IL — L'ESPÈCE
Après avoir étudié l'Individu, il faut considérer les Espèces, c'est-à-dire les rapports des individus entre eux. L'individu meurt, la vie subsiste ; elle se transmet,
et c'est là l'œuvre de la génération. Cette force toute mécanique chez les êtres inférieurs tels que les végétaux, brutale et matérielle chez l'animal, s'épure avec le progrès de l'être et revêt chez l'homme la forme supérieure de l'amour ; et, dans l'humanité, l'amour ne cesse de se transformer, de tendre de plus en plus à se spiritualiser, à subordonner l'union matérielle des corps à l'union spirituelle des âmes. « La pudeur, dit Kant, est « un des plus grands secrets de la nature humaine ; elle « spiritualise et divinise la partie la plus grossière de « l'homme ; elle élève au rang des jouissances morales, le « cri des sens et leurs ordres les plus impérieux. » L'Amour nous paraît d'autant plus beau qu'il est d'essence moins matérielle, plus spiritualise, plus progressiste.
Mais l'Amour n'a pas sa fin en lui-même. Il n'est qu'un moyen. Le but c'est la transmission de la vie, et ce caractère nous fournira une lumière nouvelle pour comprendre l'évolution de ce sentiment. L'Amour sera d'autant plus parfait qu'il aura plus complètement pour fin la venue de l'enfant et qu'il protégera mieux son existence. C'est ainsi que nous voyons l'humanité, en se perfectionnant, tendre de plus en plus vers les formes d'union qui se conforment à cette loi. L'union libre, sans cesse dissoute et sans cesse reformée, appartient aux époques barbares ; seules les civilisations les moins avancées ou les plus corrompues l'ont conservée. La monogamie et l'indissolubilité du mariage sont l'expression la plus parfaite des lois de l'Amour.
Cette idée d'un seul et éternel amour qui est la conclusion de la morale est aussi celle de l'art. Depuis longtemps, le poète chante les impérissables unions et le seul fait de cette unité et de cette éternelle durée peut poétiser même
d'indignes attachements. Quelle que fût la dégradation de Manon, l'artiste a pu s'intéresser à la passion de Desgrieux. L'Amour fera plus encore ; il rachètera les fautes de l'être aimant et relèvera la créature tombée. Lorsque Marguerite Gauthier, si bas qu'elle soit descendue, remonte jusqu'aux régions pures du véritable amour, le mépris fait place dans notre cœur sinon à la sympathie, du moins à la pitié.
Tout Amour d'où l'idée de procréation est exclue doit être condamné. Il en est de même lorsque, l'âge de la virilité ayant disparu, il n'occasionne plus qu'un affaiblissement de l'être. Nous n'avons pas à parler des passions contre nature. Les nations modernes ont justement flétri des vices dont la civilisation grecque n'avait pas su voir la laideur.
Musset a été le grand poète de l'Amour. Personne autant que lui n'en a exprimé le charme dominateur. C'est le poète de nos vingt ans. Mais ce qui fait la grandeur de Musset est en même temps la cause de sa faiblesse. Combien de critiques se sont étonnés, aux approches de l'âge mûr, de ne plus retrouver en le relisant les enthousiasmes des jeunes années? Un éminent critique, M. Jules Lemaître, nous le disait encore récemment, et de ce fait il tirait un argument pour démontrer le peu de certitude des jugements artistiques1. Nous pensons, au contraire, que,
1 « Changeants, nous contemplons un monde qui change. Et même a quand l'objet observé est pour toujours arrêté dans ses formes, « il suffit que l'esprit où il se reflète soit muable et divers pour « qu'il nous soit impossible de répondre d'autre chose que de notre « impression du moment. Comment donc la critique littéraire « pourrait-elle se constituer en doctrine? Les œuvres défilent
dans ces variabilités d'impression, il y a des lois profondes qui, loin de contredire les règles de l'Esthétique, les rendent plus claires et les fortifient. Conformément à ces règles, l'œuvre de Musset, qui n'est qu'un long chant d'amour, doit surtout nous séduire à l'âge où le sentiment de l'amour s'impose avec toute sa tyrannie. A vingt ans, l'Amour est notre maître. Pour l'exécution de son œuvre, la nature nous prend tout entiers. Mais plus tard, lorsque l'œuvre est accomplie, lorsque la vie, en se déroulant, nous impose d'autres devoirs, notre âme s'élargit et s'ouvre à des idées nouvelles. A côté de la femme, d'autres êtres viennent prendre place dans notre cœur. Les enfants s'y blottissent ; notre sympathie, au contact des misères humaines, s'étend de proche en proche et nous donne une famille qui est l'humanité entière. Enfin, en voyant les années tomber les unes sur les autres, en voyant notre vie s'en aller par lambeaux, notre âme, comme allégée, se détache des choses d'ici-bas et demande à Dieu une nouvelle existence. A ces âmes agrandies la parole de Musset ne suffit plus. Il leur faut d'autres accents. Elles s'attendrissent avec Victor Hugo sur les misères des pauvres gens ; avec le chantre d'Athalie, elles murmurent une prière à l'Éternel.
