‹ Esquisse d'une Esthétique Musicale ScientifiqueChapitre 16 sur 100 · LE FACTEUR SOCIOLOGIQUE · texte numérisé non relu

LE FACTEUR SOCIOLOGIQUE

vue psychologique décider si une perception musicale est belle par elle-même, à moins qu'on ne veuille entendre par là « agréable » et qu'on n'accepte de réduire à l'agrément la beauté dite naturelle. Elle ne devient, au sens propre, susceptible d'une qualificalion esthétique, positive où négative, que lorsqu'elle est intégrée dans un système organisé, dans une véritable institution sociale que nous pouvons appeler une « technique » : un ensemble de moyens d'expression recus, c'est-à-dire plus ou moins solidaires d'abord par leurs condilions inférieures, numériques, physiologiques ou psychologiques; et, en outre, accepté où sanctionné par une société déterminée.

Dans l'individu isolé et pour ainsi dire abstrait de sa vie sociale, les mots d'art, et peut-être par suite de beau, n'ont pas de sens. La valeur esthétique est une valeur sociale, La psychologie nous amène au seuil de l'esthétique, mais elle ne nous aide pas à le franchir.

Une telle conception choque l’individualisme, si souvent cher aux artistes. Mais les grands faits de la vie esthétique, sensibles au premier aspect d'un musée bien ordonné, d'une collection ou d'une bibliothèque bien composées, ou à l'audition de quelques concerts dits « classiques », ce n’est pas la variation illimitée et l'indépendance absolue des individualités; ce sont les groupements évidents des styles ou des périodes, des écoles ou des genres. Les faits prédominants dans l’art, ce sont des faits collectifs.

Dira-t-on que ces groupements sont superficiels, et que la véritable vie de l'art, son principe spécifique, ce qui l'élève au-dessus du métier, ce ne sont pas ces similitudes, mais au contraire les mille nuances qui ont rendu, dans chaque école, chaque artiste personnel et unique parmi tous les autres? Que si l'on vit réellement la vie concrète et actuelle de l'art, ou si l'on se replonge assez profondément dans une des époques passées pour en revivre la vie intime, on voit disparaître ainsi le nivellement apparent, né du recul; que c'est toujours l'individualité qui règne, qu’elle est le vérilable moteur de là vie, et que toujours la loi générale ou le groupement des écoles est un artifice abstrait et superficiel?

Sans doute on a raison en un sens de parler ainsi. Mais on ne fait par là que souligner la différence qu'il ÿ a entre obéir à une loi et la connaïlre. L'animal vivant n’a pas conscience des lois physiologiques qui le font vivre. Elles n'en sont pas moins la condition de sa vie, et en ce sens plus réelles encore qu'elle. Selon la vieille et profonde comparaison, l'oiseau qui dans son vol sent la

résistance de l'air, estime que dans le vide il volerait bien plus vite; ilignore que l'air seul le soutient. De même, dirons-nous, l'artiste ignore les lois sociales, dont l'art vit; etil aspire à une liberté, qui serait le vide.

Si donc le fait des groupements est indéniable, on doit penser qu'il suppose l'existence de lois, tout comme la classification naturelle suppose l'existence d'une évolution régulière qui l’a produite peu à peu. |

Mais dans cetle conception de lois ou de fails sociaux de nature spécifique, ilne faut voir nul réalisme mystiqne ou superstitieux, nulle « entité » réalisée à la facon scolastique. Une loi sociale n'est pas autre chose qu'un faisceau de lois psychologiques, plus Vorientalion particulière ou le lien de ce faisceau (*). Il en est de même à tous les degrés de la hiérarchie des sciences. Les lois psychologiques ne sont qu'une orientation spécifique des lois physiologiques, et les faits biologiques ne sont que des faits physico-chimiques convergents, c'est-à-dire dirigés comme par une idée et comme vers un but. Chaque science comprend ainsi, pour ainsi dire, une matière et une forme, Dans chacune d'elles c'est tantôt le rôle de la matière initiale, tantôt celui de la forme nouvelle qui est le plus apparent. On peut donc distinguer dans les lois sociales, comme dans toutes les autres, deux types : l'un inférieur et mécanique, l’autre supérieur et organique; ils diffèrent par le degré d'organisalion ou de convergence des forces composantes, c'est-à-dire par le degré de spécificité qu'ils réalisent.

Les lois du premier type représentent des forces psycho-physiologiques encore presque livrées à elles-mêmes, plutôt accumulées que convergentes, plus associées qu'orientées ; elles représentent une nécessité subie, une contrainte presque mécanique, plus qu'une loi impéralive.

Les secondes, où se révèle plus nellement la nature du caractère social, représentent des forces combinées si étroitement,

() Nous sommes donc loin du dogmalisme ou du réalisme sociologique, qui consiste à supprimer, parmi les conditions préalables de la sociologie, le facteur psychique. Thèse qu'on peut dater de Lamennais el surlout de Comte, et que représentent aujourd'hui de Roberty (Recherche de l'unité; Sociologie), J. Izoulet (Cilé moderne), G. Tarde {Logique sociale, 3e 6dil., 1904, p. 449 : « L'homme est un être social grelfé sur un êlre vilal; il n’est que cela : que r'esterail-il de la psychologie, la physiologie ôtée (comme l’a dit, je crois, M. Taine), si ce n'est ce qu'y ajoute la sociologie? ») V. G: Richard, L'idée d’évolulion dans la nalure et l’histoire, 1903, chap. VI.

Page 1