‹ Esquisse d'une esthétique musicale scientifique (volume 2)Chapitre 50 sur 107 · LA MESURE EXPÉRIMENTALE DES LNTERVALLES · texte numérisé non relu

LA MESURE EXPÉRIMENTALE DES LNTERVALLES

inlorvalles obtenus ne sont exactement conformes ni à rime ni à. l'autre (').

D'abord les intervalles dits justes ou majeurs, qu'ils soient sinmltanés ou successifs, ascendants ou descendants, tendent toujours à dépasser la mesure objectivement pure. Celte tendance à l'augmentation va croissant avec la grandeur de l'intervalle : tierce, quinte et octave. Quand les intervalles sont .successifs, celte augmentation s'exagère encore pour la tierce et l'oclave ; elle reste sensiblement la même pour la quinte (').

Kn revanche, un intervalle diiuinué, comme la tierce mineure, parait plus juste quand il est moindre que la mesure physiquement pure.

Ces deux sortes de déviations inverses ne concordant exactement avec aucun système de mesure connu, on ne peut les interpréter, d'après Slumpf, que comme une tendance à exagérer les « caractéristiques » ou 1' « expression » de chaque intervalle. Or, la grandeur des intervalles les plus grands, accessibles à la mesure directe, est une de leurs caractéristiques, et de même la petitesse des pelils intervalles mesurés directement, comme la tierce mineure. Les musiciens tendent donc naturellement à exagérer cette double caractéristique; on peut même dire que plus la mélodie est expressive, plus les déformations des intervalles doivent être marquées (').

Cj p. ex., la tierce mineure physiqucmenl « pure » 380/456 (=5/G), la tempérée 380/451,8 et la pytliagoricienne 380/450 sont jug^ées l'une trop haute, les autres trop basses, presque sans exception ; la tierce subjectivement pure, celle qui salisfait l'oreille, est un (|uatri('me intervalle tout didérent : en moyenne 380/454,3. On en (lirait autant pour l'hypertropliie constante de la tierce majeure (Stumpf und M. Meyer, Massbesliininunge)i, BeUr., II, p. 100, 113, 159).

(') 76., p. 123, 126. — On s'explique que les systèmes d'accord des instruments à sons (ixes qui tendent, en respectant la quinte, ii augmenter les octaves, soient parfaitement acceptés par l'oreille : ils sont conformes à une de ses exigences secrètes, qu'on a tenté en vain de ramener à une propriété physique des cuivres ou à l'habitude d'accorder lés instruments à cordes par quintes. C'est donc une idée malheureuse que d'accorder par quartes justes en raccourcissant les octaves (A. (juillemin, Premiers éléments d'acoustique, 1904, p. 257, 266. 314, etc.).

;' Mêmes conclusions chez E. Ilônlgen, Einiges uber Théorie und Praxis, Vierlelj. f. Musikwiss., 1893, p. 366, 370, 372, et Lipps, Zur Théorie der Mélodie, '/.. P. P. S-0., X.WII, 1902, p. 225 et s.; J. Combarieu ramène ces déviations à la recherche du « brillant » chez les solistes, qui les porte à s'accorder et à jouer un peu trop haut, ou à des altérations impondérables comme celles du rythme, qui n'f'st pas et ne doit pas être absolument régulier [La musique et les mathématiques, Rev. mus., 1905, p. 287 . Mais on n'explique ainsi que les intervalles accrus, non ceux qui sont dimiimés : les deux faits ne rentrent sous la même loi que s'ils

Cependant Max Meyer, reprenant ses propres expériences, a montré que, si l'on met effectivement en contraste deux intervalles dont l'opposition est censée causer les déviations, cette opposition devenue sensible, et qui par là devrait devenir plus active, ne change rien aux résultats ('). D'autre part en étendant les recherches on constate que l'oreille préfère une forte diminution du demi-ton, surtout quand il est ascendant, une diminution plus faible du ton ; une augmentation légère pour la quarte, un peu plus forte pour la sixte majeure (').

En rapprochant tous ces résultats, il serait facile de tracer une courbe régulière des déviations constatées : positive pour les grands intervalles, elle devient peu à peu négative pour les petits, en passant par un point neutre qui se trouve un peu audessous de la tierce majeure. Or celte courbe laisse deviner une loi beaucoup plus simple que ne le suppose Stumpf : elle est la même pour tous les intervalles, ou majeurs, ou mineurs, bien loiii de marquer une opposition entre eux, que d'ailleurs l'histoire ne ratiliepas; la grandeur de la dévialion est simplement proportionnée à la grandeur de l'intervalle lui-même ('». Quant au caractère harmonique ou mélodique des sons, il n'agit que secondairement. Ce résultat simple et séduisant est exact dans les grandes lignes (*). On peut craindre cependant que la simplicité apparente des chiffres ne cache une diversité d'éléments bien plus qu'elle ne sert à la révéler. C'est ainsi que la diminution du demi-ton ascendant est assurément un phénomène très spécial d'attraction, qui dans notre système moderne ne s'exerce normalement que de bas en haut; et l'intervalle do-ré, pensé, non plus isolément ou avec do pour tonique, mais avec fa pour tonique dans le tétracorde

sont tous les deux le résultai d'un effort, dun mouvement, — qui peul-ètre ne peuvent se réaliser comme tels que par le mécanisme auxiliaire de la voix.

