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LES ÉVOLUTIONS DIVERGENTES

lieinarquons que l'arguinenl pourrait fort bien être retourné et n'en serait que plus fort : c'est l'art le plus immatériel qui, sans entraves, devrait évoluer le plus vite, suivre ou même précéder l'esprit qui cherche. La raison d'être de la conviction contraire est liés simple. Il est visible que l'on porte ici à l'absolu une vérité toute particulière et relative : le cas unique de la Renaissance.

Mais le pire défaut de l'argument est qu'il n'est pas historique, c'est-à-dire sociologique. Or la loi cherchée ne peut être que de cet ordre et non de l'ordre individuel. C'est pourquoi aussi elle est beaucoup plus complexe que l'individualisme ne l'imagine; et les effets en sont différents à chacune des grandes périodes de l'histoire.

Dans l'impossibilité d'apprécier directement les documents musicaux, les historiens de la musique grecque la découpent ordinairement en époques décalquées sur le développement de la littérature contemporaine ('). Rien n'est plus artificiel. Les lettres grecques présentent deux grands âges classiques, d'une autorité presque égale : l'âge homérique et le V siècle. La musique hellénique n'a eu qu'un seul état normatif, intermédiaire par sa date entre les deux Ages littéraires homonymes, et de caractère encore très archaïque. La piédominance d'une forme d'art si antique et pour ainsi dire dans l'enfance (ce qui ne veut pas dire que son type est « primitif »), ne doit pas plus nous étonner que l'hégémonie simultanée des deux âges classiques de la littérature, si dissemblables à tous égards, et dont le premier est encore bien plus archaïque.

Or le caractère classique de l'art de Terpandre et d'Olympe nous semble suffisamment garanti, d'abord par le témoignage de la plupart des critiques grecs eux-mêmes, les seuls compétents après tout en la matière, et par les analogies historiques : la pureté de la technique, l'économie voulue des moyens, le triomphe de la musique absolue sur la musique de genre sont autant de caractères communs à toute époque normative.

Quant au genre littéraire classique entre tous, même pour les Anciens, le drame, on ne peut croire qu'il soit jamais propre h un épanouissement parfjiit de la musique, comme il peut l'être de la

qui passent a. la surface » [R. Rolland, Jean-Chris/oplie, IV, La révolte, 1906, i, p. 141). — C"est vrai des modes superficielles, non des lois profondes.

'; P. ex. Gevaerl, HisL, I, I, chap. III : Age de Terpandre : « Période archaïque >>: de Thalétas : » Période de l'ancien art classique ». Période classique : de 510 à 450. — L. Laloy, Aristoxène, p. 105, n. : Musique classique : « du milieu du vi'^ sitcle au deuxième tiers du \' ».

312 LA SOCIOLOr.TE MUSICALE

littérature; il présente à la première un mélange de genres el des compromissions inévitables, qui, dans un art répugnant à toute imitation d'objets, se concilie fort mal avec les exigences de sa propre technique, ou ne se concilie du moins avec elles que dans une période où il tend de lui-même à sortir de soi : dans l'époque romantique.

L'âge classique de la musique grecque a donc précédé de plus de deux cents ans la floraison littéraire et plastique du v» siècle. Or c'est par cette divergence que s'explique en partie l'infirmité incurable de la n)usique dans l'anliquité.

Les Grecs ont conçu d'elle une très haute idée ; elle fut pour eux l'art par excellence, la première des « muses », celle qui donne ses lois à toute harmonie dans le monde, à toute discipline dans l'âme humaine. Son rôle social fut assurément considérable, si l'on veut bien le mesurer à l'importance des concours publics et des institutions de tout genre. Néanmoins cette suprématie, telle que la célébrèrent les théoriciens, est tout hyperbolique. Sa vraie raison d'être consista, pour la foule, dans une obscure survivance des vieilles superstitions magiques ; pour le savant, dans le prestige des rapports simples, celte première forme de la loi naturelle, que la science antique découvrit à nu dans les sons et ne sut jamais voir que là; pour l'artiste elle est dans ce fait que la musique parmi les arts grecs a la première atteint son âge classique, el par suite s'est la première organisée par des règles impératives : elle fut donc pour tous les autres un modèle, ou un ancêtre digne de respect ; enfin pour Testhéticien, et bien que chez les Grecs la technique musicale ait été la moins pure, la plus mélangée peut-être que rOccidenl ait encore connue, la musique est l'art pur par excellence, dégagé de toutes les nécessités de la vie, et même de l'imitation d'objets extérieurs : l'art pour l'art.

Ces prétentions exagérées se réduiront à leur juste valeur si l'on songe que le développement hâtif du système grec, empêchant sa coïncidence avec celui des autres arts, l'a fait arriver trop tôt à maturité : il n'a dû mériter ni l'admiration enthousiaste des contemporains, ni l'étonnement désappointé de certains modernes (').

L'infériorité native de la musi([ue grecque est ainsi prédestinée dès le principe. Ce qu'il y a de meilleur en elle est hors d'elle.

(' <• Xolre raison se refuse à croire que leur insipide mélopée, réduite à ellemême, ail ému profondémenl les audileurs » E. I)avid el M. Lussy. llist. de la iiolalion musicale, 1882, p. 36;.

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