Ce sentiment de l'Amour, si moral lorsqu'il s'exerce normalement, devient, lorsqu'il est dévoyé de sa fin, un
« devant le miroir de notre esprit ; mais, comme le défilé est long, « le miroir se modifie dans l'intervalle, et, quand par hasard la
« même œuvre revient, elle n'y projette plus la même image
« Les transports où me jetaient les vers de Musset, voilà que je ne
« les retrouve plus On juge bon ce qu'on aime, voilà tout. »
(Jules Lemaître. — Revue bleue, 1885 : article sur Anatole France).
agent destructeur qui produit dans notre organisme, au point de vue physique et intellectuel, les plus cruels ravages. Quels exemples frappants nous offrent les grandes cités corrompues de l'antiquité et de l'âge moderne, lorsque la tyrannie des passions grossières et l'inobservance de la loi morale ont éloigné les hommes de la vie de famille ! Ce qu'on remarque dans les littératures, expression de ces sociétés, c'est une joie folle, une ivresse de tous les sens, d'amères et imprudentes railleries sur les pauvres gens qui ne sont pas conviés à de tels festins. Et à quoi aboutit cette littérature si enfiévrée de jouissance?.... aux sanglots, au dégoût de la vie, au désespoir.
Nous venons d'étudier l'Amour et nous avons vu que son but était la naissance de l'enfant. L'enfant venu, de nouveaux attachements apparaissent, l'affection du père et de la mère pour l'enfant et, plus tard, les sentiments filiaux et fraternels. Cette mère auprès d'un berceau est une forme d'art bien banale que nous avons rencontrée souvent, et, cependant, l'artiste pourra la reproduire à l'infini, sans lasser notre admiration. La pensée chrétienne, en donnant à l'artiste le motif de la Vierge et de l'enfant Jésus, a fait naître d'impérissables chefs-d'œuvre.
Le sentimeut paternel est le sentiment moralisateur par excellence, le plus puissant et le plus riche en résultats ! Que d'actions héroïques n'a pas fait naître la simple envie de laisser un nom honoré à son fils ; que de vies a purifiées le désir de lui donner un noble exemple, et quel énergique stimulant l'homme ne trouve-t-il pas dans cette connaissance de la loi naturelle qui veut que les fils soient ce que les pères les ont faits !
Ne craignons pas de l'enseigner de bonne heure : l'homme est fait pour fonder une famille ; la jeunesse ne doit être qu'une préparation à ce saint devoir ; les enfants sont l'œuvre fondamentale de notre vie, et ils seront ce que nous aurons été nous mêmes, portant dans leurs frêles et tendres cerveaux, l'empreinte de nos vices et de nos vertus. La plus chétive de nos fautes aura son retentissement dans notre race ; en nous corrompant, c'est une suite innombrable d'êtres que nous vouons à la souffrance. Si notre intérêt personnel n'est pas suffisant pour nous rendre vertueux, l'amour paternel saura le faire. Si les douleurs que notre inconduite nous fait éprouver ne sont pas une peine assez forte, la souffrance de nos enfants nous frappera au cœur, mortellement.
