I. — L'individu
La fonction de l'individu est de vivre et de se conformer à un type normal.
La puissance vitale est un des éléments primordiaux de la Beauté. La Beauté grandit depuis la naissance jusqu'à la période de plus complète énergie, et, ce moment dépassé, elle ne cesse de décroître jusqu'à la mort. Tout ce qui est signe de santé est beau : la fraîcheur de la peau, l'absence de rides, la coloration des cheveux, la
souplesse, l'attitude droite du corps etc. Par contre,
tout ce qui est nuisible à la santé, toute maladie est une laideur.
A l'aide de ce principe, nous pouvons juger les actes qui ont trait à notre propre personne. Il faut vivre, partant manger, agir, se reposer. Tout acte utile, toute satisfaction d'un besoin nécessaire est agréable et correspond à une beauté. Mais dès que les forces sont réparées, dès que l'utilité cesse, l'idée de laideur intervient. La gourmandise est un vice, car elle est non seulement inutile, mais dangereuse pour l'organisme qu'elle affaiblit en l'alourdissant. De même pour la paresse : tout repos excédant le nécessaire est nuisible, parce qu'il fait perdre au corps une partie de son énergie. La colère, enfin, est laide, parce qu'elle enlève à l'homme le libre usage de ses facultés intellectuelles.
Nous n'insisterons pas davantage sur ce premier caractère de la Beauté physique qui est la vitalité ; nous serons tenu à de plus amples développements sur le second caractère, qui est la conformation au type de l'espèce.
On a soutenu longtemps qu'il était un type général de l'homme, type unique, réunissant en lui tous les caractères de la Beauté. A cette doctrine du type immuable, nous préférons la doctrine du type variable et progressif, du type susceptible d'accroissement ou de déformation. L'être s'embellit toutes les fois qu'il augmente sa puissance vitale, sa force physique et surtout sa force intellectuelle et morale. Dans notre compréhension de l'être humain, nous tendons de plus en plus à chercher la Beauté dans les formes qui manifestent la supériorité intellectuelle. La race blanche nous paraît plus belle que les autres races, précisément parce qu'elle est plus spiritualiste.
En application de cette doctrine, l'artiste évitera les déviations produites par les innombrables misères de la vie et recherchera les formes qui manifestent la plus
grande vitalité. Mais, dans cette recherche de l'être normal, il aura grand soin de se préserver des généralisations qui supprimeraient le caractère individuel. Respectant les attributs essentiels de l'espèce, il les conciliera avec cette infinie variété de formes par lesquelles se manifeste la vie. Schopenhauer l'a très heureusement dit : « La sup- « pression du caractère d'espèce par le caractère indivi- « duel, ce serait la caricature ; et la suppression du « caractère individuel par le caractère d'espèce, l'insigni- « fiance. »
L'histoire de l'art enseigne que jamais les artistes n'ont poursuivi la réalisation d'un type unique. Leur idéal a nécessairement varié avec les modèles qu'ils avaient sous les yeux. Les deux grands idéalistes, Phidias et Raphaël, pas plus que Rubens ou Murillo n'ont représenté le type humain général ; les uns et les autres ont reproduit les hommes de leur nation : Phidias est grec, Raphaël, italien, comme Rubens est flamand et Murillo, espagnol. Rien plus, le type des statues de Phidias n'est même pas le type grec conçu d'une façon générale, mais simplement le grec du vc siècle. De même en Italie, l'idéal de Raphaël n'est pas celui de Giotto, de Fra Angelico, du Guide ou de Ganova. Dans sa conception de la figure humaine, Goujon a différé de Lebrun, de Wateau et de Delacroix ; Rubens de Memlinc, Murillo de Goya. Enfin nous verrons un même artiste adopter des formes différentes, si ses modèles changent. Dans l'œuvre de Raphaël on peut reconnaître trois types : le type ombrien à la petite bouche pincée et aux lourdes paupières ; la physionomie plus ouverte, plus intelligente des Florentins et, en dernier lieu, la figure romaine régulière, mais un peu grossière.
Condamner le particulier, ce serait condamner Rubens et Rembrandt, Durer et Holbein, Velasquez et Delacroix ; à vrai dire, ce serait condamner tous les hommes de génie et ne maintenir que les ouvriers de la décadence. L'œuvre des grands artistes est originale et variée comme la vie.
