LE RELATIVISME ESTHÉTIQUE SE
tôt à l'étude des composés et des formes supérieures, qu'à celle des éléments; elle ne saurait done être abordée ici avec fruit, et nous ne faisons qu'en poser les principes.
Au contraire l'étude de l'évolution peut être plus facilement circonscrite. Les formes diverses revêtues par la perception des éléments; leur valeur esthétique à l'état pur; les alliages que leur insuflisance esthétique leur impose à certaines époques : voilà des, fails aisés à constater objectivement, et dont l'évolution peut être étudiée à part de toute autre combinaison plus complexe, sauf à enregistrer les mélanges et les impuretés des techniques, qui sont la loi de certaines époques. Celte évolution nous parait dominée par un grand principe : la « loi des trois états esthétiques ». C’est à son étude que nous nous attacherons surtout.
Si elle est réelle, par là sera démontrée l'existence de lois supérieures et spéciales, que l'étude des données inférieures prises l'une après l'autre serait incapable de faire prévoir; et il sera élabli que la convergence des lois psychologiques produit dans le corps social un mouvement dialectique, un rythme, une vie qu'elles-mêmes ne connaissent pas. En même Lemps, de tels faits étant susceptibles d’une étude objective, ils font enfin entrer incontestablement la science de l’art au rang des sciences authentiques, ayant leur objet défini, leurs méthodes et leurs lois.
Cette nouvelle forme de légalité vient s'ajouter aux types inférieurs et abstraits du déterminisme universel. Elle les suppose, et réagit sur eux pour en composer une résultante synthétique où l’on ne reconnait plus les composants, et qui constitue cette frac- Lion importante du règne social, qu'on appelle la vie esthétique.
De ce point de vue il n’est pas de faits qui soient négligeables. Dans la nature les organismes les plus différents, celui d'une plante comme celui d'un ver ou celui d’un animal supérieur, remplissent aussi pleinement leurs fonctions particulières les uns que les autres. Or la société n’est pas en dehors de la nature, et les organismes sociaux ne se comportent pas autrement, en un certain sens, que les organismes naturels. Voilà pourquoi depuis longtemps la critique a su admettre qu'entre l'art d'Homère, de Sophocle, de Virgile ou de Racine il n'y a pas de commune mesure, et que chacun, avec des moyens d'action très différents, a pu atteindre le même niveau esthétique. Mais la critique d’art a toujours manqué à justifier cette pratique : c'est que le point de vue sociologique seul peut en rendre raison.
En effet pour l’esthéticien sociologue une forme d'art est avant tout un fait; un jugement sur elle est un autre fait; et tous les
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deux, quelle qu'en soit la valeur pour nous, ont un égal droit à être impartlialement étudiés par la science. Ce relativisme naturaliste, indiqué plus que pratiqué peut-être par la critique moderne, est le point de vue nécessaire de toute esthétique scientifique.
D'autre part, il doit être dépassé. Nous allons voir que Ja méthode sociologique bien comprise en fournit le moyen. Les diverses fonctions d'une même société ne sont pas nécessairement concordantes dans les phases de leur évolution. On croit trop que la société est un bloc. Or il n'y a pas wne sociélé, il n'y a que des sociélés. Bien plus : chaque société n'est pas une. Elle comporte diverses fonctions, comme notre organisme comporte divers organes, Et chacune a ses lois constitutives et son développement particulier, de même que chacun de nos organes a sa genèse, son âge de maturité, ses maladies et sa décadence relalivement indépendants de tous les autres : car nos divers tissus n'ont nila même santé, ni le même âge, ni la même durée totale; certains meurent dans notre enfance, d'autres naissent dans notre vieillesse,
De même le développement de chacun des arts ne concorde nécessairement ni avec le développement général de la société, ni même avec le développement particulier d'une fonetion dominatrice : intellectuelle, économique, politique ou religieuse; ni même enfin avec celui d’un autre art quelconque. Nous n'esquisserons pas ici tous ces parallèles ; mais le dernier est le plus instruclif, parce qu’il semble le plus évident, et que sa ruine entraîne pour ainsi dire a forliori celle des autres.
La comparaison des arls entre eux a été souvent essayée; et un préjugé enraciné fait ordinairement conclure à un parallélisme qui est une erreur historique grossière. Les développements des différents arts se font peut-être le plus souvent dans le même sens; mais en droit il n’est nullement nécessaire qu'ils concordent; et en fait leurs phases caractéristiques ne coïncident que rarement ou dans le temps ou dans l'espace.
Or celle constatation nous permettra certains jugements de valeur qui concourent à donner au facteur sociologique toute sa portée. Malgré la spécificité de chaque organe, tout se lient dans un organisme normal. Dès lors, le degré de cohésion, de concentration et d'unité que présente l'ensemble des évolutions d'un organisme, permet de juger dans une certaine mesure le degré de vitalité qu'il possède et la destinée qu'il a méritée, Pour ne rien dire ici des autres fonctions sociales, suivant que les âges norma-