La famille constituée, il faut examiner les rapports des familles entre elles. L'affection de l'homme pour son semblable n'est pas un fait anormal dans la nature ; à tous les étages de la création, nous voyons régner entre les individus d'une même espèce, des sentiments d'union ou de non hostilité, et ces sentiments sont d'autant plus notables que les individus, au lieu de vivre isolément, se groupent et constituent des sociétés pour travailler en commun. L'amour du prochain est un sentiment aussi naturel, aussi primitif que l'amour personnel. L'Individu a sa vie, l'Espèce a la sienne, et la nature tend à assurer Tune au même titre que l'autre. L'homme vit en société, et de ce fait découle une série innombrable de sentiments tendant à faciliter le groupement social. C'est pourquoi nous trouvons beau le dévouement du soldat sur le champ de bataille, de la sœur de charité auprès des malades, de toutes les personnes, en un mot, qui se
sacrifient pour leurs semblables. La Beauté grandit proportionnellement au sacrifice accompli et au service rendu. Parfois le sentiment de l'abnégation s'empare de notre âme avec une telle autorité que nous oublions ce qui nous est personnel, pour nous dévouer absolument à l'humanité. L'homme ira jusqu'à renoncer à fonder une famille, pour se consacrer tout entier à la famille humaine. Pour pouvoir se rendre à toute heure au chevet de celui qui souffre, le prêtre proscrira de sa vie le doux sourire de la femme et de l'enfant. Il restera seul, pour être à tous. Honneur à lui.
Cette étude de l'espèce, comme celle de l'individu, fournit donc à l'artiste des règles positives sur la Beauté. L'œuvre sera d'autant plus belle qu'elle représentera des qualités plus grandes, et, lorsqu'elle fera une place au vice, ce sera toujours pour en montrer la laideur et glorifier ainsi la vertu par contraste. Nous souffrons de voir le vice, nous souffrons surtout de le voir représenter triomphant. Toute victoire du vice nous révolte, parce qu'elle est contraire au développement de la vie. Ce sentiment est universel, et, souvent on l'exprime en disant que « les œuvres littéraires doivent finir bien. » On a raison, mais exprimée ainsi, la loi n'apparaît pas dans son véritable principe. Il ne suffit pas qu'un ouvrage finisse bien pour être moral. La loi fondamentale est que le vice doit être représenté dans l'art tel qu'il est dans la vie, c'est-à-dire odieux. Alors même qu'il triomphe, il est repoussant. On peut dire que le Tartuffe « finit mal. » Si, en effet, on enlève un dénouement qui est absolument factice, on constate que le vice a triomphé. Tartuffe est maître de la maison. Et cependant l'œuvre est profondément vraie et morale, car, au sortir du théâtre, il n'est
personne qui n'ait horreur du vice. L'hypocrisie est flétrie pour les siècles. Par contre, combien lisons-nous de romans où le vice est représenté sous des couleurs si séduisantes, que, malgré le châtiment final, nous sommes captivés par lui et corrompus. On peut dire hardiment que de telles œuvres sont contraires aux réalités de la vie. Si l'artiste a cru être véridique, il s'est trompé ; il a voulu peindre la nature, mais il l'a mal comprise, faute d'une observation suffisamment pénétrante. A ce caractère seul nous pourrions juger de la valeur de l'écrivain. Tout écrit immoral est nécessairement l'œuvre d'un esprit inférieur et tout homme qui trouve du plaisir à de telles lectures prouve, par cela même, sa corruption.
L'œuvre d'art peut donc montrer le vice, à condition de le flétrir. Il reste toujours cependant, malgré cette flétrissure, que le vice est une laideur, une chose déplaisante à contempler; et cette laideur sera d'autant plus révoltante que le vice sera plus capital et dépeint sous les couleurs les plus crues. C'est pourquoi l'artiste a recours le plus souvent, pour cette représentation, à la forme de la comédie qui dissimule la laideur sous le rire, rend le vice si ridicule qu'il cesse de paraître redoutable, et supplée, par d'incessantes moqueries, aux jugements sévères de la conscience.
