‹ Esquisse d'une esthétique musicale scientifique (volume 2)Chapitre 27 sur 107 · LA TIIÉOIIIE DE RAMEAU · texte numérisé non relu

LA TIIÉOIIIE DE RAMEAU

une scionce pliysico-malhématiqiie ; mais : la science de la musique est à la fois ou tour à lo:ir malhémalique, physique, psychophysiologique et sociologique.

Malheureusement, la complexité du problème révèle en même temps rinsuffisance de la solution de Rameau. Elle consiste en effet à définir comme seuls commensurables et consonants les sons qui ont une basse fondamentale commune, c'est-à-dire qui sont les premiers harmoniques d'un môme générateur; et comme dissonants tous ceux f[ui ne sont pas harmoniques ou qui sont des sons partiels trop éloignés ('). Or, si l'on comprend que ce principe puisse se prêter à expliquer la consonance, h coup sûr il ne peut rendre raison de la vraie nature des dissonances. Car un son dissonant ne doit nullement être confondu avec un sou faux, c'est-à-dire non musical. An reste, la critique du système ressortira plus complètement de l'examen des doctrines d'Helmholtz, c|ui en a assumé l'héritage.

Aussi bien Rameau avait-il établi une tout autre théorie de la dissonance. Pour lui, il n'y a d'accords originaux, caractéristiques du ton et non modulants, en dehors de l'accord parfait, que les deux accords de septième construits sur la dominante et la sous-dominante ('). Toutes les autres dissonances sont des dérivés de l'une de ces deux grandes fonctions harmoniques qui, jointes à la fonction de tonique, constituent toute la tonalité moderne [^).

Interprétation très profonde en elle-même, mais théorie bien difficile à rattacher au principe; de sorte que celui-ci reste en lui-même insuffisant. Trop élroitement limité à la sensation pure,

(') G'esl la conséquence que liraiL .f.-J. Rousseau (DicL, art. Dissonance, lin). — V. les systèmes éclectiques de Valotti, de Gatel, etc., tirant toutes les dissonances naturelles des aliquotes d'un son 1, d'ailleurs arbitrairement choisi en dehors du ton de ces dissonances; et l'école d'Helmhollz.

(^) En vt : sol si lé fa el /"a la do ré. Le « double emploi » et linlerprétatiiin de ce dernier accord comme « sixte ajoutée » (fa la do — ré), et non plus comme une simple superposition de tierces sans signification tonale (ré fa la do), ont été repris et généralisés par H. l^iemann. S'il y a dans rharmonie non pas tant des intervalles dissonants par leur fusion que des sons dissonants par leur fonction, c'est le ré et non Vut qui est ici dissonant (V. H. Riemann, Gesckickle der Musiktheorie, Leipzig, 1808, p. 461, et passim; Ilelmholtz, l. c, p. 455, 466).

(') Avant Rameau, la médianle et la dominante seules, avec la sensible, étaient les cordes caractéristiques du ton; le Traité s'en tient encore là; le rôle de la sous-dominante (nom créé par Rameau), avec sa dissonance caractéristique de quinte et sixte, apparaît dans le Nouveau système (1726, p. 60, etc.). Ce rôle, nié par les adversaires de Rameau (Rousseau, Fétis, etc.), est rétabli et généralisé par les dualistes modernes (V. plus bas, part. III, chap. II).

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il doit abdiquer inipuissanl devant une tliéorie de Vinlerprélalion ou de la pcrceplion harmonique.

II. Helnihollz cl la « Théorie plnjsiologique de la musique ».

Le système de Rameau, admirable d'ailleurs de profondeur pour son époque, et juste au fond, est resté incomplet sur deux points. D'abord, sur l'explication des faits invoqués. En effet, la possibilité de réduire tous les sons à l'intérieur d'une octave, et la dissonance constatée des sons autres que les harmoniques, ne sont pas des explications, mais des faits qui ont besoin euxmêmes d'être expliqués. Helmhollz tentera d'en rendre raison par les battements et les sons résultants, phénomènes inconnus ou peu connus au temps de Rameau. Il réduira donc ces faits à d'autres faits plus piofonds et plus généraux. La deuxième critique porte sur le caractère « naturel » du principe même. Rameau ne va pas au fond de la question. Les harmoniques existent dans la nature, soit; mais des sons non harmoniques y existent aussi : ne sont-ils pas aussi « naturels »? La « nature » dans son ensemble est indilïérente à leur valeur musicale. La raison de celte distinction ne peut être que d'ordre pliysiologique et psychologique : et Helnihollz formulera son hypotlièse du « clavier auditif «, appuyée sur l'analyse « atomistique » de la perception qui est classique dans l'école empiriste (').

