STATIQUE ET DYNAMIQUE
que l'organisme lotal ou le composé suivent de tout autres lois que chacune de leurs parties : des lois propres à eux-mêmes, qui consacrent donc en eux une réalilé sui generis, aussi irréductible que toutes les autres réalités de la nature, puisque l'indépendance ne consiste jamais, à chaque plan de la réalité, que dans la superposition d'une nouvelle sorte de lois à certaines autres lois inférieures, leurs conditions préalables.
Le caraerère spécifique des lois sociales, c'est de créer des institutions, c'est-à-dire des org anisalions plus au moins cohérentes, a. par des sanctions ('). De telles sanctions ont un caractère véritablement impératif; car elles ne contraignent nullement par une violence matérielle : elles attirent plus qu'elles ne lient; et pour les consciences d'un milieu spécialisé, celui du publie et surtout des artistes, elles « obligent » réellement.
On peut les examiner successivement aux deux points de vue statique et dynamique : dans leur constitution et dans leur évolulion. Nous indiquerons brièvement ici le premier point.
Les institutions esthétiques sont relativement diffuses, c'est-àdire qu'aucun groupe légalement défini n’est chargé d'en assurer l'applicalion; à moins qu'on ne prétende comparer, par dérision, les académies aux tribunaux où aux parlements. C'est ce fait social de la diffusion des sanctions esthétiques, que l’individualisme traduit d'ordinaire par celte proposition : l’art est affaire de jugement ou de goût plus que de règles ou de lois. Ces institutions reconnues par la conscience sociale mais non codifiées, sinon par certains théoriciens et à certains âges, comportent une hiérarchie.
D'abord le grand art, les formes directrices de l’évolution et de la critique : celles dont la société a le sentiment qu'elles réalisent un idéal esthétique supérieur, et devant lequel le public s'incline, même lorsqu'il ne les comprend pas. Par exemple, en musique, c'est à certaines époques l'opéra, à d'autres la symphonie orchestrale, ou bien le chœur « capella, qui ont représenté sans conteste le « grand art ».
Au-dessous viennent les genres inférieurs, qui se reconnaissent eux-mêmes comme subordonnés aux premiers, dont ils suivent Ja loi de plus loin, en évoluant à leur suite : ainsi l'opéra-comique, le lied, les danses et les compositions légères.
A ces genres, encore nettement artistiques, se subordonne la
(!) V. E. Durkheim, Division du travail social, 2° éd.; Règles de la méthode sociologique, 4° éd.; Année sociologique, depuis 1896, passim.
mode, institution de valeur esthélique douleuse mais très caractérisée, moins stable mais peut-être plus tyrannique, parce qu'elle est toujours plus actuelle et plus fraiche; qui a pour fonction de ne vivre que peu de temps et de ne toucher que les surfaces; dont la loi est de se mouvoir entre des pôles opposés, comme les éléments affectifs de notre vie sensible, et peut-être parce qu'elle agit surtout sur eux.
Enfin l'art populaire manifeste, au-dessous de toute cette vie en évolution active, la survivance d'une ancienne technique oubliée, déformée et mélangée, parfois peut-être le germe d'un grand art futur. En tout cas, il constitue la permanence et la coexistence d'une technique toute différente par-dessous l'autre; ainsi Île drame populaire des Bretons ou des Basques et les complaintes assonancées de nos paysans : réviviscence, — à défaut d'hérilage direct, — des formes du moyen-âge, et qui n'ont plus rien de commun avec notre technique actuelle. Le chant populaire en est le type caractéristique, avec la survivance des modes antiques, l'absence fréquente de sensibles, les conventions et les habitudes parfois très vivaces qui ne se confondent nullement avec les nôlres puisqu'elles s'opposent au besoin à elles; et qui n'ont pas moins d'autorité sur leur public spécial, que les nôtres sur nous.
D'un autre point de vue on dislinguerait à chacun de ces divers plans de la réalité esthétique les styles, les genres, les écoles, les manières, ces diverses modalités de la technique, dans le détail desquelles nousn'aurons pas à entrer dans celteélude des éléments. Nous devrons seulement les supposer parfois connues, dans la mesure où elles peuvent servir de témoins de l'évolution.
La sanclion esthétique, c'est le succès ou l'insuccès, l'admiration ou le ridicule, la gloire ou le dédain, Le succès n'est pas forcément le triomphe actuel, immédiat et populaire, le seul que connaisse la forme la plus inférieure de l'art : la mode; ce peut être un effet durable, plutôt même futur que présent, et dans un milieu spécialisé et compétent, doué d'un prestige et exerçant une autorité reconnue sur le goût universel. Tel est le genre de succès ordinaire du grand art, surtout dans son âge classique.
Nous possédons maintenant le signe extérieur indispensable, seul crilérium du caractère sociologique d'un fait. Un fait est social quand il est sanctionné; c'est-à-dire quand il correspond à une inslitulion organisée, C'est pourquoi l'ensemble des moyens de réalisation de l'art, l'ensemble des organes de ce grand corps, ou d'un mot la fechnique, est un fait essentiellement social.
Mais l'examen des lois statiques des institutions appartient plu-