Il ne faut pas oublier que le but de l'art est de faire naître en nous un sentiment de plaisir. Sous prétexte de morale, l'artiste n'a pas le droit d'imposer à notre vue de trop révoltantes difformités. Le caractère repoussant des personnages, la grossièreté des détails font disparaître cette sympathie sans laquelle le sentiment esthétique ne saurait s'éveiller et courent le risque de ne plus laisser au lecteur assez d'indépendance pour apprécier le talent
de l'écrivain, l'énergie du style ou la vérité des descriptions.
Les laideurs morales sont aussi impuissantes à faire naître en nous le sentiment de la Beauté que le serait une statue où, sous prétexte de naturalisme, l'artiste aurait accumulé toutes les laideurs physiques.
Aujourd'hui, la thèse du réalisme est défendue dans notre littérature par des œuvres qui la compromettent. Elle est cependant fort digne d'attention et ne comporte pas les solutions radicales à l'aide desquelles l'école idéaliste voudrait l'écarter. Représenter les vertus et proscrire les vices ! Le conseil est plus facile à donner qu'à suivre. Faut-il entendre que, pour atteindre les sommets de son art, l'artiste devra bannir les moindres imperfections, former un assemblage idéal de toutes les vertus? Les principes exposés au cours de cette étude nous permettent de répondre à cette question. L'artiste a pour mission de nous montrer des êtres et il ne doit jamais contrevenir aux lois essentielles de leur nature. L'homme est une créature supérieure, mais imparfaite, et une œuvre ne saurait être vraie qu'à la condition de ne pas enlever à la nature humaine cette imperfection qui lui est inhérente et qui, en définitive, est la cause de sa grandeur. Qu'est-ce qu'une vertu, si ce n'est une hésitation, une lutte, un conflit entre deux sentiments ? L'être parfait, tel du moins que nous pouvons essayer de le concevoir, ne saurait avoir ni vertus, ni mérites, n'ayant pas de victoires à remporter sur lui-même. Toute grandeur morale est nécessairement le résultat d'un état imparfait. Nous concevons, dès lors, que si l'artiste représentait, sous prétexte d'idéal, un être dépourvu de toute passion, accomplissant le devoir sans effort, cet être
anormal, en dehors des lois qui nous régissent, n'aurait aucun intérêt pour nous, partant aucune Beauté. Avant toute chose, l'artiste doit donner à ses personnages les caractères de la vie. Qu'il fouille dans notre chair ; qu'il connaisse les mystères de notre nature, notre misère et notre grandeur ; qu'il étudie ce dont nous sommes capables dans les circonstances les plus graves de la vie ; qu'il nous mette aux prises avec les problèmes les plus redoutables ; qu'il analyse les conflits inévitables de nos passions avec nos devoirs, les conflits de nos devoirs entre eux, voilà le nécessaire ; et, s'il veut atteindre la beauté supérieure, qu'il laisse de côté les êtres inférieurs pour étudier les esprits les plus élevés, ceux qui donnent, à toutes les questions qui se posent devant l'humanité, la solution la plus parfaite. Dans cette recherche de la Beauté, l'artiste aide le moraliste et souvent le précède. Pour résumer par une seule formule les chefs-d'œuvre littéraires, on pourrait dire qu'ils ont tous pour objet un des grands problèmes de la vie humaine, résolu par un esprit supérieur. Le roman est une forme d'art très intéressante, précisément parce qu'il permet de poser un grand nombre de problèmes, d'étudier les solutions les plus diverses, mais il a un inconvénient ; le romancier étant obligé de faire abstraction de sa personnalité pour étudier les personnages divers qui s'agitent autour de lui, est conduit à amoindrir sa pensée ; son attention se porte sur des êtres et des actions qui ne le méritent pas, et, lorsqu'il n'y prend pas garde, il périt dans l'insignifiance. En parlant des sentiments de l'homme, nous n'avons étudié jusqu'ici que les sentiments moraux et nous n'avons encore rien dit de la Joie et de la Souffrance. Dans quelle mesure trouvent-elles une place dans le
domaine artistique? La première réponse qui se présente à l'esprit est que toute joie est belle, puisqu'elle manifeste un bien-être de l'individu, une situation favorable, tandis que toute souffrance doit être une laideur, puisqu'elle est une diminution de l'être, un amoindrissement de la vie. Et cependant, en fait, il se trouve que la douleur joue dans l'art un plus grand rôle que la joie. Serait-ce que le but de l'art est l'émotion comme l'ont prétendu quelques esthéticiens ? S'il en était ainsi, il ne serait rien de tel en effet, que de montrer à l'homme la souffrance. Mais notre thèse ne nous permet pas une telle conclusion. Nous savons que la souffrance est une laideur et que, par conséquent, si elle intervient dans l'art, ce ne peut être que comme un moyen et non comme but. Elle permet à l'artiste d'étudier une des questions qui préoccupent le plus l'humanité : qu'est-ce que le mal, comment l'éviter et comment se comporter devant lui lorsqu'il nous a frappés? Il faut souffrir pour être homme et savoir ce dont on est capable.