Helmhollz ajoute donc à la conception de Rameau des faits nouveaux et deux hypothèses. L'a-t-il fait ainsi progresser beaucoup? D.isons-le tout de suite, ces faits ne se rapportent pas à la question, et ces hypothèses sont gratuites.

La théorie d'Helmholtz qui nous occupe, popularisée sous le nom d'hypothèse du « clavier auditif » {Schnecken-Klavialur), ne date pas, tant s'en faut, du célèbre physicien. Mais il lui a donné une forme si claire et si précise, il l'a soutenue d'un tel ensemble

(') << La preuve que quelque chose est dans la nature ne suffil pas. à elle loule seule, à en rendre compte esthétiquement » (Helmhollz, Théorie ph>/siologique de la musique, p. 300. Nous citons la tr. fr. de G. Guéroult '1868) sauf pour les passages non conformes aux dernières éditions de la Lelire von den Tonempfinduiigen). C'était justement le langage courant au xviiif s. : " 11 paroit donc que, loutes les fois que la Nature fait par elle-même, pour ainsi dire, un Système de Musique, elle n'y emploie que cette espèce de Sons » [D'Alembertj, Histoire Acad. Se. Paris, 1702, 2^ édit., 1720, p. 92, k propos du système de Sauveur appliqué aux tuyaux d'orgues). Comme si la nature réalisait des systèmes, et même des tuyaux sonores! — L' <> esthétique musicale objectivisle » était alors un dogme. V. J. Ecorcheville, De Lully à Rameau, 1906, chap. I.

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d'arguments lliéoriques et d'expériences, qu'elle a mérité de rester un modèle classique de l'élégance dans la démonstration expérimentale. Malheureusement elle n'est pas un modèle d'interprétation : car des conclusions fragiles y dépassent singuIitM-ement des prémisses d'ailleurs très solides. Cette disproportion s'expliquera immédiatement si l'on songe que celles-ci appartiennent à l'acoustique, celles-là à l'esthétique. Entre les deux ordres de faits, un ou plusieurs intermédiaires ont été omis.

L'ne en appaience, elle repose pourtant sur un certain nombre de principes dilVérents et souvent difliciles t concilier.

L'hypothèse physiologique peut se diviser en quatre moments.

Le premier est l'application de la loi de Fourier aux vibrations acoustiques. Ce cas particulier d'une loi universelle de la mécanique peut se formuler ainsi : « Un mouvement donné, régulier et périodique, ne peut être décomposé (lue d'une seule manière en un certain nombre de vibrations pendulaires... Tout mouvement vibratoire de l'air dans le conduit auditif, correspondant à un son musical, peut toujours, et toujours d'une seule manière, être considéré comme la somme d'un certain nombre de mouvements vibratoires pendulaires, correspondant aux sons élémentaires du son considéré » (').

C'est cette loi qui est l'expression concrète — ou relativement concrète — des grands principes d'harmonie que les Pythagoriciens n'avaient aperçus que sous leur forme numérique. Helmholtz les fait donc passer du domaine mathématique au domaine mécanique; et ce passage, rompant le charme qui séparait les nombres des faits concrets, dissipe le mystère qui semblait envelopper éternellement leur rapport (').

La loi de Fourier établit la possibililé objective de la décomposition des vibrations complexes en vibrations pendulaires simples ou sinusoïdales. Elle n'en établit pas la réalité.

l>e deuxième moment de la démonstration consiste dans l'établissement de cette réalité objective, à l'aide des procédés expérimentaux particuliers à Helmholtz, et avant tout à l'aide des résonateurs. On sait que ce procédé d'exploration a fait merveille dans l'étude des harmoniques et des sons résultants, et qu'il met

:') Helmhollz, l. c. p. 45. Cette loi a élé formulée par Fourier pour l'élude malhémalique des phénomènes caloriques. Son application à racouslique a élé rendue possible par le principe d'Ohm : un son fondamental sans harmoniques correspond toujours à une vibration pendulaire simple [Ib., p. 3Ûj.

Olb., p. 294.

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l'observaleiir à l'abri, dans une large mesure, des illusions subjectives si fréquenles dans l'audition (').

Les deux moments suivants nous font passer du domaine extérieur et physique au domaine intérieur : c'est la phase proprement physiologique de ce processus. Il n'est pas sans importance de reconnaître leur indépendance, qu'on a trop souvent méconnue.