La véritable cause du déclin de l'art au xvne siècle, en Italie et en France, fut précisément la fâcheuse théorie d'un idéalisme outré, conséquence de la découverte des œuvres d'art antiques. La Renaissance qui eut une influence si heureuse dans les arts plastiques et dans les lettres portait en elle des germes de décadence. Les œuvres d'art découvertes étaient, pour la plupart, des œuvres d'époque romaine, peu précises, comme toutes les œuvres d'imitation. On prit leurs défauts pour des qualités, et à la scrupuleuse sincérité, à l'originalité de l'art florentin du xve siècle succéda l'art monotone et sans caractère du xviie. La statuaire antique, par son admirable perfection, peut être un enseignement fécond, à la condition de lui demander les lois générales de son art, mais non de lui emprunter ses formes. Par suite de notre étude des formes passées, nous avons une tendance à trop généraliser la nature, à nous créer dans l'esprit un type banal qui, loin de nous être utile, nous empêche de voir librement la création.
Cette doctrine d'un idéal unique qui tend à effacer les particularités de la vie, à réduire l'homme, sous prétexte d'idéal, à un minimum d'attributs, à un type indéterminé, sans caractère, a porté à l'art un coup funeste ; elle a éloigné les artistes de l'étude de la nature, et les a désintéressés de cette précision des formes sans laquelle la vie n'existe pas.
Nous arrivons ainsi à une des questions les plus délicates de l'Esthétique : les formes sont-elles belles en ellesmêmes ou par leur caractère expressif?
Toutes les formes n'ont pas pour nous le même attrait ; elles ne nous paraissent pas également belles, et la raison de nos préférences est fondée tout entière sur leur caractère expressif. Si nous regardons avec tant d'attrait la finesse d'une main, le contour d'une hanche, l'éclat d'un œil, c'est que toutes ces formes manifestent l'être humain. Il était dans le plan de la création que ces formes nous parussent belles et nous attirassent.
Les formes de l'être humain sont pour nous les plus belles formes existantes, parce que l'être humain est le premier des êtres. Si Dieu l'avait construit différemment, nous ne l'en aimerions pas moins, nous ne le trouverions pas moins beau. En pure philosophie, il est donc juste de dire que les formes sont belles parce qu'elles sont expressives.
Malheureusement , quelques philosophes, M. Cousin notamment, s'emparant de cette idée, ont restreint le sens du mot Expression et ont voulu réduire la beauté à l'expression des sentiments de l'âme. Ils ont donné au mot Expression un sens particulier, entendant par là non plus seulement les qualités générales de l'être, mais les qualités de l'être pensant. C'est faire fausse route, c'est supprimer une partie de la nature et tromper l'artiste. Sans doute, l'âme est belle et nous avons déjà dit qu'elle représente la plus grande Beauté existante, mais à côté d'elle il y a le corps et, s'il faut établir des hiérarchies, il ne convient pas, sous prétexte d'unité, de scinder la nature et de tronquer la Beauté. Si l'on pense que les formes sont belles, uniquement parce qu'elles manifestent
l'âme, on est porté à se désintéresser d'elles, on les simplifie sous prétexte d'idéal; on trouve presque grossier ce qui est trop vrai, tandis qu'il faut dire hautement à l'artiste qu'il ne saurait jamais trop se rapprocher de la nature.
Nous attachons une grande importance à maintenir cette idée que les formes sont belles. Autrefois la beauté du corps humain, en raison des difficultés de vivre et de se défendre, était en plus grand honneur qu'aujourd'hui. Par suite des conquêtes de la science moderne, l'importance de la force physique tend de plus en plus à diminuer, et, par une conséquence naturelle, l'homme attache moins d'intérêt à son développement physique. Nous sommes rejetés vers les travaux de l'esprit et trop exclusivement. Sans y prendre garde, par le manque d'exercice, nous déformons et affaiblissons notre nature et, en ne modifiant pas notre manière d'agir, nous marcherions lentement mais inévitablement à la disparition de la race. On ne saurait trop réagir contre d'aussi désastreuses tendances. Si, au point de vue militaire, il est moins important d'être fort, il est toujours indispensable de se bien porter, et le maintien du type humain est une impérieuse nécessité ; un des plus grands titres de gloire de l'art est d'affirmer cette vérité et de la rendre évidente.