« L'homme est un apprenti, la douleur est son maître, « Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert. »
En outre, la vue de la douleur fait naître en nous le sentiment généreux de la pitié et de l'amour du prochain. La souffrance est du domaine de l'art, non parce qu'elle nous émeut, mais parce qu'elle met en lumière le meilleur de notre âme. Si l'émotion était la cause de notre plaisir, comment expliquer que dans la réalité toute souffrance nous attriste? Allons-nous dans les hôpitaux chercher des sensations agréables ? La mort nous révolte et n'a jamais fait naître aucun sentiment de Beauté.
Souffrir et mourir sont deux laideurs. Souffrir et mourir dignement sont deux beautés. Ce n'est pas la souffrance qui est belle, mais la vertu morale qui la fait supporter. Dire à l'artiste que son rôle est d'émouvoir est un conseil désastreux, surtout dans les arts qui vivent de la beauté des formes, la peinture et la sculpture notamment. Si le but de l'art est d'exprimer les sentiments les plus violents, le public préférera le Laocoon au Thésée de Phidias, toutes les pleurnicheries de l'école bolonaise à la délicatesse des Florentins ; à la noblesse de Rachel se drapant comme une statue dans les voiles de Phèdre, il opposera les convulsions et les hoquets d'une poitrinaire ; à l'amour de Ghimène, la folie d'un alcoolique atteint du delirium tremens; il se passionnera pour les combats de taureaux, regrettant la lutte plus émouvante des gladiateurs. L'artiste n'évoquera plus avec son pinceau la charmante fantaisie des couleurs, il le trempera dans le sang.
§111. — La vie universelle.
Nous abordons le dernier terme de nos rapides recherches. Nous avons étudié les Individus et les Espèces et nous avons vu que leur fonction était de vivre. Mais cette vie des espèces, pas plus que celle des individus, n'est le but final de la nature. Ce but est le développement, le progrès de la vie universelle.
La Beauté croit avec le progrès. Aux degrés inférieurs de la création nous trouvons la nature organique qui, par le seul fait qu'elle existe, attire notre regard et nous inté-
resse. Elle nous plaît davantage dès qu'elle s'organise. Le cristal paraît plus beau qu'un bloc de matière informe. Cet intérêt grandit lorsque apparaissent les organismes des végétaux, aux formes si variées et aux couleurs si brillantes. Mais combien il augmente en présence de la vie animale, de l'être doué de mouvement et de pensée. Les animaux les plus beaux sont ceux qui font preuve de qualités supérieures, qui sont munis de l'organisme le plus perfectionné : les animaux forts comme le tigre ou le lion, les animaux agiles comme le cerf ou le cheval, les animaux intelligents comme le chien. Nous les aimons dans la beauté de leurs formes et la manifestation de leur activité1. L'homme, enfin, est tellement supérieur aux autres êtres que toutes les beautés s'effacent devant la sienne. L'homme est l'être le plus beau de la création, parce qu'il est l'être le plus parfait, et il ne cesse de travailler pour atteindre un état meilleur.
