Mieux vaut en donner quelques exemples, que nous prenons dans un des recueils de chants géorgiens que nous avons achetés à Tiflis (i).

(n* 15) Berceuse.

Enfant épanoui^ enfant de paysan^ dors^ je te chanterai dodo ! Qu est-ce qui te fait dormir si doucement^ si insouciamment ? Sur le sein de ta mère tu as trouvé une douce place ; Dors ! ma violette j dodo l ma rose, dodo !

Sur mon sein tu mets ta petite main ;

Que la Vierge me permette de te voit y lorsque tu deviendras un homme ! Que r esclavage avilissant te soit épargné !

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(1) TscHiKWASCHWiLi. — Sûlamouri (Le Chalumeau). Chants populaires [géorgiens] recueillis par Tschikwaschwili, Tiflis, 1896, in-8 oblong.

(n* 23) Chanson populaire.

La femme du diambek (i) était célèbre par sa beauté^ quoique sa bru fût plus belle encore.

Elle sortait sur la terrasse de sa maison^ s* asseyait^ les jambes repliées sous elle^ et de ses doigts de pieds jouait avec le tapis d'or. D'un œil elle me regardait et de Vautre elle regardait le diambek.

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La dernière chanson étant en dialecte souatônien, il nous est impossible d'en donner une traduction.

(i) Diambek, haut fonctionnaire.

Ces exemples sont bien particuliers. Il y a là des caractéristiques, que nous n'avons guère rencontrées qu'en terre géorgienne.

Ajoutez à cela le cadre sauvage et grandiose du Caucase, les mœurs antiques de ces braves gens qui vous traitent en amis, dès qu*on se montre curieux de quelque chose chez eux : c'est assez pour accorder de Tintérèt au chant populaire géorgien, et si, d'aventure, tel de nos lecteurs, séduit par cette notice, se décide à tenter un voyage en cette terre bénie, où fleurissent à la fois le brigandage et la chanson, nous pouvons par avance lui prédire qu'il y aura peut-être chez les Ossètes, les Lesghiens, les Lazes, quelque montagnard malintentionné pour lui prendre sa bourse, ses bagages ou ses chevaux, mais qu*en revanche il gardera pour une précieuse moisson dUncomparables souvenirs.

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