‹ Esquisse d'une esthétique musicale scientifique (volume 2)Chapitre 72 sur 107 · LES ÉVOLUTIONS DI VEIUIKNTKS 3J · texte numérisé non relu

LES ÉVOLUTIONS DI VEIUIKNTKS 3J

lenleiil de les expliquer par une analyse des senliinenls individuels enveloppés dans Tart des sons, et de leurs af Uni lés secrètes avec les replis profonds de V « àine moderne », les faiblesses et les contradictions de l'explication proposée révèlent une disproportion éclatante entre une telle cause et un tel efl'et. C'est que celui-ci est en réalité d'ordre sociologique, celle-là d'ordre psychologique.

Au contraire, comme fait social, la prépondérance de la musique moderne s'explique par les coïncidences heureuses et la situation exceptionnelle de son ôge classique dans une génération et dans un pays; ou, pour parler abstraitement, dans le temps et dans l'espace. La musique moderne pèse sur les générations contemporaines de tout le poids d'une civilisation entière, dont toutes les forces se sont trouvées converger en même temps dans le même sens que la sienne et dans les mêmes lieux. Voilà le seul genre d'énergies assez irrésistibles, que l'on sache, pour être capables d'imposer un art tout entier à une àvilisalion tout entière. Mieux que les analyses psychologiques les plus quintessenciées de r <( àme moderne », ou d'un prétendu pouvoir d'expression profonde, invariable, et qui serait inhérent en tout temps à toute la musique, seules les lois sociales éclairent l'histoire moderne de l'art.

Ainsi, non seulement l'évolution n'est pas unilinéaire dans un art donné; mais elle n'est à plus forte raison ni unilinéaire ni même parallèle à elle-même dans toutes les fonctions d'une société donnée. Dans la marée montante bien des vagues se succèdent, toutes de la même poussée, toutes pourtant diverses de forme, d'intensité et de situation (').

La localisation de l'art dans l'espace, elle aussi, est soumise à des lois complexes. Ce phénomène de localisation se manifeste plus ou moins dans toute production sociale. Quand une région ou un milieu donnés exercent une certaine fonction avec assez

à l'apparition d'un nouveau génie, celui du personnage régnant, de ce malade inquiet et ardent... » (II. Taine, PhilosopJiie île l'art). — << l^a musique devrait se placer à la lèle des beau.\-arts, puisqu'elle peut coopérer plu.s et mieux que les autres au bonheur humain. Aussi... nous applaudirons ce progrès de la culture musicale contemporaine qui se dessine comme un des traits caractéristiques de notre époque ■> (IT. Spencer, Essais sur le progrès). — « Ainsi : avènement de la musique, avènement des sciences naturelles, avènement de la démocratie, trois laits contemporains et connexes » (V. de Laprade, Contre la musique, 1885, p. 119).

(') Parmi les musicologues, Kiesewetler et Ambros [Gesch., II, p. xviii) ont eu quelque peu le sentiment de cette diversité des développements historiques.

d'iiilensilé pour la diriger, elle s'atrophie parloul ailleurs; le mouvement et même la production semblent s'arrêter dans les autres régions ou les autres milieux. Par suite de circonstances extérieures et accidentelles, on a longtemps fabriqué toutes les plumes métalliques françaises à Boulogne-sur-Mer ; on centralise le transit des poissons de mer à Bàle ; la marché des résines landaises et américaines est à Londres; à Paris, tous les grands joailliers tiennent dans une rue et une place. Cette centralisation est une raison suftîsanle pour que l'activité correspondante s'éteigne partout ailleurs, ou tout au moins suive exclusivement la direction, la hausse ou la l)aisse par exemple, du marché central.

Il en est de même dans l'art. 11 se forme des Ccrpï^tales artistiques: parfois une seule ville, parfois un milieu national plus vaste; et tout contlue vers ce centre, toutes les régions solidaires en deviennent tributaires ; le sentiment s'implante, que dans ce foyer seul résident les forces d'où naît le mouvement et la vie. Au temps de la querelle wagnérienne, ceux qui résistaient, je dis le plus sincèrement, au courant novateur, savaient bien pourtant que le courant venait de Bayreulh, et que, louable ou blâmable, le mouvement n'était que là.

Le préjugé des races subit ici un échec sensible. Rien n'est si commun que la croyance aux « races musicales » et aux « races non musicales »; nous attribuons aujourd'hui le premier caractère aux Italiens, et ceux-ci nous accordent volontiers le deuxième ('j, que nous rendons avec usure aux Anglais. L'école de Fétis a érigé ce préjugé en théorie.

Mais l'histoire vient infliger le démenti le plus formel à ces croyances : l'Angleterre elle-même a joué un rCAe important et peut-être de premier ordre dans l'origine de l'harmonie; la France dans le développement du déchant et de la polyphonie ; lAlleruagne depuis deux siècles est la nation musicale par excellence. Balzac refuse quelque part, sans doute par le sophisme de simple inspection, toute capacité musicale à la race flamande; or elle a dirigé le mouvement musical dans toute l'Europe, sans conteste aucun, pendant deux siècles entiers! (^).

(') Le conILl el la légende intéressée du uiio francese et tedesco, sont d'une anliquilé vénérable; mais leurs recrude.scences marquent netlement les déplacements historiques de l'hégémonie : querelle des liturgies gallicane et romaine sous Pépin et Charlemagne : Jean Diacre); querelle des Lullistes, Raniisles et Gluckistes (Sainl-Evremond, J.-J. Rousseau, Raguenet, Lecerf de la Viéviile, etc., etc.).