(•) M. Meyer, Expérimental sludies on t/ie psyc/iology ofmusic, Amer, journ. ofpsychol., 190;1X1V, p. 198-201.

(^) 61 p. KX) des sujets trouvent juste un demi-Ion ascendant diminué de 8 v. d. (sur 400 environ) ; s'il est descendant, de 1 v. d. seulement. — 52 p. ICO déclarent la quarte juste quand elle s'augmente d" 1 v. d. ; et la sixle majeure, de 2 v. d. [Ib., p. 204-Gi. — Pour le ton, Delezenne l'avait déjà trouvé diminué (10/9 au lieu de 9/8); 4 sujets nous ont donné au sonomètre (instrument d'ailleurs peu précis) les moyennes (mesurées en cm. ) : 9, 4 ; 9, 7 ; 10, 8 ; 10, 9, alors que la mesure « juste » est 11, 2.

('j Voici quelques-unes des moyennes, comptées en cm., que nous avons obtenues sur un sonomètre à plusieurs cordes, dans un grand nombre d'observations portant sur 3 à G sujets, el pour des intervalles i)ris isolément (Quand le sujet pense

LA Mi:srHK EXI'KHI.MF.NTALE DKS INTERVALLES

do-ré-mi- fa, acquiert une valeur sensiblement plus élevée ('), comme Delezenne parait en avoir eu le pressentiment.

Ces faits délicats et presqu'imperceptibles supposent donc un mécanisme très complexe et difficile à démêler.

D'ailleurs l'observation des expérimentateurs eux-mêmes, c'està-dire celle des conditions subjectives de l'expérimentation,- nous rendrait méfiants envers des conclusions trop absolues ou trop aml)itieuses. On coiastate des troubles du jugement, d'une durée variable, pendant laquelle les sujets préfèrent exclusivement ou la pureté, ou l'augmentation, ou la diminution; le nombre des répétitions d'un intervalle présente un o/>/o/n</» pour la netteté du jugement; on peut même arriver à altérer volontairement l'apparence. Les intervalles désaccordés, surtout par défaut, donnent l'impression qu'ils se rapprochent beaucoup plus de l'intervalle musical suivant, alors ({u'objectivement ils sont beaucoup plus près du premier : l'octave abaissée, mais huit ou dix fois plus près de l'octave que de la septième, parait déjà presque être une septième. L'interprétation surajoutée l'emporte, dirons-nous, sur la sensation donnée (*j. '

Quand un observateur a jugé un excès comme tel plusieurs fois de suite, même en observant des pauses, un nouvel essai donné une réaction dans le sens opposé, plus forte qu'elle ne le serait sans le contraste de sentiment qui se produit alors. Le sujet retournesouvent par la pensée les intervalles descendants afin de n'avoir à juger que des intervalles ascendants, plus « naturels », et les intervalles simultanés sont souvent dédoublés en une succession

une tonique précise ou un lVay:ment de gamme, le résullal change, en verLu du fait de Vinlerprétalion).

INTERVALLES MÉLODluLES

Tun

/Tierce\ ( naj. 1 Miariii.>'

lii'rri!

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Mesure expérimentale (moyennes)

.Musure théorique (dite « naturelle »)

(') Au sonomètre, moyenne 12 (au lieu de 10, 2j ; mesure théorique : 11, 2.

(') Beitr., n, p. 148, 151. Ce n'est pas, en effet, qu'on croie réellement entendre un demi-ton de différence. Un observateur dit qu' « il conçoit le passage sous le concept de demi-Ion ». E.xpression très juste de l'interprétation moderne et occidentale : un Grec eût évideanment entendu « sous le concept de diesis enharmonique ». Delezenne avait déjà observé qu'un huitième de ton esl toujours jugé beaucoup plus grand (jusiju'ù un demi-ton I) par de bons musiciens.

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mélodique pour faciliter le jugement. Ce n'est pas qu'il faille les supposer en succession pour les mieux juger; mais l'opération sert à fixer séparément la hauteur de chacun des sons, ce qui la rend plus distincte. Les deux procédés ne sont pas indispensables et ilg varient avec l'habitude {' l

La psychologie contemporaine reconnaît donc une différence appréciable et constante entre la mesure des intervalles harmoniques et mélodiques; mais elle tend à les ramener à une diftérence toute subjective de processus psychologiques accessoires.

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