1 Dans le cours de cette esquisse sommaire, nous ne pouvons approfondir notre sujet ; nous devons cependant répondre à deux objections principales qui se présentent inévitablement à l'esprit : 1° si l'idée de Beauté est liée au progrès de la vie, comment se fait-il que les animaux inférieurs, les vers et les chenilles, par exemple, ne nous intéressent pas autant que les végétaux ? La raison en est que, dans ces êtres, la manifestation de la vie est encore si incomplète que pour nos yeux, habitués à l'activité humaine, ils perdent tout intérêt et ne sont pas aussi agréables à regarder que les végétaux dont les couleurs et les formes sont une fête pour les yeux ; 2° comment expliquer la répulsion que nous avons pour certains animaux, pour le serpent et le crapaud, par exemple ? La réponse est aisée. Le serpent nous paraît laid parce qu'il est dangereux. En même temps que la crainte, la répulsion a pris place dans notre esprit. Pour le crapaud, la raison de notre aversion peut être trouvée dans la laideur de son enveloppe qui rappelle une peau malade, couverte de pustules.
La loi du progrès a ainsi pour corollaire la loi du travail, l'homme a dû commencer à travailler pour vivre et se défendre ; un besoin satisfait, il a cherché à en satisfaire d'autres, sans jamais s'arrêter dans cette poursuite, sans jamais renoncer à son labeur. Fait bien digne d'attention, plus l'homme a l'esprit élevé, plus il s'occupe, plus il peine. Les nations européennes travaillent plus que les nations barbares ; le savant et l'homme d'État, plus que le paysan et l'ouvrier. Tout nous prouve que la nature tend, non vers le repos, mais vers l'activité. Il y a tantôt trois mille ans, Hésiode exprimait cette loi avec une grande énergie : « Un homme oisif, disait-il, est détesté « des hommes et des dieux ; il ressemble aux avides « frelons qui dévorent dans leur oisiveté le fruit des « abeilles. Ce n'est pas un déshonneur de travailler, c'en « est un de ne rien faire. » S'appuyant sur l'intérêt personnel, Napoléon dictait la même loi à de jeunes élèves militaires : « Chaque heure de temps perdu est une « chance de malheurs pour l'avenir. »
L'humanité a besoin de la coopération de tous ses enfants. Les hommes sont les ouvriers du Vrai, du Beau et du Bien. Ils sont dans la vie comme à un poste de combat et tout homme qui ne fait rien est un soldat qui déserte.
Par ces conclusions, nous sommes en désaccord avec un certain nombre d'esthéticiens qui ont pris le même point de départ que nous et se rattachent à la doctrine de Kant. Schiller, notamment, a indiqué pour but à l'humanité non plus le travail, mais le repos, non plus l'effort utile, mais l'activité s'exerçant inutilement. On pensait ainsi assigner une fin très élevée à l'Art et à la Vie : on les rabaisse l'un et l'autre ; séparer l'idée de
Beauté de l'idée d'Utilité, ce n'est pas agrandir cette idée, c'est la détruire.
Si l'humanité devait jamais renoncer à toute pensée de travail utile pour dissiper son temps en des occupations frivoles, il serait superflu de s'intéresser à ses destinées. L'observation de la vie nous prouve heureusement que telle n'est pas sa tendance. Les meilleurs, les plus grands d'entre nous sont précisément ceux qui éprouvent le plus vif besoin d'agir et d'être utiles. Le jeu lui-même qui, pour Schiller, est le fondement de la Beauté et le but de la vie, n'est au fond qu'une imitation grossière du travail, un simulacre pour tromper l'oisiveté, lorsque la nécessité n'est plus là pour nous imposer une occupation. Pour nous intéresser, le jeu n'est-il pas réduit à parodier les actes essentiels de la vie ? Tantôt il aura pour but d'exercer nos organes de locomotion, notre force musculaire, comme dans la danse, la chasse, l'équitation, l'escrime, tantôt notre intelligence, comme dans les jeux à combinaison. Nous marchions par nécessité, nous danserons par plaisir. En un mot, l'homme pour se distraire ne peut que reproduire les actes indispensables au fonctionnement de la vie. Il est du reste remarquable de considérer que le jeu tend à occuper une place de plus en plus étroite dans l'humanité, au fur et à mesure que l'homme s'élève. Le plaisir de l'homme civilisé n'est plus le jeu, mais l'accroissement de ses connaissances.
Le but de notre vie, c'est le Progrès. Nous travaillons pour nous élever moralement et intellectuellement. La création de l'homme a été un progrès ; l'homme, à son tour, continue cette marche ascendante, en se grandissant lui-même, en grandissant son intelligence. Cette élévation intellectuelle est donc la véritable mesure à l'aide de
laquelle nous pourrons reconnaître le mouvement progressif d'une civilisation. La pensée est le point culminant de la beauté sur la terre.