(') V. p. ex. Tidcloris, Liber contrap., liTT, Prol., Couss., IV, p. 77; A. Petit

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Le fait (|ni s'impose donc au contraire à travers l'histoire, c'est, avec la localisation ou la centralisation de l'art supérieur, le déplacement de ce centre, lorsqu'apparemment la dose d'activité correspondante a été épuisée dans une contrée, de sorte qu'elle cède la place à une autre ('). 11 semble qu'il y ait là comme une loi d'équilibre et de balancement normal. C'est un fait que le centre de l'art musical en Occident a été successivement: l'Asie-Mineure et l'Archipel, Sparte, Athènes, Milan, Rome, les pays Rhénans, la France (Paris d'abord, les Flandres ensuite), Rome encore, puis l'Allemagne.

L'ai-t musical est donc sujet à une double évolulion : dans le temps et dans l'espace. La plus ou moins grande rapidité de la succession des systèmes et le déplacement des capitales artistiques sont évidemment des faits trop complexes pour qu'on puisse prétendre les prévoir jusque dans le détail.

Peut-être la loi la plus généi'ale qui les gouverne est-elle celle qu'on a proposée pour la société en général, et qui consiste ti prendre pour principe et critérium de l'évolution, le volume et la densilé de la société considérée ('). Loi toute sociologique : car pour l'établir, ce n'est pas l'état de l'individu, c'est celui de la société qu'il faut considérer; et le premier, par la plus subtile analyse, ne saurait la faire prévoir. Si l'on veut entendre par volume l'extension des relations sociales et des communications de toutes sortes, et, par densité, l'intensité de ces relations, la pression ou l'autorité exercée par un groupe donné qui les dirige ; et si, d'autre part, on applique ces notions non seulement à la société en général, mais au groupe parfois très restreint d'artistes, d'amateurs ou de public, chargé en particulier de l'exercice de l'art musical, on verra facilement qu'en effet l'extension et l'intensité de la vie ecclésiastique sont concentrées à Rome au siècle de Grégoire le Grand ('); qu'elles passent dans les pays franks pendant les géné-

Coclicus, (Joinpendai/n (1552; Ambros, II, p. 388 n.). Les impressions si nombreuses dœuvres llamandes par les premières presses italiennes ou françaises sont très caractéristiques (Pelrucci, ALlaignanl).

(') P. ex. la musique succède aux arts visuels en Italie au xvi" s. (V. R. Rolland, Cur ars pictiirae apiid Italos XVI saecull decideril, 1895) ; — inversement, la peinture à la musique dans les Flandres et les Pays-Bas au xvii'' s.

(*) E. Durkheim, Division du travail social, !'■<= éd., 1893, p. 282 cl s.;nèrjles de la méthode sociolor/ique, 1''" éd., 1895, p. 139 et s.

(') En ce temps-là, au milieu des conditions économiques et politiques lamentables que nous avons signalées, le catholicisme triomphe définitivement du paganisme et de l'arianisme ; de puissants ordres monastiques se fondent ou se fortifient depuis S. Benoit; enlin la liturgie s'organise solidement sous S. Grégoire.

râlions suivantes; puis, que raclivilé intellectuelle se maintient clans la France du nord pendant la splendeur de TUnivei-silé de Paris; enfin que Rome redevient le centre vivant du catholicisme au temps de la lutte contre la Réforme.

On peut voir encore une application de cette loi dans la durée décroissante des grands systèmes : il semble qu'une plus grande intensité de la vie sociale en rende la formation et l'épuisement de plus en plus rapides, de sorte que leurs phases peuvent se succéder dans un nombre moindre de générations. Sous nos yeu.x tout vieillit plus vite qu'autrefois. Le système grec a vécu plus de douze siècles; la musique grégorienne a duré, vivante, dix siècles au moins, et se survit encore; le style polyphonique pur n'a régné que sept ou huit cents ans; enfin l'harmonie moderne, après trois cents années d'une vie plus fiévreuse que jamais, semble proche de sa fin ; et à coup sûr, elle a déjà accompli la partie la plus belle et la plus saine de sa carrière.

Mais il faut se garder d'une illusion. Ce n'est pas l'ensemble de la société qui agit le plus efficacement ou tout au moins le plus directemenl sur l'art. L'action la plus importante qu'elle a sur lui ne s'exerce que par l'intermédiaire d'un nnlieu spécialisé. Le groupe qui compose le public musical n'est pas forcément une collectivité solidaire et définie aux points de vue politique, économique ou religieux ; dans les temps modernes surtout, ce public devient de plus en plus diffus en même temps que, comme contrepartie, les artistes se S|)écialisent davantage.

Cette loi pourra donc sembler trop générale, toute formelle et par là gratuite : de sorte que l'extension de l'autorité esthétique d'un pays, comme celle des Flandres sur toute l'Europe aux x\^ et .wi"^ siècles, pourrait être un effet du succès de son système musical, bien plus que sa cause : cercle vicieux commun à toutes les questions complexes portant sur des faits organiques, et qui démontre simplement l'existence d'une réciprocité d'action permanente entre des facteurs extrêmement divers.

Mais les embarras de l'application laissent la question de principe entière, (es embarras naissent de la difficulté qu'il y a nécessairement à tlélimiler parmi les autres groupes socialement organisés le public musical. Ils devront se résoudre peu à peu par les progrès de l'expérience dirigée par une méthode nettement sociologique. Et la solution de cette question de principe consistera toujours à rechercher, quelle que doive en être la formule provisoire, une loi dont la nature collective dépasse la portée des phénomènes individuels.

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