La troisième proposition est l'application au nerf auditif, et plus exactement au détail de ses terminaisons nerveuses, du « principe de l'énergie spécifique des nerfs », formulé de façon générale par le physiologiste J. Millier. A chaque catégorie de sensations doit correspondre un organe récepteur spécial, qui en détermine la qualité; car la nature objective de l'excitation importe peu : choc, étincelle électrique ou sonorité, au fond elle est toujours un mouvement sous une forme mécanique quelconque : c'est l'organe qui la différencie ; et dans son principe elle diffère des autres en quantité, non en qualité. Helmholtz applique simplement le principe à l'organe auditif, en poussant jusqu'aux détails : non seulement, pour qu'une sensation acoustique diffère d'une sensation lumineuse, il faut qu'il y ait un récepteur spécifique pour chacune des deux; mais pour qu'un son diffère d'un autre son. il faut que chacun d'eux soit perçu par une particule spéciale du nerf. L'ensemble de ces terminaisons nerveuses dont nous postulons l'existence, forme ce qu'on peut appeler un clavier auditif, puisqu'à chaque son déterminé doit correspondre une particule nerveuse déterminée; sans quoi il ne serait jamais perçu séparément. De même, à chaque note différente d'un piano correspond nécessairement une touche différente; sans quoi elle ne serait jamais produite à part. En définitive, il faut une terminaison nerveuse spéciale pour percevoir chaque sorte de vibrations pendulaires simples qu'effectivement nous percevons dans un son complexe. La loi de Fourier, qui n'était qu'une façon de voir à nous, une possibilité mathématique ou abstraite, devient pour ainsi dire, par cette hypothèse physiologique, une possibilité concrète (*).

Elle deviendra une léalité quand nous aurons déterminé avec précision quels sont ces organes dont la physiologie a postulé

(') Ib., chap. III, IV, elc.

(^) P. 184. L'e.xislence d* « ilois audilifs >• chez le.s sourds-muel-- parait confirmer rhypolhèse, en impliquant l'indépendance des terminaisons nerveuses restées saines (v.Bezold,/>e>HO?)s//rt//o« einerhonlintiirliclien Tonreilie..., unddie fiedeu- Itiug ihres Xacfiueises fur die HelinlioUzscke Théorie. Z. P. P. SU., 1807, XIII, p. IGl et s.: V. plus haut, chap. II, p. 76, 77, notes).

LA PHYSIOLOGIE IHIELMIIOLTZ U'A

l'existence avant de les avoir découverts. Ilelniliollz prétend y parvenir grâce aux lois de la vibration par intUience : c'est là son quatrième argument, le plus contestable de tous.

Les vibrations par influence sul)ies par nu corps sonore s'éteignent suivani une loi indépendante de la nature du corps considéré, et qu'llelmiiùltz détermine ('). D'autre part les sons peuvent s'éteindre objectivement tous d(; même, comme sur l'harmonium ou le violoncelle, où tout son disparait dès que le doigt est levé; mais dans l'oreille ils s'éteignent inégalenuMit suivant leurs liaulcurs : elle a une « facullé d'éloullVmeul » (jiii lui est propre : il suflit d'observci- qu'un Irille grave du violoncelle est 1res indistincl, tandis qu'il est 1res dislincl dans la région aiguë, parce que chaque son s'y éteint plus vile. Mesui-ant, du moins approximalivemenl, cette faculté d'élouflenuMit, nous la trouverons nécessairement égale à l'un f|uelc<>nque des degrés de la table construite par Ilelmholtz pour la vibration par influence des corps sonores (*).

De cette coïncidence, nous tirerons la conclusion que cette « faculté d'étoufl'ement » de l'oreille suppose dans l'organe auditif l'existence de corps sonores capables de vibrer réellement par influence, puisqu'ils suivent la loi que nous avons reconnue dans les corps sonores en général. Il importe de remarquer ici que cette conclusion consiste à passer d'une coïncidence des formules numériques de deux lois à l'analogie hypothétique de deux corps.

Quels sont ces organes capables de vibrer par influence selon une loi déterminée? Ce ne peut être l'oreille elle même : elle n'est pas un corps élastique vibrant comme un système entier, sans quoi les deux sons d'un trille par exemple s'embrouilleraient enlr'eu\ dans l'aigu autant que dans le grave; et de plus, ils se mêleraient à un troisième son propre à l'oreille elle-même. Ces organes, capables de vibrer par influence, ne peuvent être ni des corps solides en suspension dans un liquide muqueux, comme les otolithes, ni des fils ténus de très faible masse, comme les crins des ampoules : car de tels corps sont incapables d'enti'elenir une vibration régulière; ils peuvent seulement enregistrer les secousses isolées, les bruits. « Waprès Inir construclion générale (?) ce sont plutôt les fibres de Corli, situées sur la paroi du limaçon, qui paraissent surtout de nature à exécuter par elles-mêmes des vibrations » {^). Helmhollz, s'étant assuré que ces fibres sont en nombre suffisant pour correspondre, serait-ce au prix d'une

(') P. 178 et s.

(*) C'est à peu près le lrQi>ième : v. p. ISi.

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