La pensée est d'autant plus grande qu'elle s'attache à des problèmes plus élevés, qu'elle recherche ce qui a trait à l'homme lui-même, à son origine, à sa fin, qu'elle discute le grand inconnu de la création et tente de se hausser jusqu'à Dieu. En présence de l'infini qui nous touche et dont nous ferons partie demain que deviennent les préoccupations de notre vie terrestre ? C'est pourquoi les poètes ont trouvé dans la pensée religieuse leurs plus sublimes accents.
Notre âge a compris ce que Socrate disait aux artistes grecs qui ne pouvaient le comprendre : « L'âme est plus belle que le corps. » Nous sentons combien la beauté d'une forme corporelle, quelque parfaite qu'elle soit, est amoindrie, si le rayon de l'intelligence ne vient l'animer , la transfigurer pour ainsi dire et l'élever du domaine matériel vers les régions spirituelles. Tant que la vie intellectuelle subsiste chez l'homme, il existe une beauté en lui; son corps fragile dépérit, son âme ne cesse de grandir et conserve au front du vieillard l'auréole de la beauté. La beauté morale peut faire oublier les infirmités physiques, et Victor Hugo nous prouvera que les Quasimodo et les Triboulet appartiennent au domaine de l'art.
Ce domaine est ainsi sans limites. Montrez-nous une intelligence quelle qu'elle soit, vous êtes sûr de nous intéresser, vous nous intéresserez d'autant plus que vous nous présenterez des intelligences plus complètes, des mécanismes de pensée plus perfectionnés. Se borner à représenter les êtres inférieurs, les petitesses de l'huma-
nité, c'est choisir la part la plus humble, et, de parti pris, renoncer aux formes les plus belles.
Le rôle de l'artiste est double : il doit reproduire les êtres aussi exactement que possible ; il doit surtout reproduire les êtres supérieurs. C'est pourquoi les artistes qui mettent leur âme dans leur œuvre atteignent un si haut degré de beauté. Il n'est, en effet, personne qu'ils ne puissent mieux observer qu'eux-mêmes, et les autobiographies sont presque toujours les études psychologiques les mieux faites. De plus en s'étudiant lui même, l'artiste reproduit nécessairement une nature supérieure à la plupart de celles qui l'entourent. Plus il sera grand, plus son œuvre sera belle ; s'il est le premier de son siècle, il réalisera la plus grande beauté existante. La personnalité de l'écrivain ne déplaît que lorsqu'elle est peu élevée. Ce sont ses faiblesses, non sa personnalité, qu'on peut lui reprocher.
On a prétendu cependant que l'artiste ne devait pas se mettre en scène ; son domaine serait le monde entier, lui seul excepté. Cette dangereuse erreur est accréditée de nos jours par les romanciers. L'un d'entre eux, et non des moins illustres, M. Flaubert, est allé jusqu'à soutenir que la pensée personnelle de l'écrivain ne pouvait avoir de valeur parce qu'elle n'était qu'une exception, et que les idées communes au plus grand nombre étaient seules intéressantes, parce qu'elles étaient générales. M. Flaubert se rencontrait ici avec un des chefs de la philosophie moderne, M. Taine, qui, dans ses études esthétiques, a condamné ce qui était trop particulier, trouvant la poésie moderne trop exclusive et se voyant obligé, par son système, de remonter jusqu'aux Psaumes hébraïques pour atteindre la poésie la plus générale.
Nous l'avons déjà dit, le Beau ne doit pas être cherché dans le général; il est presque toujours à l'état d'exception. Le Vrai dans la science et dans l'art est souvent l'idée d'un homme, seul dans le monde entier ; ce sera la pensée de Galilée ou de Newton, de Socrate ou de Pascal, de Raphaël ou de Rembrandt, non celle des milliers d'êtres qui ne pensent pas. On objecte que l'âme de l'artiste court le risque d'être incomprise, de l'être d'autant plus qu'elle dépassera trop manifestement le niveau des idées moyennes. Eh ! sans nul doute ; les grands artistes sont presque toujours méconnus. Éducateurs du monde, ils tracent le sillon et jettent la semence qui, germant dans l'avenir, nourrira des peuples et des siècles entiers. Ils marchent solitaires à l'avant-garde de la civilisation d'autant plus éminents qu'ils se dégagent plus complètement du milieu dans lequel ils vivent. L'intervention trop exclusive du public a pour effet certain, non de grandir les arts, mais de les rabaisser.
