LA MESURE EXPÉRIMENTALE DES INTERVALLES
Tel est le vrai sens de celle lliéorie abstraile. Une lelle interprétation, que les Pythagoriciens modernes s'empressent d'invoquer aujourd'hui, n'est donc pas une explication. Elle n'a pas de valeur objective et concrète. Il est psychologiquement contradictoire de supposer pour la mesure de la tierce majeure quatre sauts de quinte et deux d'octaves, en conservant pour le résultat autant et plus de pureté que chacune de ces opérations n'en comporte séparément (') !
Mais si l'on peut (îoiiclure de là à l'insignitiance de l'interprétation pythagoricienne, on no saurait rejeter en même temps le fait : la distinction des deux slyles. Ces menues divergences ne sont pas, comme on la dit, des impondcrabilia que la théorie, pour être universellement valable, devrait négliger au lieu de chercher à se fonder sur eux : ces impondérables sont des constantes. 11 importe de les interpréter.
Un a essayé de réduire les divergences mélodiques à la forme « naturelle » ou harmonique; d'abord en les niant. Guéroult, le traducteur d'ilelmholtz, les ramène simplement à l'influence du tempérament. Selon les expériences décrites, la voix surtout se rapproche des valeurs tempérées plus que de toute autre; et il faut se défier de la justesse des instruments, pour lesquels l'erreur d'expérience a été très grande. « La seule conclusion à tirer des expériences de MM. Cornu et Mercadier est donc que l'oreille, faussée par un commerce prolongé avec un instrument faux (le piano), exige souvent pour la tierce mélodique un intervalle identique à celui qu'elle rencontre constamment sur cet instrument faux 0. Il est tout naturel que celte fausseté acquise soit corrigée, dans l'audition simultanée, par les battements, qu'elle seule produit ('j.
\*] Slumpf und M. Meyer, Massbeslimmungen, Deilr., II, p. 159. Celle opération impossible est pourlanl supposée par l'inlerprélalion exlrèmemenl sublile do Cil. Henry, basée sur les propriétés de riiiscripUon des polygones dans le cercle, appliquées aux mouvements physiologiques (!) et par la conception par trop simpliste de G. Lechalas, basée sur la plus grande diriicullé qu'il y aurait à apprécier la justesse des sons en succession qu'en simultanéité; ce qui est un fait inexact (Eludes eslhéliques, 1902, p. W, 113). — La conception d' « accords mélodiques » rendrait encore plus difficile la représentation réelle, aussi inconsciente soit-elle, des quintes pythagoriciennes : si la tierce majeure de do )ni sol est en fait « hypertrophiée » en devenant sensible dans do mi sol si ,, on ne peut dire qu'une série de quintes en soit la cause : car leur représentation entraînerait les froissements les plus intolérables dans cette consonance (v. Helmholtz, p. 358, 383, 460; II. von Herzogenberg, Vierlelj. f. Musil<wiss., 18yl, p. 6G3. Sleiner, l. c, p. 32).
('-) G. Guéroult, S«r les inlervalles kannoniques et mélodiques, Acad. Sciences
204 LA PSYCnOLOGlE MUSICALE
Mais on répond justement qu'en fait la différence des instruments et des voix n'a jamais surpassé 2/3 de comma; précision extrême qu'on ne peut guère espérer dépasser. D'ailleurs si l'oreille pouvait être ainsi faussée, le problème ne se poserait plus ('). Ûr, en fait, sur le sonomètre, neuf observateurs ne difTèrent pas de plus d'un neuvième de comma; les écarts raaxima de la moyenne sont, en 1872, de 1/i de comma. Nous verrons qu'en efTet, la sensibilité de l'oreille est plus grande, malgré l'apparence, pour les intervalles successifs que pour les accords simultanés. Au reste, V » intonation pure » n'est jamais plus pure que chez des musiciens habitués au piano; et d'autre part, c'est sur des chanteurs populaires sans éducation musicale qu'on constate le mieux l'intonation haussée de la tierce majeure (*). Celte solution négative n'est donc véritablement qu'un oubli des faits ou une ignorance de la question.
On a essayé plus sérieusement de ramener les apparences pythagoriciennes à un usage indirect et inaperçu de la gamme dite « naturelle ». « La mélodie isolée, dit-on, n'est en réalité que la partie intégrante d'une harmonie muette; et réciproquement ». «■ La vieille controverse [entre physiciens et musiciens] n'a d'autres causes que l'inobservance, chez les physiciens, de la fonction tonale des sons musicaux ». *
L'interprétation se faisant, en effet, toujours selon une loi d'économie de l'effort, si les intervalles sont isolés, ils sont mesurés directement, c'est-à-dire par les nombres J, 3, o, 9 ou les produits de ces nombres par 2"; mais si quelque circonstance porte à les mesurer indirectement, les rapports deviennent complexes. Or c'est le cas des mélodies éprouvées par Cornu et Mercadier. « Ils devaient obtenir tantôt des rapports simples, tantôt des rapports complexes; et voulant justifier ces résultats dispa-
Paris, 1870, I, p. 1039. « La gamme pythagoricienne, où ni les intervalles ni les sons résultants ne procèdent par degrés égaux ou réguliers, c'est une échelle doublement boiteuse, qui n"a plus aucune raison d'être » {De quelques applicalions delà règle à calcul acoustique, ib., 1872, I, p. 1406). Blaserna (Le son et la t»usique) mentionne les critiques, sans se prononcer.
(') Notons cependant que la mémoire musculaire à elle seule, sans le secours de l'oreille, peut atteindre une grande précision : des violonistes jouant à jeu muet, lentement el sans moduler, ne s'écartent pas de plus d'un dcmicomma de la position juste; mais l'écart augmente rapidement dts que ces conditions se compliquent (Delezenne, /. c, 1826-7, p. 46). — Mais l'oreille ne semble pas avoir une mémoire acquise qui puisse lutter avec la mesure directe et actuelle des sons; peut-être les muscles du larynx des chanteurs l'onl-ils plus développée.
('] Stumpl' u. M. Meyer, l. c, p. 159.