Ainsi l'art dramatique qui est une si belle forme d'art a un vice capital, il ne vit qu'à l'aide d'un public. Que demain un homme de génie crée une œuvre supérieure, telle qu'un petit nombre de personnes seulement dans Paris soient capables de la comprendre, qu'un Molière, par exemple, présente un nouveau Misanthrope, pas un directeur de théâtre n'accepterait sans inquiétude une pièce qui ne s'adresserait qu'à une infime minorité et ne pourrait fournir qu'un petit nombre de représentations. La plupart des arts subissent plus ou moins les mêmes influences. Le peintre et le sculpteur veulent vendre leurs œuvres et cherchent à flatter le goût du public. Aujourd'hui, le sentiment de l'art s'est étendu à la nation entière, au lieu d'être comme autrefois le lot d'une aristocratie. Cette
foule est ignorante, elle veut s'instruire, et elle s'instruira rapidement, sans nul doute, mais en attendant, elle voit mal ; le véritable artiste n'est pas compris d'elle ; pour se faire entendre, il doit courber la tête et baisser la voix. En agissant ainsi il est assuré d'atteindre à la fortune au lieu de mourir de faim comme Millet. De là tant d'ouvriers s' attelant à des travaux dont ils sentent toute la faiblesse ; de là, ces amoncellements de peintures, qui, par leur médiocrité, nous désespèrent et parfois nous trompent sur la valeur de notre époque. En art, il faut savoir s'isoler de la foule et regarder les exceptions. De nos jours il existe comme autrefois une élite intelligente, et l'homme de valeur qui consent à rester lui-même est sûr d'être apprécié. Que les artistes ne craignent pas de grandir leurs œuvres, ils ont un public pour les applaudir. Mais qu'ils sachent bien que l'on n'attire pas ce grand public avec des chansons; il veut voir l'âme humaine, donnez-la lui. Si vous faites un portrait, inspirez-vous de la Joconde et ne sacrifiez jamais la pensée à des tours de force de facture ou à des dévergondages de couleur. Si vous êtes peintre d'histoire, imitez les Pèlerins d'Emmaùs, de Rembrandt ; montrez-nous le fond des choses et non les surfaces ; apprenez à rendre, à l'aide d'un pli des lèvres ou du front, l'infinie complexité de notre âme. Faites-le et le public battra des mains, il ira à vous avec tout son cœur, comme il va à Beethoven et à Berlioz qui ont su parler le langage qui convient à l'âme moderne.
Parvenu au terme de ces développements, nous pouvons les résumer en quelques mots. Nous avons constaté que le sentiment du Beau était un sentiment agréable et pour connaître la nature intime du sentiment
du Beau, nous avons recherché quel était le but de l'Agréable dans le plan de la création. Nous avons constaté que l'Agréable avait pour fonction de nous faire agir, de mettre en œuvre les forces vitales, d'organiser la vie. Et alors, après avoir indiqué la nature particulière du sentiment esthétique, après l'avoir défini l'Agréable intellectuel, nous avons lié ce plaisir, comme tous nos autres plaisirs, aux actes nécessaires de la vie.
Pour déduire les détails de l'Esthétique, il ne nous restait plus qu'à demander à la science les lois de la vie terrestre. Elle nous a montré la vie se manifestant au moyen des Individus. Les individus se reproduisent et créent des Espèces. La réunion de ces espèces constitue le grand concert de la Vie universelle. Dans cette organisation vitale rien ne se produit au hasard, une force dirige la vie de telle sorte que, partie des éléments les plus simples, elle tend à s'organiser de plus en plus et à augmenter sa puissance. La Beauté suit ce mouvement vital et grandit en même temps que grandit l'œuvre de Dieu.